L'histoire des Gadsby

Part 4

Chapter 43,908 wordsPublic domain

LE CAP. G. (_se retournant_).--Voilà qui prouve bien ta hideuse noirceur d’âme... ta couche de bêtise... ta brutale étroitesse d’idées. Tu n’as qu’un défaut. Tu es le meilleur des bons zigues, et je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, mais... tu n’es pas marié. (_Il branle gravement la tête._) Prends une femme, Jack.

LE CAP. M. (_le visage comme un mur_).--Ou-é. La femme de qui, de préférence?

LE CAP. G.--Si tu te mets à faire le polisson, je te quitte... Quelle heure as-tu?

LE CAP. M. (_il chantonne_).

An’ since ’twas very clear we drank only gingerbeer, Faith, there must ha’ been some stingo in the ginger!

Rentrons, espèce d’enragé. Je vais te ramener au logis, et tu vas te coucher.

LE CAP. G.--Que diable ai-je besoin de me coucher?

LE CAP. M.--Tends-moi ton cheroot pour me donner du feu et tu vas voir.

LE CAP. G. (_qui regarde le bout du cheroot trembler comme un diapason_).--Je suis dans un délicieux état!

LE CAP. M.--Effectivement. Je vais te faire prendre un verre et tu t’en iras dormir.

_Ils rentrent et M. compose un whisky-soda bien corsé._

LE CAP. G.--Oh, _bus! bus![18]_ Cela va me saouler comme un polonais.

[18] Assez! assez! (en hindoustani).

LE CAP. M.--Chose curieuse, cela n’aura pas le moindre effet sur toi. Avale-moi cela, jette-toi là, et mets-toi à faire dodo.

LE CAP. G.--C’est absurde. Je ne dormirai pas. Je _sais_ que non!

_Il tombe dans un lourd sommeil au bout de sept minutes. LE CAP. M. le veille tendrement._

LE CAP. M.--Pauvre vieux Gaddy! J’en ai vu déjà quelques-uns lancés dans le vide, mais jamais aucun marcher au gibet dans ces conditions-là. On ne peut jamais dire comment ils vont prendre cela. Ce sont les pur-sang qui suent au reculer dans l’attelage à deux... Et c’est là l’homme qui a traversé les pièces à la charge à Amdhéran, comme un enragé. (_Il se penche sur G._) Mais c’est pire que les pièces, vieux copain... pire que les pièces, n’est-ce pas? (_G. se retourne dans son sommeil et M. lui effleure gauchement le front._) Pauvre, cher vieux Gaddy! Qui s’en va comme les autres... qui s’en va comme les autres... _L’ami qui vous est plus attaché qu’un frère_... huit années. Sacrée petite garce de fille... huit semaines! Et... où est votre ami? (_Il fume inconsolablement jusqu’à ce que l’horloge de l’église sonne trois heures._)

LE CAP. M.--Debout! Allons, équipe-toi!

LE CAP. G.--Déjà? N’est-ce pas trop tôt? N’aurais-je pas dû me raser de frais?

LE CAP. M.--_Non!_ Tu es très bien comme cela. (_A part._) Il se mettrait le menton en pièces.

LE CAP. G.--Pourquoi se presser?

LE CAP. M.--Il faut que tu sois là le premier.

LE CAP. G.--Pour servir de point de mire?

LE CAP. M.--Justement. Tu fais partie du spectacle. Où est le tripoli? Tes éperons sont dans un état honteux.

LE CAP. G. (_d’un ton bourru_).--Jack, jamais tu ne feras cela pour moi?

LE CAP. M. (_d’un ton plus bourru_).--Ferme cela et habille-toi! S’il me plaît de nettoyer tes éperons, tu es sous _mes_ ordres.

_LE CAP. G. s’habille. M. en fait autant._

LE CAP. M. (_faisant le tour en l’inspectant_).--Oui, cela va. Seulement, ne prends pas cet air de criminel. L’anneau, les gants, l’argent--cela va bien pour moi. Laisse ta moustache tranquille. Maintenant, si les poneys sont prêts, nous allons partir.

LE CAP. G. (_nerveusement_).--Il est beaucoup trop tôt. Allumons un cigare! Buvons quelque chose! Faisons...

