L'histoire des Gadsby

Part 3

Chapter 33,962 wordsPublic domain

LE CAP. G. (_en réponse à l’orage qui s’amasse dans les yeux de MRS. H._).--Oh là là, mes cors... C’est mon plus sensible.

MRS. H.--Ma parole, vous êtes l’homme le plus grossier de la terre! Jamais plus je ne recommencerai.

LE CAP. G. (_à part_).--Non, je ne crois pas que vous recommenciez; mais je me demande ce que vous ferez avant que tout soit fini. (_Au khitmatgar._) _Thorah ur Simpkin do[16]._

[16] Donnez-moi du champagne.

MRS. H.--Eh bien! vous n’avez pas même la politesse de vous excuser, vilain homme?

LE CAP. G. (_à part_).--Ce n’est pas la peine de lâcher pied maintenant. Fiez-vous à une femme pour être aveugle comme une taupe lorsqu’elle ne veut pas voir.

MRS. H.--J’attends. Ou vous sied-il que je dicte une formule d’excuse?

LE CAP. G. (_en désespéré_).--Parfaitement, dictez.

MRS. H. (_gaîment_).--Fort bien. Répétez tous vos noms de baptême après moi et continuez: «Professe mon sincère repentir...»

LE CAP. G.--«Sincère repentir...»

MRS. H.--«Pour m’être conduit...»

LE CAP. G. (_à part_).--Enfin! Si seulement elle voulait regarder ailleurs. (_Haut._) «Pour m’être conduit»... comme je me suis conduit, et déclare que je suis à fond et franchement malade de toute cette histoire, et saisis cette occasion de faire connaître clairement mon intention d’y mettre fin, maintenant, désormais, et pour toujours. (_A part._) Si quelqu’un m’eût dit que je jouerais jamais ce rôle de mufle!...

MRS. H. (_versant une cuillerée de pommes de terre paille dans son assiette_).--Ce n’est pas une belle plaisanterie.

LE CAP. G.--Non, c’est une réalité. (_A part._) Je me demande si les catastrophes de ce genre sont toujours aussi brutales.

MRS. H.--En vérité, Pip, vous devenez plus drôle de jour en jour.

LE CAP. G.--Je crois que vous ne me comprenez pas bien. Faut-il le répéter?

MRS. H.--Non! par pitié, ne faites pas cela. C’est trop terrible, même pour rire.

LE CAP. G. (_à part_).--Je vais la laisser y réfléchir pendant un moment. Mais je mériterais la cravache.

MRS. H.--Je veux savoir ce qu’il y avait au fond de ce que vous venez de me dire.

LE CAP. G.--Exactement ce que j’ai dit. Rien de moins.

MRS. H.--Mais qu’est-ce que j’ai fait pour le mériter? Qu’est-ce que j’ai donc fait?

LE CAP. G. (_à part_).--Si seulement elle voulait bien ne pas me regarder. (_Haut et très lentement, les yeux sur son assiette._) Vous rappelez-vous ce soir de juillet, avant que les pluies éclatent, où vous me disiez que la fin arriverait forcément tôt ou tard... et où vous vous demandiez pour lequel de nous elle arriverait le premier?

MRS. H.--Oui, c’était seulement pour rire. Et vous jurâtes que, aussi longtemps qu’il vous resterait un souffle dans la poitrine, _jamais_ elle n’arriverait. Et je vous crus.

LE CAP. G. (_jouant avec le menu_).--Eh bien, elle est arrivée. Voilà tout.

_Une longue pause durant laquelle MRS. H. tient la tête courbée et roule son pain viennois en petites boulettes. G. regarde les lauriers roses._

MRS. H. (_rejetant la tête en arrière et riant d’un rire naturel_).--On nous dresse bien, nous autres femmes, n’est-ce pas, Pip?

LE CAP. G. (_brutalement, en touchant son bouton de chemise_).--Pour ce qui est de savoir porter le masque. (_A part._) Ce n’est pas dans sa nature de prendre les choses tranquillement. Il faudra bien qu’il y ait une explosion.

