L'Holocauste: Roman Contemporain
Part 12
Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres qui commandent par la grâce d’un Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa route de misère et de foi.
Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa boiteuse éternité.
J’eus peur, décidément.
Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m’étourdir, pour oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d’horreur, de puissance et de nuit.
Je l’ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes sous la croix de Jésus qu’il ne porta point, le roi de ténèbres passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même geste, du même pas.
Les manifestants ne l’accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne voulurent même pas l’injurier ou plaisanter. Le charme les tenait qui m’avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut.
Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait retomber à terre.
Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c’était—oh! pas grand’chose!—une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d’idéal. Il me semble qu’il était roi, roi des pauvres Juifs, des Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s’abandonnant à l’ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, s’enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme de leurs prières, ignorent l’argent et M. de Rothschild, et plongent (au lieu de les plonger dans l’eau), leurs nez courbés, leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses devant l’Arche, des guerres où l’on ne pillait que pour attester sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu’il avait dit à Abraham: «Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas permis d’être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent exister—si peu—et se lamenter, puisque leur roi se promène et qu’il donne des ordres, puisqu’il souffre et puisqu’il rêve. Il n’est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché, par l’exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés, battus sans qu’on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent le coin de terre où ils pourront s’acagnarder pour y rebâtir en leur cœur—longue et pénible besogne—le premier et le deuxième temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s’y laver approximativement, ils cherchent un peu de sommeil—pour y mieux rêver.
A moins que le vieil homme que j’ai rencontré ne soit un roi dont le royaume n’est pas de ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît pas l’argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même plus interviewer pour images d’Épinal.
* * * * *
Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont fait de la terre le ciel et l’infini. Et il vient les attirer en son royaume.
J’aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon respect et donner à ce pauvre un peu d’argent: d’abord les pauvres ont toujours besoin d’argent et puis je me serais débarrassé de son ombre, de l’ombre de son manteau royal. Je ne l’aurais plus rencontré et je ne l’eusse pas aperçu comme je l’aperçois en ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.
Que me veut-il?
Il m’en veut.
Il m’en veut de n’avoir pas été charitable et il m’en veut d’aimer.
Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des malheurs et de la souffrance, me reprocher d’être là et d’attendre une femme cependant qu’il y a des événements dans la rue, des discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui luttent, de l’enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de malheurs.
Je pourrais... je ne puis rien. Claire m’a fait jurer de ne pas m’occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité...
...En répétant d’une voix expirante, Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça très drôle.
C’est de l’héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes qui se rejoignent, en se suivant, mais c’est un héroïsme que je n’aime pas.
Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, tu restes bien aujourd’hui celle qui trouve drôle la fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j’ai envie de te dire: _vous_.
Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir aux Champs-Élysées.
Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses où je n’avais de toi que le danger et où je tremblais comme si je t’avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, cimentées de médisance, d’espionnage et de médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de pauvres gens à l’hôpital Beaujon, tout près.
Ah! sentinelle exilée, comme j’ai monté une garde fervente et vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi, pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et pour tous les moments d’extase amoureuse, de gêne amoureuse, de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et d’espoir que tu m’avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de fuite, avec moi, qui t’ont hantée, en ton domicile légal, en cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce sera «une chaumière et ton cœur».
Ce sera!
Ton cœur!
Ah! comme je m’emporte et comme je t’oublie et comme j’oublie la déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu’il est devenu et que tu es devenue, entre mes bras, hélas!
Et couchons-nous, puisque nous n’avons pas autre chose à faire.
Non?
Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m’étonne et d’une voix chère, de ta voix des soirs d’été, de ta voix de Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante, s’il est possible, tu me dis: «Prenons garde, chéri! je crois que je suis enceinte».
* * * * *
Chérie, chérie, j’ai un petit cri de bonheur, un petit cri d’émotion, étranglé.
Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est.
Et comme je te désirais nerveusement, rageusement!
Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces.
Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t’ai jamais offensée, je ne t’ai jamais, même d’un mot, fait sentir que je souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse ancienne, la chanson de tout à l’heure, mon angoisse montent, craquent, m’étouffent un peu—pour s’en aller et je les vomis en des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure, joie qui pleure: c’est le fleuve même du bonheur!
* * * * *
Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes distractions.
Prise toute par tes entrailles, tu ne m’appartenais plus autant, ne t’appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n’oses croire.
Je suis sûr, moi!
Sûr!
Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de ciel!
Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton cœur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras plus tard ton enfant. Tu n’avais plus de regard pour moi, de caresses pour moi: merci.
J’ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver de mes lèvres les regards, les mots d’amour, les sourires et l’infini que tu ne m’as pas donnés, je voudrais faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots d’amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent.
Chérie, tu me parlais de choses et d’autres, d’amis, d’amies, de dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses succès ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui m’est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession!
Les chers enfants du mois dernier, d’il y a un mois, qui m’escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties!
Et tous les sourires d’enfants qui me sourirent dans ma vie me reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse jusqu’au fond de Ménilmontant.
Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d’un dernier regard, d’une petite bouche qui s’ouvrait pour moi, il me clouait à ma place—et je faisais une course pressée. Et la mère ne me remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, reconnaissante et frémissante à la pensée que j’allais lui offrir une aumône. C’est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là l’aumône de ton affection fugitive et c’est peut-être de ce regard fixe d’enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que j’étreins, de mes bras qui s’élargissent comme s’ils étreignaient le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal à toi,—qui n’es pas—et qui seras, petit enfant.
Et une molle félicité m’étreint, moi aussi, pas trop étroitement, une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la caresse de l’heure et toutes les voluptés d’âme que mon inquiétude m’a refusées ces jours-ci.
Ta présence, chérie, ta présence habillée, c’est une saveur sexuelle et une saveur d’étoile, c’est la volupté et c’est la félicité, c’est chaste et fécond, c’est violent et c’est doux comme un sommeil d’aïeule.
J’ai le cœur débordant de respect et d’amour. Tout m’est rendu, de mes orgueils, de ma tendresse—et j’ai plus. Ce mystère qui va grandir, ce chuchotement d’émoi, cette crispation de cœur sur un souffle qui insensiblement s’affermit et s’affirme, cette écoute de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble que j’ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant, que l’effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et la gloire saignante de la création, j’ai tout cela, à la fois, et c’est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse d’entrailles et d’âme.
Ne t’en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette heure de trouble et de révélation.
Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu’on nous a déchirés, qu’on nous a écorchés vifs et qu’on nous a habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce soir si discret et si gonflé d’avenir, sous cette lampe pâle qui s’épure et qui s’enfièvre, devant ce lit qui ne s’est pas ouvert. En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains. L’émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons tant, en elle!
Ne t’en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.
Ton mari (puisqu’il faut toujours songer à lui), ton mari est en voyage.
Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour le monde, pour tout ce qui n’est pas notre secret.
Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir partir: j’aurais peur de ne plus te revoir.
Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique et électrique. Il trouvera piquant de s’être éloigné sur une ou plusieurs nuits de victoire—et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j’aperçois déjà, que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va me tenir haletant sur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de Tortoze, par contrat.
Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d’Orient me harcèlent: fuir.
Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.
Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, où nous aurons le droit de n’être pas infâmes et de vivre, sans peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité.
Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant l’immensité de l’avenir.
Dormir! Ah! c’est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et nous vivifier l’un l’autre de notre souffle. Quels mois sublimes!
Il faut y renoncer—tout de suite.
Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite d’une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,—comme on fait de fausse monnaie.
Et nous ne pouvons être féconds qu’hypocritement, lâchement, sans risque, criminellement.
C’est ce qu’on appelle en terme de juridique, le dol, et c’est le délit sans rémission, sans excuse.
Dol moral—et c’est l’infini.
Et ces journées d’émoi qui nous sont plus chères, plus saintes et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s’obstinant en son absence), ces journées d’une sensualité amère, où nous ne nous possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et contraignons l’espoir de nos simples baisers, ces journées sont hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.
Je ne t’ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour toi: les voitures me paraissent vagir.
Et quand tu viens—les jours où tu viens, accablée, meurtrie, souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les contant.
Tu es triste maintenant, l’idée du mensonge, du long mensonge, du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec l’enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te tourmente et tes baisers ont un goût de douleur.
Comme je t’aime, chérie. Je ne t’ai jamais autant désirée, car mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes sens—et je m’abstiens—bravement.
Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne revient pas.
Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées en argot, insolentes et sales.
Tu t’ouates cependant, chérie, d’une gaîne d’émoi et je m’enferme en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l’un à l’autre et je m’apeure de loin!
Il y a des moments où, en t’attendant si impatiemment, en te recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t’attendre pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J’ai tant d’appréhension et je me berce de mille craintes. J’ai peur maintenant de Tristan, d’Yseult, d’Alice, d’Ahasvérus, d’Hélène, de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous ceux que je ne connais pas.
Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de t’entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues!
Je n’aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur une chaise longue, où tu t’écoutes souffrir en croyant déjà percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en te voyant, si j’avais l’habitude de te reprocher quelque chose, si mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d’anges, un essor de ciels n’emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.
Et voici que, aujourd’hui, je te retrouve et que tu t’abandonnes, voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité même pour t’offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté se coule en de l’émotion, voici que notre volupté s’exaspère, divinement, qu’elle échappe à la terre, qu’elle nous unit en je ne sais quel ciel, qu’elle nous éternise et que nous nous aimons à travers le futur, merveilleusement.
Tu t’es détachée de mes bras à regret, tu t’es vêtue lentement et nos baisers se sont attardés, ne s’achevant pas, brûlants, profonds, las et avides.
Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m’enveloppe et me serre, je t’ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où se consume sans fin la fatalité.
Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd’hui, pour demain, pour l’éternité et pour ce qui vient après l’éternité.
J’ai besoin de toi, j’ai soif de toi, j’ai mal de toi.
Je t’aime, je t’aime...
LIVRE DEUXIÈME
LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE
I
LA FOUDRE
Je ne la verrai plus.
* * * * *
Un homme ne savait pas s’il aimait une femme. Il savait seulement qu’il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il l’avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors amoureux: c’était Venise, c’était le ciel d’Alger, c’était toute la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu’ils s’étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et des conquérants, que l’écho de toutes les grottes leur avait, de l’un à l’autre, profondément et tendrement, passé au cœur leurs serments—comme on passe une bague au doigt.
Et ils n’avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même qu’ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur épithalame s’était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux rochers, et qu’ils avaient bu la vie à toutes les sources.
Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres femmes. Elle existait seule pour lui, l’attirait de la pâleur de ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, de la grâce délicate, menue et nuancée qu’elle alanguissait en son sourire. Il n’osait pas approcher d’elle, pour qu’elle ne le vît pas trembler, n’osait plaisanter avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle et un peu frivole.
Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique douloureux parfois, s’exaltant de sa chaleur et de son amertume, se purifiant de sa pureté et de son lointain.
* * * * *
Or, un jour il reçut une lettre d’elle. Elle était dure à la fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous vous êtes vanté: votre vanité...» Il n’aimait pas à porter un cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu’il avait à peine lus. Tant qu’il aurait le papier, il y penserait moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables resteraient, l’entoureraient, germeraient comme du mauvais grain, se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées, le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.
Et—ce qu’il n’avait pas fait depuis qu’il était amoureux (il lui sembla que ça durait depuis l’éternité), il pensa aux gens. Ça n’était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on avait inventé des choses.
Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui voient en une bouche le baiser qui n’y est point, qui, des lèvres fermées, plongent dans l’âme et décachètent un secret comme on décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui souillent de leur regard l’image qu’on garde en ses yeux, la discrète et idéale image qu’on veut préserver de tout, par piété, par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme on _pince_ deux être adultères?