LE CAP. M.--Faisons les sacrés ânes!

LES CLOCHES (_au dehors_).--

«I--ci--bonnes--gens La prière--vous attend.»

LE CAP. M.--Voilà les cloches! Viens... à moins que tu ne préfères rester. (_Ils s’éloignent à cheval._)

LES CLOCHES.--

Oui nous honorons le roi, La bru mettons en émoi... Chaque nouvelle a son sort, Nous sonnons le glas du mort.

LE CAP. G. (_descendant de cheval à la porte de l’église_).--Dis-moi, ne sommes-nous pas là beaucoup trop tôt? Il y a du monde à n’en plus finir dans l’intérieur. Dis-moi, ne sommes-nous pas très en retard? Reste près de moi, Jack! Que diable dois-je faire?

LE CAP. M.--Assume une contenance à l’entrée de la nef et attends-_la_. (_LE CAP. G. grogne, tandis que M. lui fait faire volte-face devant trois cents yeux._)

LE CAP. M. (_d’un air suppliant_).--Gaddy, si tu m’aimes, pour la grâce de Dieu, pour l’honneur du régiment, tiens-toi droit! Remplis ton uniforme! Aie l’air d’un homme! J’ai à parler une minute au pasteur. (_G. est pris d’une douce transpiration._) Si tu t’essuies le visage, jamais plus je ne serai ton témoin. Poitrine! (_G. tremble visiblement._)

LE CAP. M. (_revenant_).--Voici qu’elle arrive. Fais attention quand la musique va commencer. Voilà l’orgue qui se met en branle.

_La mariée sort de la rickshaw à la porte de l’église. G. l’entrevoit et prend courage._

L’ORGUE.--

La Voix qui souffla sur Éden, Le premier jour de mariage, Et bénit le premier hymen, A bravé les saisons et l’âge.

LE CAP. M. (_surveillant G._).--Ma parole! Il a pris bon air. Je ne l’en aurais pas cru capable aujourd’hui.

LE CAP. G.--Combien de temps va durer cet hymne?

LE CAP. M.--Cela va être fini tout de suite. (_Anxieusement._) Vas-tu te mettre à pâlir et à ravaler ta salive? Tiens bon, Gaddy, et pense au régiment.

LE CAP. G. (_d’un ton mesuré_).--Dis donc, il y a un gros lézard brun en train de grimper le long de ce mur.

LE CAP. M.--Oh! ma mère! Le dernier degré d’affaissement!

_La mariée monte à gauche de l’autel, lève les yeux une bonne fois sur G., lequel est subitement frappé de folie._

LE CAP. G. (_à lui-même encore et encore_).--Petit Poidsléger, une femme... une femme! Et je croyais que c’était une petite fille.

LE CAP. M. (_chuchotant_).--Garde à vous... demi-tour à gauche.

_LE CAP. G. obéit machinalement, et la cérémonie se poursuit._

LE PASTEUR.--... à elle seule, tant que vous vivrez tous deux?

LE CAP. G. (_la gorge sèche_).--Ha-hmmm!

LE CAP. M.--Dis oui ou non. Il n’y a pas de seconde donne ici.

_La mariée articule sa réponse avec un sang-froid parfait, et son père en fait la remise._

LE CAP. G. (_croyant montrer son savoir_).--Jack, c’est à ton tour, maintenant, de faire ma remise, _vite_!

LE CAP. M.--Tu t’es remisé bien assez comme cela toi-même. Sa main _droite_, mon gars! Récite! Récite! «Théodore Philip.» As-tu oublié ton propre nom?

_LE CAP. G. s’embarrasse dans le «oui», que la mariée répète sans un tremblement._

LE CAP. M.--Maintenant, l’anneau! Suis le pasteur! Ne m’arrache pas mon gant! Le voici! Grand Dieu, il a retrouvé sa voix!

_G. répète la parole sacramentelle d’une voix à se faire entendre au bout de l’église et tourne sur son talon._

LE CAP. M. (_d’un air désespéré_).--A vos rênes! Doucement sur le pavé! Nous n’en sommes pas à la moitié.

LE PASTEUR--... à conjoints, que l’homme ne les sépare point.