MRS. H. (_avec un frisson_).--Merci. Ma-ais les Peaux-Rouges eux-mêmes laissent, je crois, les gens se tortiller pendant qu’on les torture. (_Elle tire son éventail de sa ceinture et s’évente lentement, le bord de l’éventail au niveau du menton._)

VOISIN DE GAUCHE.--Très lourd, ce soir, n’est-ce pas? Cela vous incommode?

MRS. H.--Oh non, pas le moins du monde. Mais on devrait avoir vraiment des punkahs, même dans votre frais Naini Tal, ne trouvez-vous pas? (_Elle se retourne en laissant retomber son éventail et en levant les sourcils._)

LE CAP. G.--Cela va-t-il mieux? (_A part._) Voici venir l’orage!

MRS. H. (_les yeux sur la nappe, l’éventail tout prêt dans la main droite_).--Cela fut fort habilement conduit, Pip, et je vous félicite. Vous aviez juré--vous ne vous contentiez jamais de dire simplement les choses--vous aviez _juré_ que, autant qu’il serait en votre pouvoir, vous rendriez aimable pour moi ma triste existence. Et vous m’avez refusé la consolation de pouvoir pleurer. Moi, je l’eusse fait... certes, je l’eusse fait. C’est à peine si une femme eût pensé à ce raffinement, mon prévenant, prudent ami. (_L’éventail au niveau du menton, comme plus haut._) Vous vous êtes, en outre, expliqué avec une telle tendresse, une telle véracité! Vous n’avez pas prononcé, pas écrit un mot d’avertissement, et vous m’avez laissée croire en vous jusqu’à la dernière minute. Vous n’avez pas encore condescendu à me donner la _raison_. Une femme n’eût pu conduire l’affaire la moitié aussi bien. Est-ce qu’il y a beaucoup d’hommes comme vous dans le monde?

LE CAP. G.--Pour sûr, je n’en sais rien. (_Au khitmatgar._) Eh là! _Simpkin do._

MRS. H.--Vous vous dites un homme du monde, n’est-ce pas? Est-ce que les hommes du monde se conduisent comme des tortionnaires lorsqu’ils font à une femme l’honneur d’être fatigués d’elle?

LE CAP. G.--Pour sûr, je n’en sais rien. Ne parlez pas si haut!

MRS. H.--Conservons la correction, ô Seigneur, quoi qu’il arrive. N’ayez pas peur que je vous compromette. Vous avez trop bien choisi votre terrain, et j’ai été convenablement élevée. (_Baissant son éventail._) N’avez-vous pas de pitié, Pip, si ce n’est pour vous-même?

LE CAP. G.--Ne serait-il pas quelque peu impertinent de ma part de dire que je suis fâché pour vous?

MRS. H.--Je crois que vous l’avez déjà dit une ou deux fois. Vous devenez très soucieux de mes sentiments. Mon Dieu, Pip, j’étais jadis une honnête femme! Vous le disiez. Vous m’avez faite ce que je suis. Qu’allez-vous faire de moi? Qu’allez-vous faire de moi? Vous ne voulez pas même dire que vous êtes fâché? (_Elle se sert des asperges glacées._)

LE CAP. G.--Je suis fâché pour vous, s’il vous faut la pitié d’une brute comme moi. Je suis _horriblement_ fâché pour vous.

MRS. H.--Quelque peu bénin pour un homme du monde. Pensez-vous vous sauver par cet aveu?

LE CAP. G.--Que puis-je faire? Je ne peux que vous dire ce que je pense de moi-même. Vous ne pouvez en penser pire?

MRS. H.--Oh! oui, je le peux. Et maintenant, voulez-vous me dire la raison de tout cela? Du remords? Bayard a-t-il été soudain frappé de scrupule.

LE CAP. G. (_avec colère, les yeux toujours baissés_).--Non! La chose a pris fin de mon côté. C’est tout. _Mafisch!_

MRS. H.--«C’est tout. _Mafisch!_» Comme si j’étais un interprète arabe. Vous faisiez jadis de plus jolis discours. Vous rappelez-vous lorsque vous disiez?...

