L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 13

Chapter 134,078 wordsPublic domain

Mais c’était un trop grand effort pour lui d’avoir si longtemps,—quelques instants,—porté son attention sur les manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d’avoir écrit cette petite lettre,—si petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens, de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa destinée arquée et se précipitant.

Il voulut répondre.

Il n’est pas de pire drame que d’écrire sans savoir si ce qu’on écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,—en se disant que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés _a priori_. Et l’on n’envoie par la poste que des larmes séchées, non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n’est rien d’aussi bête qu’un malentendu d’amour, car, en amour, on ne doit pas s’entendre, on doit, muré par la tendresse et l’enthousiasme, sourd d’ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là, tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s’en disait pas tant. Il était si malheureux!

En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur avait lancé un: «J’ai mal!» comme on lance l’anathème. Ils avaient répondu: «Où donc? Vous n’avez pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur course vers d’autres soucis. Et il se trouvait seul maintenant, seul avec les débris de son rêve,—avec sa _vanité_! Car il y avait la vanité.

Quelle vanité?

Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique d’ambitions. Il avait gardé son âme d’orgueil dans la pire pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s’était gardé de la satisfaction, s’était refusé la joie de la renonciation et de la résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière et les cieux aussi.

Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire croire faussement qu’il l’avait possédée, qu’il avait eu la femme d’un ami, comme un voleur, qu’il avait non pas même dérobé la chose d’un autre, mais qu’il en avait joui furtivement, salement, comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?

Il se décida à écrire: «J’ai reçu votre lettre. Je ne vous la pardonnerai jamais. Qu’il suffise de quelques canailles pour briser n’importe quel bonheur, c’est bien. Mais que des gens sans idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent pas espérer, des gens qui n’ont pas de ciel dans leurs yeux puissent d’un mot, d’un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c’est une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée. J’ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche et j’imaginai que cette femme devait m’accompagner en ma route, être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma conscience aussi, qu’elle était non mon bonheur, mais ma destinée en robe blanche. Je lui faisais abandon d’un peu de mes malheurs, je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes souffrances et cette femme n’est qu’une femme, une femme comme les autres...»

Il s’arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l’avait écrit cependant. Mais non! non! ce n’était pas vrai.

Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre beauté et l’image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de vos colères, de vos actes de petite femme—et d’ailleurs vous ne le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...»

Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne résista plus, lâcha la plume.

Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil n’était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le soleil ne s’était jamais moqué de lui—et le soleil est bon.

Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil divin, quel présage en ce moment! Il sentit que son suprême espoir, c’était l’amour de cette femme, amour lointain, amour revenu et reconquis.

Et il se rassit pour pleurer.

Car il espérait. Mais, tout de suite, qu’allait-il arriver? Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment lui faire savoir qu’elle se trompait, car il n’achèverait pas sa lettre?

Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances d’amour! Et il s’attendrit si violemment que, n’ayant pas la force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de sanglots et de plaintes—par vanité...

* * * * *

Eh bien? cet homme, c’est moi,—et c’est ce qu’il y a de plus étrange en cette affaire!

Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu’à la troisième personne, que j’éloigne de moi de toute ma force pour qu’il ne m’atteigne pas de son malheur, en l’horrible contagion de la fatalité, c’est moi.

Je ne me rappelle plus.

Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez froid.

J’ai mal.

Il n’est pas tard.

Le soleil et le jour ne s’en vont pas encore.

Le soleil! le jour! Claire—ce nom me brûle les lèvres à ne pas le prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s’ouvre comme un œil hagard et crépite comme une flamme méchante—Claire n’aimait pas les jours qui grandissent.

Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs précoces, un amour de crépuscule et un amour d’hiver. Nous nous serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous avons volées à la vie.

Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant.

J’ai voulu voir l’heure, en ce jour qui s’obstine: ma montre s’était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n’a pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau d’argent qui y chancelle s’y figeront, s’y affirmeront davantage, après plus d’un siècle.

* * * * *

Je ne sais plus: il me semble qu’Elle n’a jamais été à moi, jamais.

Et il n’y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et ses seins que l’épaisseur de quelques heures!