_LE CAP. G., paralysé de peur, a un mouvement de recul après la bénédiction._

LE CAP. M. (_vivement_).--Avance... d’une longueur. Prends-la avec toi. Je ne viens pas. Tu n’as rien à dire.

_LE CAP. G. monte à l’autel dans tout un cliquetis de choses._

LE CAP. M. (_en un râle perçant qui veut dire un murmure_).--A genoux, têtu bandit! A genoux!

LE PASTEUR--... de laquelle vous êtes les filles, tant que vous pratiquez le bien et ne vous laissez troubler par aucune crainte.

LE CAP. M.--Ça y est! Rompez! Par file à gauche.

_Tout le monde à la sacristie. On signe._

LE CAP. M.--Embrasse-la, Gaddy.

LE CAP. G. (_frottant l’encre sous son gant_).--Hein! Quo-oi?

LE CAP. M. (_Faisant un pas vers la mariée_).--Si tu ne le fais pas, je vais le faire.

LE CAP. G. (_interposant le bras_).--Merci bien!

_Embrassement général._

LE CAP. G. (_n’en pouvant plus, à M._).--Ah, nom de nom! Est-ce que je peux maintenant m’essuyer le visage?

LE CAP. M.--Ma responsabilité finit là. Demande plutôt à _Missis_ Gadsby.

_LE CAP. G. recule comme frappé d’une balle, et le cortège sort de l’église à coups de Mendelssohn pour se rendre à la maison paternelle, où ont lieu les tortures d’usage autour du wedding-cake._

LE CAP. M. (_à table_).--Debout, Gaddy. On attend un speech.

LE CAP. G. (_après trois minutes d’agonie_).--Ha-hmmm. (_Tonnerre d’applaudissements._)

LE CAP. M.--Pas mal, pour un début. Maintenant va changer d’équipement pendant que la maman est en train de pleurer sur--«la madame». (_LE CAP. G. disparaît. LE CAP. M. se lève précipitamment en s’arrachant les cheveux._) Ce n’est pas encore complet. Où sont les souliers? Allez chercher une _ayah_.

L’AYAH.--Missie captain _sahib band karo_ tous les _jutis_[19].

[19] Missie capitaine _sahib_ a caché tous les souliers.

LE CAP. M. (_brandissant son sabre dans le fourreau_).--Femme, produis ces souliers! Que quelqu’un me prête un couteau à pain. Il ne s’agit pas de fêler la tête de Gaddy plus qu’elle ne l’est. (_Il tranche le talon d’une mule de satin blanc et serre la mule dans sa manche._) Où est la mariée? (A tout le monde à la ronde.) Allez-y doucement avec ce riz. C’est une coutume païenne. Donnez-moi le gros sac.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_La mariée se glisse sans bruit dans une rickshaw et part vers le coucher du soleil._

LE CAP. M. (_en plein air_).--Envolée, ma parole! Tant pis pour Gaddy! Le voici. Allons, Gaddy, cela va chauffer plus dur qu’à Amdhéran! Où est ton cheval!

LE CAP. G. (_furieusement, voyant que les femmes sont hors de portée de voix_).--Où est ma _femme_, n. de D...?

LE CAP. M.--A moitié route maintenant de Mahasu. Il va te falloir chevaucher comme le jeune Lochinvar[20].

[20] Voir la ballade de Walter Scott.

_Le cheval se présente en se cabrant; il refuse de laisser G. l’approcher._

LE CAP. G.--Oh! tu veux faire la bête, n’est-ce pas? Demi-tour, animal... cochon... brute! _Demi-tour!_

_Il force le cheval à tourner, d’un coup de poignet à lui briser la mâchoire inférieure; se jette en selle, et donne des deux éperons au beau milieu d’une grêle du meilleur riz de Patna._

LE CAP. M.--Sur ton amour et ta vie... pousse, Gaddy! Et que... Dieu te bénisse!

_Il jette une demi-livre de riz à G., lequel disparaît, penché en avant sur la selle, dans un nuage de poussière éclairée de soleil_.

LE CAP. M.--Voilà perdu le vieux Gaddy. (_Il allume une cigarette et s’éloigne en flânant, et en chantant d’un air absent:_)

«You may carve it on his tombstone, you may cut it on his card, That a young man married is a young man marred[21].»

[21]

«Vous pouvez le graver sur sa tombe, vous pouvez le graver sur sa carte, Qu’un jeune homme marié est un jeune homme perdu.»

MISS DEERCOURT (_de son cheval_).--Vraiment, capitaine Mafflin! Vous parlez plus à cœur ouvert que vous n’êtes poli!

LE CAP. M. (_à part_).--On dit que le mariage, c’est comme le choléra. Me demande qui sera la prochaine victime.

_Une mule de satin blanc glisse de sa manche et tombe à ses pieds. Reste livré à ses réflexions._

LE JARDIN D’ÉDEN

Et vous serez... comme des dieux!

DÉCOR.--_Pelouse arômée de thym derrière l’hôtellerie de Mahasu, dominant la petite vallée boisée. A gauche, un aperçu de la Forêt Morte du Fagoo; à droite, les montagnes de Simla. Tout au fond la ligne des neiges. LE CAP. GADSBY, mari de trois semaines maintenant, fume le calumet de paix sur un tapis au soleil. Banjo et blague à tabac sur le tapis. En l’air, les aigles du Fagoo. MRS. G. sort du bungalow._

MRS. G.--Mon mari!

LE CAP. G. (_paresseusement, avec une jouissance intense_).--Hein, quo-oi? Dites-le encore.

MRS. G.--J’ai écrit à maman pour lui annoncer que nous serons de retour le 17.

LE CAP. G.--Lui avez-vous fait part de mes tendresses?

MRS. G.--Non, j’ai gardé tout pour moi. (_S’asseyant à son côté._) J’ai pensé que cela ne vous ferait rien.

LE CAP. G. (_avec une feinte sévérité_).--Cela me fait beaucoup. Comment saviez-vous que tout était pour vous?

MRS. G.--J’ai deviné, Phil.

LE CAP. G. (_avec ravissement_).--_Pe-tit_ Poidsléger!

MRS. G.--Je voudrais bien ne pas me voir donner ces petits noms de sport, vilain.

LE CAP. G.--Vous aurez tous les noms qu’il me plaît. Vous est-il jamais venu à l’esprit, madame, que vous êtes ma femme?

MRS. G.--Oui, certes. Je n’ai pas encore cessé de m’en étonner.

LE CAP. G.--Ni moi. Cela semble étrange; et cependant, je ne sais comment, cela ne l’est pas. (_Avec confiance._) Vous comprenez, cela n’aurait pu être personne autre.

MRS. G. (_doucement_).--Non. Personne autre... ni pour moi ni pour vous. _Tout_ cela a dû être arrangé dès l’origine des choses. Phil, redites-moi ce qui vous a fait m’aimer.

LE CAP. G.--Comment eussé-je pu m’en empêcher? Vous étiez _vous_, vous savez.

MRS. G.--Est-ce que vous avez jamais senti le besoin de vous en empêcher? Dites la vérité!

LE CAP. G. (_l’œil malicieux_).--Oui, chérie, tout au commencement, mais seulement au commencement. (_Il rit tout bas._) Je vous appelais--penchez-vous tout près et je vais vous le dire à l’oreille--«une petite bécasse». Ho! ho! ho!

MRS. G. (_le prenant par la moustache et le forçant à s’asseoir sur son séant_).--«Une... petite... bécasse!» Voulez-vous bien ne pas rire de votre crime! Et encore vous avez eu le... le... l’affreux toupet de demander ma main!

LE CAP. G.--J’avais alors changé d’avis. Et vous n’étiez plus une petite bécasse.

MRS. G.--Merci, monsieur! Et quand l’ai-je été jamais?

LE CAP. G.--_Jamais!_ Mais ce premier jour où vous m’avez donné du thé sous cette petite robe de mousseline couleur fleur de pêcher, vous aviez l’air--vous aviez vraiment l’air, ma chère amie--d’un si absurde petit moucheron. Et je ne savais que vous dire.

MRS. G. (_tordant la moustache_).--Ainsi, vous avez dit «petite bécasse». Sur ma parole, monsieur, moi, je vous ai appelé «ce grrrrand animal-là»; mais je regrette de ne pas vous avoir appelé quelque chose de pire.

LE CAP. G. (_très humblement_).--Je m’excuse, mais vous me faites affreusement mal. (_Intermède._) Vous avez toute permission de me torturer encore aux mêmes conditions.

MRS. G.--Oh! _pourquoi_ me l’avez-vous laissé faire?

LE CAP. G. (_regardant le long de la vallée_).--Sans raison particulière, mais... si cela vous amusait ou vous faisait le moindre bien vous pouvez... essuyer ces chères petites bottines-là sur moi.

MRS. G. (_étendant le bras_).--Taisez-vous! Oh! taisez-vous! Philippe, mon roi, je vous en prie, ne parlez pas comme cela. C’est tout à fait ce que, moi, je ressens. Vous êtes beaucoup trop bon pour moi. Tellement trop bon!

LE CAP. G.--Moi! Je ne suis pas digne de vous approcher. (_Il l’entoure de son bras._)

MRS. G.--Oui, vous en êtes digne. Mais moi... qu’ai-je jamais fait?

LE CAP. G.--Donné un tout petit brin de votre cœur, n’est-ce pas, ma reine?

MRS. G.--Ce n’est rien, cela. N’importe qui le ferait. On ne pourr... pourrait jamais s’en empêcher.

LE CAP. G.--Chaton, vous allez me rendre horriblement fat. Et cela, juste au moment où je commençais à me sentir si humble.

MRS. G.--Humble! je ne crois pas que ce soit dans votre caractère.

LE CAP. G.--Qu’est-ce que vous en connaissez, de mon caractère, petite impertinente?

MRS. G.--Ah! mais je le connaîtrai, n’est-ce pas, Phil? J’aurai le temps, durant toutes les années et encore les années à venir, de connaître tout ce qui vous concerne; et il n’y aura pas de secrets entre nous.

LE CAP. G.--Petite sorcière! Je pense que vous me connaissez déjà à fond.

MRS. G.--Je crois pouvoir deviner. Vous êtes égoïste?

LE CAP. G.--Oui.

MRS. G.--Un peu bêta?

LE CAP. G.--_Très._

MRS. G.--Et un chéri.

LE CAP. G.--Cela, c’est comme il plaît à ma lady.

MRS. G.--Alors, il plaît à votre lady. (_Une pause._) Savez-vous que nous sommes deux grandes personnes solennelles, sérieuses.

LE CAP. G. (_lui inclinant son chapeau de paille sur les yeux_).--Vous, grande personne! Peuh! Vous êtes un bébé.

MRS. G.--Et nous disions des bêtises.

LE CAP. G.--Alors, continuons à dire des bêtises. J’aime assez cela. Chaton, je vais vous dire un secret. Vous promettez de ne pas le répéter?

MRS. G.--Ou-ui. Rien qu’à vous.

LE CAP. G.--Je vous aime.

MRS. G.--Vrai-ment! Pour combien de temps?

LE CAP. G.--Pour toujours et toujours?

MRS. G.--C’est beaucoup.

LE CAP. G.--Vous pensez? Je ne peux pas me contenter de moins.

MRS. G.--Vous devenez tout à fait brillant.

LE CAP. G.--Je cause avec _vous_.

MRS. G.--Joliment tourné. Tenez levée votre stupide vieille tête et je vais vous rendre cela!

LE CAP. G. (_affectant un suprême mépris_).--Prenez-la vous-même si vous la voulez.

MRS. G.--J’ai grande envie de... et pourquoi pas?

_Elle la lui prend, et se le voit rendre avec usure._

LE CAP. G.--Petit Poidsléger, c’est mon avis que nous _sommes_ une paire d’idiots.

MRS. G.--Nous sommes les deux seuls gens sensés du monde! Demandez à l’aigle. Le voilà qui vient par ici.

LE CAP. G.--Ah! j’ose dire qu’il a vu pas mal de gens sensés à Mahasu. On prétend que ces oiseaux-là vivent une éternité.

MRS. G.--Combien de temps?

LE CAP. G.--Cent vingt ans.

MRS. G.--Cent vingt ans! O-oh! Et dans cent vingt ans, où seront-ils, ces deux gens sensés?

LE CAP. G.--Qu’est-ce que cela peut faire tant que nous sommes ensemble maintenant?

MRS. G. (_faisant du regard le tour de l’horizon_).--Oui. Rien que vous et moi... moi et vous... dans tout le vaste, vaste monde jusqu’à la fin. (_Son regard se pose sur la ligne des neiges._) Comme les montagnes ont l’air énormes et calmes! Croyez-vous qu’elles s’inquiètent de nous?

LE CAP. G.--Je ne saurais affirmer les avoir particulièrement consultées. Moi, je m’en inquiète, cela me suffit.

MRS. G. (_se rapprochant de lui_).--Oui, en ce moment... mais plus tard. Qu’est-ce c’est que ce petit barbouillage noir sur les neiges?

LE CAP. G.--Une tempête de neige, là-bas, à quarante milles. Vous allez la voir se déplacer au fur et à mesure que le vent la charrie sur les flancs de ce contrefort, et puis, plus rien.

MRS. G.--Et puis, plus rien. (_Elle frissonne._)

LE CAP. G. (_anxieusement_).--Vous ne vous refroidissez pas, petite, n’est-ce pas? Il vaut mieux me laisser aller chercher votre manteau.

MRS. G.--Non. Ne me quittez pas, Phil. Restez ici. Je crois que j’ai peur. Oh! pourquoi les montagnes sont-elles si _effroyables_? Phil, promettez-moi, promettez-moi que vous m’aimerez _toujours_.

LE CAP. G.--Qu’est-ce qu’il y a donc, chérie? Je ne peux promettre plus que je n’ai fait; mais je ne cesserai de le promettre encore et encore si vous voulez.

MRS. G. (_la tête sur l’épaule de son mari_).--Dites-le donc... dites-le. N-non... ne le dites pas! Les... les... aigles riraient. (_Se remettant._) Mon mari, vous avez épousé une petite oie.

LE CAP. G. (_très tendrement_).--Vraiment? Je me contente de ce qu’elle est, tant qu’elle est à moi.

MRS. G. (_promptement_).--Parce qu’elle est à vous ou parce qu’elle est moi en personne?

LE CAP. G.--Parce qu’elle est l’un et l’autre. (_Piteusement._) Je ne suis pas très fort, ma chère amie, et je ne crois pas pouvoir me faire comprendre convenablement.

MRS. G.--_Je_ comprends. Pip, voulez-vous me dire quelque chose?

LE CAP. G.--Tout ce que vous voudrez. (_A part._) Je me demande ce qui va venir maintenant.

MRS. G. (_hésitante, les yeux baissés_).--Vous m’avez raconté une fois, dans le temps jadis--il y a des siècles et des siècles--que vous aviez été fiancé déjà auparavant. Je n’ai rien dit... _alors_.

LE CAP. G. (_naïvement_).--Pourquoi cela?

MRS. G. (_levant les yeux sur ceux de son mari_).--Parce que--parce que j’avais peur de vous perdre, mon cœur. Mais maintenant... racontez-le... _s’il vous plaît_.

LE CAP. G.--Il n’y a rien à raconter. J’étais alors terriblement vieux--presque vingt-deux ans--et elle avait au moins cela.

MRS. G.--Ce qui veut dire qu’elle était plus vieille que vous. Je n’aimerais pas qu’elle eût été plus jeune. Eh bien?

LE CAP. G.--Eh bien! je me crus amoureux et en raffolai quelque peu, et... oh! oui, ma parole, je me livrai à la poésie. Ha, ha!

MRS. G.--Vous n’avez pas écrit un vers pour _moi_! Qu’est-ce qui se passa?

LE CAP. G.--Je m’en vins par ici, et toute l’affaire s’en alla en fumée. Elle écrivit pour dire qu’il y avait eu malentendu, et puis elle se maria.

MRS. G.--Vous aimait-elle beaucoup?

LE CAP. G.--Non. Au moins elle ne le laissa pas voir, autant que je me rappelle.

MRS. G.--Autant que vous vous rappelez! Vous rappelez-vous son nom? (_Elle l’écoute et baisse la tête._) Merci, mon mari.

LE CAP. G.--Qui, si ce n’est vous, en avait le droit? Maintenant, Petit Poidsléger, vous êtes-vous jamais trouvée mêlée à quelque sombre et horrible drame?

MRS. G.--Si vous m’appelez _missis_ Gadsby, peut-être vous le raconterai-je.

LE CAP. G. (_prenant sa voix de commandement_).--_Missis_ Gadsby, confessez!

MRS. G.--Juste Ciel, Phil! Je n’eusse jamais cru que vous pouviez prendre cette terrible voix.

LE CAP. G.--Vous ne connaissez pas encore le quart de mes talents. Attendez que nous soyons installés dans les plaines, et je vous montrerai comment j’aboie après mes hommes. Vous alliez dire, chérie?

MRS. G.--Je... n’ose guère continuer, après cette voix-là. (_Chevrotant._) Phil, n’ayez jamais l’audace de me parler sur ce ton-là, quoi que je puisse faire!

LE CAP. G.--Mon pauvre petit amour! Mais vous tremblez toute. Je _suis_ si fâché. Il va sans dire que je n’ai jamais eu l’intention de vous bouleverser. Ne me racontez rien. Je suis une brute.

MRS. G.--Non, vous n’êtes pas une brute, et je vais vous raconter... Il y eut un homme.

LE CAP. G. (_gaiement_).--Y eut-il? L’heureux mortel!

MRS. G. (_tout bas_).--Et je crus que je l’aimais.

LE CAP. G.--Mortel deux fois heureux! Eh bien?

MRS. G.--Et je crus que je l’aimais... et je ne l’aimais pas... et alors vous êtes venu... et c’était vous que j’aimais, beaucoup, _beaucoup_. Oui, vraiment. C’est tout. (_Face voilée._) Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas?

LE CAP. G.--Fâché? Pas le moins du monde. (_A part._) Bon Dieu, qu’ai-je fait pour mériter cet ange?

MRS. G. (_à part_).--Et il ne m’a même pas demandé le nom! Comme les hommes sont drôles! Mais c’est peut-être aussi bien.

LE CAP. G.--Cet homme ira au ciel parce que jadis vous avez cru l’aimer. Je me demande si, moi, vous me remorquerez jamais là-haut?

MRS. G. (_fermement_).--Je n’irai pas si vous n’y allez pas.

LE CAP. G.--Merci. Dites-moi, Chaton, je ne connais pas beaucoup vos croyances religieuses. Vous avez été élevée à croire en un ciel et tout cela, n’est-ce pas?

MRS. G.--Oui. Mais c’était un ciel capitonné, avec des livres d’hymnes dans tous les bancs.

LE CAP. G. (_branlant la tête avec une conviction intense_).--Qu’à cela ne tienne. Il y en a un de vrai, un ciel.

MRS. G.--D’où apportez-vous ce message, mon prophète?

LE CAP. G.--D’ici! Parce que nous nous aimons tous deux. De sorte que tout va bien.

MRS. G. (_tandis qu’une troupe de langurs[22] mène fracas à travers les branches_).--De sorte que tout va bien. Mais Darwin dit que nous descendons de ces animaux-là!

[22] Espèce de singes qui pullulent dans l’Inde.

LE CAP. G. (_avec sérénité_).--Ah! Darwin ne fut jamais amoureux d’un ange. Voilà qui règle la question. Sstt, espèces de brutes! Des singes, vraiment! Vous ne devriez pas lire ces livres-là.

MRS. G. (_se croisant les mains_).--S’il plaît à mon seigneur et maître de publier sa proclamation.

LE CAP. G.--Taisez-vous, chère amie. Il n’y a pas d’ordres entre nous. Seulement, j’aimerais mieux que vous ne les lisiez pas. Ils ne conduisent à rien et cassent la tête aux gens.

MRS. G.--Comme vos premières fiançailles.

LE CAP. G. (_avec un calme immense_).--C’était un mal nécessaire, et qui m’a conduit à vous. N’êtes-vous rien?

MRS. G.--Pas tant que cela, n’est-ce pas?

LE CAP. G.--Tout ce monde-ci et l’autre pour moi.

MRS. G. (_très tendrement_).--Mon cher, cher petit mari! A mon tour _vous_ dirai-je quelque chose?

LE CAP. G.--Oui, si ce n’est pas terrible... au sujet des autres hommes.

MRS. G.--C’est au sujet de ma propre vilaine petite personne.

LE CAP. G.--Alors, ce doit être charmant. Allez, ma chère amie.