LE CAP. G.--Pour l’amour du ciel, ne revenez plus là-dessus. Appelez-moi tout ce que vous voudrez et je l’admettrai...

MRS. H.--Mais vous ne tenez pas à ce qu’on vous remette en mémoire les vieux mensonges. Si je pouvais espérer vous faire la dixième partie du mal que vous m’avez fait ce soir... Non... Je ne le voudrais pas... je ne pourrais pas le faire... quelque menteur que vous soyez.

LE CAP. G.--J’ai dit la vérité.

MRS. H.--Mon _cher_ monsieur, vous vous flattez. Vous avez menti au sujet du motif. Pip, rappelez-vous que je vous connais comme vous ne vous connaissez pas vous-même. Vous avez été tout pour moi, quoique vous soyez... (_Même jeu d’éventail._) Oh! comme tout cela est méprisable! Ainsi, vous êtes tout simplement fatigué de moi?

LE CAP. G.--Puisque vous insistez pour que je le répète... Oui.

MRS. H.--Mensonge numéro un. Que ne suis-je en possession d’un mot plus cru! Mensonge semble si insuffisant dans votre cas. Le feu vient de s’éteindre et il n’y en a pas un nouveau? Réfléchissez une minute, Pip, si vous ne voulez pas que je vous méprise plus que je ne fais. Simplement _Mafisch_, alors?

LE CAP. G.--Oui. (_A part._) Je crois le mériter.

MRS. H.--Mensonge numéro deux. Avant que le prochain verre ne vous étrangle, dites-moi son nom.

LE CAP. G. (_à part_).--Je lui revaudrai cela, de faire intervenir Minnie dans l’affaire! (_Haut._) Est-ce vraisemblable?

MRS. H.--_Fort_ vraisemblable si vous pensiez que cela flatterait votre vanité. Vous crieriez mon nom sur les toits pour faire se retourner les gens.

LE CAP. G.--Que ne l’ai-je fait! Cela eût mis fin à cette affaire.

MRS. H.--Oh! non, cela n’eût mis fin à rien du tout... Ainsi, monsieur allait devenir vertueux et blasé, n’est-ce pas? Venir me dire: «J’ai assez de vous. L’incident est clo-os.» Je devrais être fière d’avoir gardé un homme pareil si longtemps.

LE CAP. G. (_à part_).--Il ne me reste qu’à prier pour que le dîner finisse. (_Haut._) Vous savez ce que je pense de moi-même.

MRS. H.--Comme c’est la seule personne du monde à laquelle jamais vous pensiez, et comme je vous connais jusqu’au fond de l’âme, oui, je le sais. Vous voulez qu’on n’en parle plus et... Oh! je ne peux pas vous en empêcher! Et vous allez--pensez-y, Pip--me mettre au rancart pour une autre femme. Et vous aviez juré que toutes les autres femmes étaient... Pip, mon Pip! Elle _ne peut_ se soucier de vous comme je fais. Croyez-moi, elle ne le peut! Est-ce quelqu’un que je connais?

LE CAP. G.--Dieu merci, non! (_A part._) Je m’attendais à un cyclone, mais pas à un tremblement de terre.

MRS. H.--Elle _ne le peut_! Y a-t-il quelque chose que je ne ferais pas pour vous... ou que je n’aie fait? Et penser que je me donne ce mal à votre sujet, sachant ce que vous êtes! M’en méprisez-vous?

LE CAP. G. (_se passant la serviette sur la bouche pour dissimuler un sourire_).--_Encore?_ C’est entièrement une œuvre de charité de votre part.

MRS. H.--Ahhh! Mais je n’ai aucun droit à me formaliser... Est-elle mieux que moi? Qui est-ce qui disait...?

LE CAP. G.--Non... pas cela!

MRS. H.--Je serai plus compatissante que vous. Ne savez-vous pas que toutes les femmes sont pareilles?

LE CAP. G. (_à part_).--Alors, il s’agit de l’exception qui prouve la règle.

MRS. H.--_Toutes!_ Je vous dirai n’importe ce que vous voulez. Je vous le dirai, sur ma parole! Ce qu’il leur faut, c’est uniquement l’admiration... du premier venu--peu importe qui--du premier venu! Mais il est toujours _un_ homme dont elles se soucient plus que de personne au monde, et auquel elles sacrifieraient tous les autres. Oh! écoutez bien! J’ai laissé ce Vaynor trotter derrière moi comme un caniche, et il se croit le seul homme auquel je m’intéresse. Je vais vous raconter ce qu’il m’a dit.

LE CAP. G.--Épargnez-le. (_A part._) Je me demande quelle est sa version, à ce Vaynor.

MRS. H.--Pendant tout le dîner il a attendu que je le regarde. Le regarderai-je, pour que vous puissiez voir l’air idiot qu’il va prendre?

LE CAP. G.--Mais qu’importe l’entrée en scène de ce monsieur?

MRS. H.--Regardez! (_Elle adresse un coup d’œil audit Vaynor, lequel essaye vainement de concilier une bouchée de pudding à la glace, un sourire de satisfaction personnelle, un regard de dévotion intense et la solidité d’une contenance britannique à une table de dîner._)

LE CAP. G. (_judicieusement_).--Il n’a pas l’air joli. Pourquoi n’avez-vous pas attendu que la cuiller lui soit sortie de la bouche?

MRS. H.--Pour vous amuser. Elle vous donnera en spectacle comme j’ai fait pour lui; et les gens riront de vous. Oh, Pip, ne le voyez-vous pas? C’est aussi clair que le soleil en plein midi. On vous fera trotter de côté et d’autre et on vous contera des mensonges, on fera de vous un objet de risée comme les autres. Je n’ai jamais, moi, fait de vous un objet de risée, n’est-ce pas?

LE CAP. G. (_à part_).--L’intelligente petite femme!

MRS. H.--Eh bien, qu’avez-vous à dire?

LE CAP. G.--Je me sens mieux.

MRS. H.--Oui, je le suppose, maintenant que me voici descendue à votre niveau. Je n’aurais jamais pu le faire si je ne vous aimais pas autant. J’ai dit la vérité.

LE CAP. G.--Cela ne change en rien la situation.

MRS. H. (_avec emportement_).--Alors, elle _a_ dit qu’elle vous aimait! Ne la croyez pas, Pip. C’est un mensonge... aussi vilain que le vôtre à mon égard!

LE CAP. G.--Ffffixe! J’ai idée qu’un de vos amis vous regarde.

MRS. H.--Lui! Je le _hais_. C’est lui qui vous a présenté à moi.

LE CAP. G. (_à part_).--Et il y a des gens pour vouloir que les femmes aident à confectionner les lois! Une présentation impliquer tout le reste! (_Haut._) Mais, vous comprenez, si vous pouvez faire remonter vos souvenirs jusque-là, il ne m’était guère possible, en toute politesse, de refuser l’offre.

MRS. H.--En toute politesse! Nous sommes allés plus loin que _cela_!

LE CAP. G. (_à part_).--Vieux terrain veut dire nouvel ennui. (_Haut._) Sur mon honneur...

MRS. H.--Votre quoi? Ha, ha!

LE CAP. G.--Déshonneur, alors. Elle n’est pas ce que vous imaginez. Je voulais...

MRS. H.--Ne me parlez pas d’elle! Elle ne saurait vous aimer, et lorsque vous reviendrez, après vous être donné en spectacle, vous me trouverez occupée de...

LE CAP. G. (_insolemment_).--Vous ne pourriez pas tant que je suis vivant. (_A part._) Si cela n’appelle pas son orgueil à la rescousse, rien ne le fera.

MRS. H. (_se redressant_).--Je ne pourrais pas? _Moi?_ (_S’adoucissant._) Vous avez raison. Je ne crois pas que je le pourrais... malgré tout ce que vous êtes... un lâche et un menteur jusque dans la moelle.