* * * * *

Et il y a, il y a qu’elle est enceinte.

* * * * *

C’est impossible!

Son ventre n’aurait pas crié pour moi! son ventre ne l’aurait pas prise à la gorge! son ventre n’aurait pas violemment étreint son cœur! oh! quelles images incohérentes et comme elles m’apparaissent éloquentes et vivantes!

Elle a écrit.

Elle m’a repris son enfant, d’avance.

Elle me l’a tué, d’avance.

Elle m’a chassé de mon enfant.

Mon enfant! Mon enfant!

J’ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma maîtresse, j’ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de caresses proches et des caresses aussi qu’elle me vole en ce moment, j’ai le corps las du poids du corps ami, j’ai cette femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le cœur, dans le sang, puisqu’il faut, en amour, parler comme les charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale, s’élève une douleur plus haute, une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde! la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant, comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort.

Console-moi.

Agite devant moi un hochet comme j’en agiterai un autour de toi, si jamais, si jamais je te vois.

Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie.

Un hochet, petit enfant!

Berce-moi, du fond de l’Inconnu, du fond du chaos. Agite devant moi les promesses de la vie, les honneurs, l’ambition, la fortune.

Tire des désirs par les pieds et barbouille-m’en pour que je ne me souvienne pas.

Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre.

N’est-ce pas, petit enfant, elle n’a pas écrit cette lettre?

C’est un faux.

Je l’ai reçue cependant et elle est bien d’elle, car je l’ai brûlée et il a fallu que je la brûle. On l’a forcée.

Contrainte et forcée.

Contrainte et forcée...

Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée.

Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez promener par le monde l’orgueil vierge d’avoir fait du mal. Vous pouvez, du sang de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait. Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la gloire et la volupté.

Et je ne veux pas songer à vous, je n’ai pas la force de m’indigner, je n’ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à ma douleur.

Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie.

Les désespérances ne sont pas roides: l’affaissement, la misère les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse s’abandonne et s’abandonne trop ici.

Et je ne trouve plus rien.

M’en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.

* * * * *

Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon trouble d’amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l’aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse le pas.

Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes s’est épaissie, élargie et rétrécie! C’est le vide autour de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l’Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté.

Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l’ai vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence empressée qu’elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J’ai eu avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et de tentatives!

Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m’avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement.

Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç’a été une conquête d’âme, ç’a été mystérieux, ç’a été une conquête et une étreinte d’outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.

Et, maintenant, ce n’est plus rien qu’une pénible impossibilité pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à traverser, à retraverser—et qu’un vide immense, qui se renouvellera, éternel.

Et je ne puis plus trouver pour t’aimer, chérie, pour t’aimer malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de petits cris de petit enfant. J’ai désappris l’humanité, j’ai désappris l’amour, j’ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m’es plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne m’es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un instant et qui éloignent.

Car je n’ai pas la force de te repêcher en mon océan d’horreur, de te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je suis seul, hideusement.

Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui abolisse même l’envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir et je ne puis m’arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n’y a pas même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave étroite où ne filtre qu’un rais de lumière—et ce sont tes yeux lointains, et c’est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout, et même de t’avoir fait!

II

«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!... »

Voici comment ça s’est passé.

M. Godefroy Tortoze était à Vichy.

C’était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur tempérée de l’hiver, la poésie des cimes, de l’intimité et, ne l’oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour ennoblir l’âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze.

Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu d’artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—un nouveau mode de réclame et de publicité.

La conscience forte, l’esprit libre, s’accordant trois jours de repos après tant de mois de création, d’efforts géniaux et d’efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, d’électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu’on lui apporta—respectueusement—son courrier du soir.

Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et toi, qu’en penses-tu?»

M. Marbon a pour habitude de déclarer qu’il est l’homme d’affaires de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour lui.»

Mais il a de l’imagination lui-même.

Sa manière de compter, c’est de conter, d’embrouiller des chiffres en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser en une sarabande d’énormités, les chiffres avec les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler tout, en l’immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson amère—mais, qu’on boit comme, jadis, le vin tiré.

Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit pas, on l’aime. Et, parce qu’il a du bagout, parce qu’il diffame, on le proclame «bon garçon».

Et c’est aussi parce qu’on n’ose pas lui reconnaître du génie.

Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans conséquences.

On se relève parfaitement d’un de ses mots car ce sont des mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d’anas et qui unissent en leur chaîne incohérente, l’impersonnalité à l’à-peu-près: Marbon ne vise pas d’ailleurs à l’Académie.

Il n’est pas considéré comme courtier, n’est pas considéré comme littérateur: il vit en marge,—et il en vit.

C’est l’amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, qui n’est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu’il est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue—sans faire semblant.

Il s’abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d’honneur que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa lâcheté étalée, en relief, obscène d’ostentation et patentée. Il est entendu qu’on n’y touche pas, qu’il est sacré et qu’il faut rire.

C’est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée—au mercure—des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point.

Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c’est qu’il voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon savait mieux dire que lui: «Ça n’a pas d’importance» ou «Elle est bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté.

Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, il s’offrait goulûment aux tapes sur l’épaule, aux tapes sur le ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la sérénité.

Il attendit en vain.

Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut—car il faut un commencement à tout.

M. Tortoze entendit—il n’avait lu la lettre qu’une fois—et scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:

«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre et à votre Claire (j’écris: votre, je ne sais pourquoi car, c’est sa Claire, à titre exclusif) de s’afficher un peu moins et de s’aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public des premières—et des centièmes—de Paris, des environs et du quartier...»

Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.

Et il étirait les minutes en attendant l’éclat de rire libérateur.

Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce qu’elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et des ennemis, et à des soirs qu’elle variait, qu’elle enchantait de sa douceur, de son abandon, de l’harmonie de son être, de son âme souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et de son affection.

Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d’inventeur, mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l’infini comme une voiturette électrique.

Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, inséparables de soi comme les compagnons d’enfance qu’on n’a jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient dans l’oreille et ne s’achevaient pas, où les chères confidences s’arrêtaient et mouraient pour renaître...

Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces lettres chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure, a l’apparence d’aviver une blessure ancienne et douloureuse.

Il ne se rappelle plus s’il a reçu d’autres lettres, avant: ce sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, et, plus anxieusement, il attend l’éclat de rire.

Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n’est ni poli ni flatteur».

Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.

Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à bout des éclats de rire qu’il arrache.

Et il n’a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce qui assure la gloire d’un soir. Je lui échappe, n’étant pas assez mondain, n’étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas.

La figure de Tortoze s’est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d’hier, les esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle.

Marbon jette un regard qui s’obstine à plaisir et parce qu’il est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et qui s’effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche d’où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu’aux mains qui frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui s’échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»

M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait plus: c’est par bienveillance, bienveillance d’ingénieur qui écoute un sous-agent, qu’il écoute Marbon dévider l’écheveau brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n’entend pas, M. Tortoze n’entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m’intéressait que pour toi... moi, c’est les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s’évade de ce tiède hiver, de ce paysage d’eau bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics jusqu’à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu’aux journées de volupté qu’on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d’hier, d’étreintes et d’extases.

Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d’indices, grossis comme des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui se gravent dans l’air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu’il retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n’est plus, il n’est plus, lui-même, qu’une preuve.

Pas de discours:

«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage d’ignominie, honte de rechange.

Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la littérature.

Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des imaginations de drames et que Tortoze s’affole, s’affaisse, se perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s’impatiente, en sa hâte d’être malheureux à deux; M. Marbon l’accompagne jusqu’à sa porte et lui serre la main, d’une manière inspiratrice: «Tu n’as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»

...Tu n’as plus besoin de moi! c’est vraiment un mot, un mot de vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche vénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus.

Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n’est pas toi que tu dois tuer.»

M. Tortoze n’a pas répondu: il s’est rué dans l’ascenseur, il a lancé l’ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...»

* * * * *

...Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans hier! Claire! Claire! il n’y a plus que toi sur ce palier où tu rencontres ton mari: il s’abîme dans l’ascenseur, dans le train, dans Vichy et tu m’apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante...