L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 11

Chapter 114,098 wordsPublic domain

Petite fille, toute petite fille, tu n’es pas la première petite fille qui me regarde et qui me sourit—car tu me souris de quel joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et d’étoile! J’ai voulu chasser ton sourire parce que j’ai toujours voulu tenter Dieu. Je t’ai fait les gros yeux d’un méchant monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour mon effort, pour la peine inutile que j’avais prise et pour la joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, toutes les nuances.

Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?

* * * * *

Tu me disais—car les enfants savent tout—tu me disais, à travers le rythme de l’omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins que moi. On t’a cassé tes joujoux dans la main quand c’étaient des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu n’as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait des leçons et la misère pour t’arracher aux jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire, au lieu d’acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que tu n’as pas été enfant et que tu l’es, toujours, comme tu serais infirme et les enfants t’aiment, par force, mystérieusement et ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, qui n’a pas vécu et qui n’est pas mort. Tu as remarqué, n’est-ce pas, que tous les enfants t’aiment, qu’ils te sentent, qu’ils te sourient entre tous les hommes, qu’ils vont à toi, qu’ils se caressent à toi, qu’ils découvrent en toi un frère, un enfant et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu te détournas d’une ironie et d’une critique, d’un lyrisme même, pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses père et mère amenaient dans les bars parce qu’ils allaient dans les bars. Et ils y allaient parce qu’ils avaient du talent et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n’avaient pas d’aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient d’autre chose. Tu jetas les yeux sur le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l’enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!» du ton d’un de ses petits camarades si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les numérota, les taxa, discourut dessus et t’interrogea comme, dans les jupes de sa mère, tapie devant l’intrusion d’une femme rouge et d’un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras d’une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle sur le tapis. Tu étais en redingote et c’était fort ridicule: tu n’eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu’on lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t’aiment pas: ils sont rebutés par ta mine, par l’inquiétude déchirante de ton âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s’exaspèrent, qui s’éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de divinité et des francs-maçons d’une maçonnerie qui déborderait—en l’enserrant—l’humanité et l’univers. Et les enfants t’entourent et te tendent les bras.

—C’est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes et qu’ils sentent qu’en mourant, être incomplet, pas assez impur et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j’irais aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec eux—enfin. Ils m’apprendraient à jouer. D’ailleurs je ne veux pas me vanter. J’aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment pas et les fuient. Moi, j’en veux, à moi.

—Tu en auras. Tu vas...

—Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas comment ça se fait, les enfants.

—Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je suis un symbole. Tu n’es pas symboliste, tu peux donc t’habituer à rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t’arrivera pas tous les jours. Mais moi, petit enfant, je t’annonce un petit enfant,—pour bientôt.

—Quand? quand? petite fille...

Mais la petite fille descend car c’est le bureau des omnibus et elle s’éloigne—à si petits pas—tirant bas le bras de sa mère et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la Joconde et qui est aussi, dans d’autres tableaux, le sourire de l’Annonciation.

Elle s’éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en omnibus—avec correspondance.

J’ai droit encore à une prophétie puisque j’ai droit à un autre omnibus. C’est un autre enfant, un petit garçon, s’il y a un sexe à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de la même petite fille et entre tout de suite en matière:

—Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l’a désiré d’abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée des poupées, elle a eu l’ambition d’en avoir une toute à soi, bien à soi, «fabriquée» par soi, d’une possession intime. Elle l’a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d’amour, pour aimer. Elle l’a désiré ensuite, parce qu’elle ne l’avait pas. Elle l’a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à toi. Et vous l’avez cherché ensemble sur les routes où, puisque la morale n’y passe pas, ne passe que Dieu et—son sourire et sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t’apeurer à ton aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l’omnibus (ta vie, ce sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur Maheustre—il te connaissait parce que tu es au centre du monde et l’on te connaît sur le boulevard—achetez-m’en un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t’enfuir et te terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t’appelait par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c’est parce qu’il y avait du monde, qui tu n’avais pas d’argent et que toujours tu aimas tenter Dieu. C’est encore pour renier le divin que le camelot t’avait vendu sur le boulevard avec une poupée de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour effrayer, pour amuser l’attendue,—mais celle que tu attendais ne vint pas parce qu’elle était en terreur et parce que tu n’avais pas été poli envers l’oracle fourré! Tu t’es lavé, depuis, de ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu’il fallait respecter les enfants jusque dans le frisson de l’espoir et jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord de l’événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial nouveau puis...