LE CAP. G.--Cela ne blesse pas autant après votre petit cours... avec démonstrations.

MRS. H.--Une montagne de vanité! Rien ne vous touchera-t-il donc _jamais_ en cette vie? Il doit y avoir une Vie Future quand ce ne serait que pour le bénéfice de... Mais vous ne la partagerez avec personne.

LE CAP. G. (_par-dessous ses sourcils_).--En êtes-vous si certaine?

MRS. H.--J’aurai eu mon enfer en cette vie, et je l’aurai bien mérité.

LE CAP. G.--Mais l’admiration sur laquelle vous insistiez si fort, il y a un instant? (_A part._) Oh! quelle brute je _fais_!

MRS. H. (_d’un ton farouche_).--_Cela_ me consolera-t-il de la connaissance que j’aurai que vous allez à elle avec les mêmes mots, les mêmes arguments, et les... les mêmes noms d’amitié que ceux dont vous vous êtes servi pour moi? Et si elle vous aime, vous rirez tous deux de mon histoire. Serait-ce un châtiment assez lourd même pour moi... même pour moi?... Et tout cela pour rien. Autre châtiment!

LE CAP. G. (_faiblement_).--Oh, allons! Je ne suis pas aussi bas que vous pensez.

MRS. H.--Pas en ce moment, peut-être, mais vous le serez. Oh! Pip, au cas où une femme flatterait votre vanité, il n’y a rien sur terre que vous ne lui racontiez; et pas de bassesse à quoi vous ne descendiez. Vous ai-je connu si longtemps pour ne pas le savoir?

LE CAP. G.--Si vous ne pouvez avoir confiance en moi pour rien autre--et je ne vois pas après tout pourquoi on aurait confiance en moi--vous pouvez compter que je saurai me taire.

MRS. H.--Si vous démentiez tout ce que vous m’avez dit ce soir et déclariez que tout cela n’était que pour plaisanter (_une longue pause_), j’aurais confiance en vous. Pas autrement. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas lui dire mon nom. _Je vous en prie_, ne le lui dites pas. Un homme pourrait oublier; une femme, jamais. (_Elle lève les yeux au-dessus de la table et voit la maîtresse de maison qui commence à rassembler les regards._) Ainsi, tout est fini, sans qu’il y ait de ma faute... Ne me suis-je pas admirablement conduite! J’ai accepté votre congé, et vous l’avez cuisiné aussi cruel possible, et je vous ai fait respecter mon sexe, n’est-ce pas? (_Arrangeant ses gants et son éventail._) Je prie seulement pour qu’elle vous connaisse un jour comme je vous connais à présent. Je ne voudrais pas, alors, être à votre place, car je crois que vous vous trouverez atteint jusque dans votre vanité. J’espère qu’elle vous rendra l’humiliation que vous m’avez causée. Je l’espère... Non. Je ne l’espère pas. _Je ne peux pas_ renoncer à vous! Il me faut quelque chose à espérer, sans quoi je deviendrai folle. Quand tout cela sera fini, revenez-moi, revenez-moi, et vous vous apercevrez que vous êtes toujours mon Pip!

LE CAP. G. (_très clairement_).--Mal joué, et cela vous coûte cher. C’est une jeune fille!

MRS. H. (_se levant_).--Alors, _c’était_ vrai! On disait... mais je ne voudrais pas vous insulter en vous questionnant. Une jeune fille! Il n’y a pas longtemps que j’étais une jeune fille. Soyez-lui bon, Pip. C’est possible qu’elle croie en vous.

_Elle sort avec un sourire incertain. Il la regarde par la porte, et se rassoit sur une chaise, tandis que les hommes se redistribuent._

LE CAP. G--Maintenant, s’il est une Force qui veille sur ce monde, voudra-t-elle avoir la bonté de me dire ce que j’ai fait? (_Étendant le bras vers le vin de Bordeaux, et presque à haute voix._) Qu’_ai_-je fait?

PAR AUCUNE CRAINTE

Et ne vous laissez troubler par aucune crainte.