—Petit enfant, je t’ai entendu avec patience. Je t’ai laissé disserter sur des choses que tu feras bien d’ignorer quinze ans encore. Ne continue pas. Je n’ai pas horreur des symboles et je consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l’indécence ni à la réglementation du mystère. D’ailleurs tu descends: tu es arrivé. J’ai encore du chemin: sans adieu.

Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il convient. Je ne veux pas penser car j’aurais trop à penser, pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci.

Et je suis arrivé: je vais attendre—sans plus.—Eh! si! j’attends plus: je ne sais pas.

Et pour m’interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre délice, enfants qui s’amusent, qui font des farces, qui frappent le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge frais.

Mais vous ne me troublez pas et vous ne m’êtes pas odieux aujourd’hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière, vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l’infini. Et vos chants se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux amants de vos mères deviennent une seule chanson d’immortalité et une hymne.

Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.

Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur.

Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m’êtes précieux, à travers mon volet: car je n’attends pas, car, retiré derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, liturgiquement, magnifiquement.

Vous nuancez votre musique: ce n’est plus un prélude, un appel, un encouragement, ce n’est plus le chuchotement complice qui dénonce, qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c’est une fanfare qui éclate, qui accompagne, une fanfare d’escorte, une fanfare triomphale, une fanfare vivante et féconde—déjà—d’où tu jaillis, chérie, d’où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare qui s’infléchit, qui s’adoucit, qui semble s’apaiser pour devenir plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses soudaines d’harmonie...

X

L’ÉMOI

Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, tu t’offres de profil perdu tu te refuses sans ardeur et tu es molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta tendresse et j’ai l’horrible sensation que quelque chose de toi me manque et m’échappe, sans savoir quoi—et c’est presque tout toi.

Tu m’apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées d’amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce mot comme à un hoquet, j’y reviens et je m’accroupis sur lui: tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu ressembles à un oiseau.

Et tu n’as plus peur.

Tu t’es accoutumée à notre amour, tu l’as accepté, tu ne te jettes plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque ponctuellement.

Et j’ai peur que pour toi ce soit une habitude.

Ce n’est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: ce n’est plus l’heure—ou les deux heures—où tu t’évades de la vie, où tu brises ton ban d’humanité, où tu conquiers le ciel et le délice de la liberté, de l’audace, de l’oubli et de l’abandon, c’est une heure où tu ne t’ennuies pas trop, une heure cataloguée, sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t’es condamnée.

Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour une autre, m’invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a des jours où j’ai désespéré sans télégramme.

Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m’endormit sans confidence et j’ai eu—et j’ai—des tristesses sans grandeur.

Ne te souviens-tu plus des soirs d’été épais et larges où nous nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l’amour?

Ce ne fut pas sans solennité.

Nous nous promîmes de n’être pas des amants vulgaires, d’envelopper notre nudité en un manteau de tragique et de fatalité, et d’avoir derrière notre lit cette porte de secours qu’on appelle la mort et ce boulevard qu’on nomme l’éternité.

Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de l’histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cœurs sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans nom qui illuminent le monde et le ciel.

Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse.

Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. Et tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque seulement une âme,—et tu as une âme, la plus nuancée, la plus délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme, tu es l’Ame même et te voilà, corps savant, corps souple, corps, corps!...

Parle!

On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes mots restent: on les retrouve dans des salons—où tu n’es pas, on les prête à des riches, que sais-je?

Et les jours où je ne t’ai pas vue, je bute contre un mot de toi qui résonne longuement non en mon esprit—ce mot d’esprit—mais en mon cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux, en mon cœur qu’il troue et qui saigne, qui saigne...

Et c’est ta prévenance, ta gentillesse qui m’accablent. Tu ne te moques pas de moi, tu n’es pas méchante, tu as des câlineries mais tu n’y es pas.

Je deviens jaloux!

Vraiment.

Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m’enserre, me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m’as conté les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui glissèrent sans t’atteindre et qui s’en furent, mélancoliques.

Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est.

Et tu n’as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue et tu ne m’as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes, le corps.

J’ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de notre amour la qualité de notre amour.

Tu m’as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d’une petite fille qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d’un homme qui pense à autre chose, sans qu’on y fasse attention.

Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C’était un signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge, c’était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours, une morsure de tyrannie et c’était l’étreinte furieuse, avare, en trois mots.

Tu ne m’écrirais plus cette lettre-là.

C’est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me décidant pas à souffrir en mon orgueil, m’en tenant au trouble, au trouble qui ne dit rien, à l’émoi dont la gorge est rauque et qui est vague et étroit. Je ne puis t’interroger, tu ris en dehors et tu n’es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires.

Lorsque je pense à l’adultère, je l’appelle par son nom et son nom, c’est l’hors la loi, l’hors le monde, l’envol, parmi les codes, vers l’au-delà. C’est l’essai du retour vers ton âme de jeune fille, d’enfant qui croit à l’amour, d’enfant qui oublie la réalité de l’étreinte pour ne prendre en cette étreinte que sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de passion, de trouble et d’infini.

Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne—et tu la prends vide et lourde,—et tu t’en vas.

Il m’est arrivé aujourd’hui la plus étrange, la plus terrible sensation de ma vie.

Du fond de ma torpeur, ma torpeur d’attente où je me roule ainsi qu’en un manteau de bivouac, ainsi qu’en un manteau d’alerte, des sons d’orgue et une voix humaine m’ont tiré, brusquement.

Voix humaine! j’exagère! A travers les volets qui m’enferment, qui m’aveuglent l’horizon, qui déforment les voix et qui font grincer les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix gratta contre les volets, monta jusqu’aux fentes d’en haut pour retomber de l’autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une voix grimaça, menaça et railla le long de l’orgue, et cet orgue était l’orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et de complainte.

Elle chanta une chanson célèbre, que je n’avais jamais entendue, parce que les mendiants n’en veulent plus, même en province, une chanson que je n’entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus l’entendre.

L’air, je l’avais subi déjà, de temps en temps par blague, et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de chauve-souris, tourbillonna, n’alla pas haut et s’abattit sur moi en plein cœur:

Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

Je ne m’appelle pas Ernest. Ce n’est que mon deuxième prénom, celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et ce doit être ce prénom-là par lequel l’Ange d’extermination nous appelle, le jour du Jugement.

C’est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont terribles: ils réveillent—en sursaut—l’être que nous aurions pu être et que nous n’avons pas été, car, en choisissant entre nos prénoms, nos parents—ou nos bonnes—choisissent entre nos destinées. Je m’appelle Pierre, et ce nom d’Ernest m’émeut, m’émeut...

Et la chanson est terrible, en soi:

En ce moment, mon mari vient d’apprendre Qu’il est trompé par vous qu’il aime tant...

Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu’elles éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu’elles font tache d’huile et tourbillon de plomb.

Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu officier de la Légion d’honneur.

Et je ne m’arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si seule—ah! et la peur que j’ai, moi, de n’être plus aimé, d’être moins aimé, de n’être pas aimé comme je l’étais, de n’être pas aimé comme je le veux, d’être aimé comme tout le monde, et la chanson s’obstine:

Deux mois après dans la chapelle...

Je ne le vois pas le chanteur, mais je l’imagine. Je l’ai vu, déjà...

Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l’armée des filles: c’était le décor coutumier de médiocre misère, becs électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.

Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, m’arracha à ma torpeur méditative et ruminante.

Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, rythmiquement, se penchait, balayait la terre d’un grand bras frénétique, tandis que l’autre bras semblait enfoncer dans le sol comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d’hérétique.

Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.

Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix qu’un autre porta!

Cette face,—que j’aperçus bientôt, car il n’était pas difficile de marcher plus vite que ce fantôme,—cette face de malheur, de mort et de vie inexpugnable, je ne l’oublierai jamais.

La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des haines, les sourcils noirs—toujours—des fagots calcinés des autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l’autodafé même, reculant devant l’énumération des supplices infernaux, après les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la nuit, semblant s’enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour mieux voir l’étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue des blasphèmes imposés, tordue par l’entonnoir de la question de l’eau, les bras noués par les tortures, les articulations disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins de bois et de plomb, l’homme allait—traditionnel—à en frémir, la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.

Un roi! c’était un roi.

Dix minutes, sur le boulevard, j’allai, je vins, je m’en retournai et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d’un geste d’agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où on ne trouve pas de pain. J’avais une vingtaine de sous dans la main,—une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j’ai été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes rêves et le bout du monde), et je m’avançai une fois, deux fois, pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m’enfuir tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou—ce qui est pis—des remerciements lyriques comme le Cantique des Cantiques et plus désolés que l’Ecclésiaste.

Je n’osai pas: un charme me retint. Est-ce qu’on offre des sous à une entité, à un démon, à un demi-dieu?

Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d’un sourire d’extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, les épluchures, les épingles,—pour quel Laffitte d’au-delà?—les papiers,—les bouts de cigare... et... et il ne les mettait pas dans sa besace, vide, collant à la peau: il laissait tout retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait.

Une femme s’approcha de lui. Enfin j’allais pouvoir lui offrir mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna rien, échangea quelques paroles avec lui, d’un air d’habitude et de soumission et s’en fut.

Pour parler—et la femme était toute petite, il eût dû se pencher—il avait relevé la tête.