_Office du mariage._

DÉCOR.--_Une chambre de célibataire. Table de toilette rangée avec un soin qui n’est pas naturel. LE CAPITAINE GADSBY dort et ronfle fort. Dix heures et demie du matin--une admirable journée d’automne à Simla. Entre avec précaution LE CAPITAINE MAFFLIN, du régiment de GADSBY. Regarde le dormeur, et branle la tête, en murmurant: «Pauvre Gaddy!» Exécute une brillante fantaisie à l’aide des brosses à cheveux sur un dos de chaise._

LE CAP. M.--Éveillez-vous, belle endormie! (_Il rugit._)

«Uprouse ye, then, my merry, merry men! It is our opening day! It is our opening day!»

Gaddy, voilà déjà longtemps que les petits pierrots piaillent et se becquettent; et je suis ici!

LE CAP. G. (_s’asseyant sur son séant et bâillant_).--Bonjour. C’est diantrement bien à toi, mon vieux. Tout ce qu’il y a de bien. Ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi. Sur mon âme, sais pas. N’ai pas fermé l’œil de la nuit.

LE CAP. M.--Je ne suis rentré qu’à onze heures et demie. J’ai jeté un coup d’œil sur toi, et tu paraissais dormir aussi profondément qu’un condamné à mort.

LE CAP. G.--Jack, si c’est pour faire de ces plaisanteries éventées à pleurer que tu es là, tu ferais tout aussi bien de t’en aller. (_Avec une énorme gravité._) C’est le plus heureux jour de ma vie.

LE CAP. M. (_riant tout bas d’un air menaçant_).--Tu verras cela, mon garçon. Tu vas passer par quelques-unes des tortures les plus raffinées que tu aies jamais connues. Mais sois calme. Je suis avec toi. ’Ttention! Alignement!

LE CAP. G.--Hein! Quo-oi?

LE CAP. M.--Supposes-tu que tu es ton maître pour douze grandes heures d’horloge? Si oui, naturellement... (_Il fait un mouvement vers la porte._)

LE CAP. G.--Non! Pour l’amour du ciel, mon vieux, ne fais pas cela! Tu ne vas pas me lâcher que ce ne soit fini, n’est-ce pas? J’ai sué sur cette fichue manœuvre sans pouvoir m’en rappeler une ligne.

LE CAP. M. (_inspectant l’uniforme de G._).--Allons, prends ton tub. Ne m’assomme pas. Je te donne dix minutes pour t’habiller.

_Intervalle, rempli par un bruit de quelque chose comme un éclaboussement dans la salle de bain._

LE CAP. G. (_émergeant du cabinet de toilette_).--Quelle heure est-il?

LE CAP. M.--Presque onze heures.

LE CAP. G.--Encore cinq heures. Grand Dieu!

LE CAP. M. (_à part_).--Premier signe de frousse, cela. Je voudrais bien savoir si cela va continuer. (_Haut._) Viens déjeuner.

LE CAP. G.--Pas le moindre appétit. Pourrais rien manger.

LE CAP. M. (_à part_).--Si tôt! (_Haut._) Capitaine Gadsby, je vous _ordonne_ de manger votre déjeuner, et un sacré bon déjeuner encore. Ces airs et ces grâces de jeune épousée ne prennent pas avec moi!

_Il conduit G. au rez-de-chaussée, et reste debout derrière lui pendant qu’il mange deux côtelettes._

LE CAP. G. (_qui a regardé trois fois à sa montre dans les cinq dernières minutes_).--Quelle heure est-il?

LE CAP. M.--L’heure de venir faire un tour. Allume.

LE CAP. G.--Voilà dix jours que je n’ai fumé, et je ne vais pas commencer maintenant. (_Il prend le cheroot dont M. a coupé le bout pour lui, et souffle voluptueusement la fumée par les narines._) Nous n’allons pas descendre le Mall, n’est-ce pas?

LE CAP. M. (_à part_).--Ils sont tous pareils dans ces moments-là? (_Haut._) Non, ma vestale. Nous allons prendre la route la plus tranquille que nous puissions trouver.

LE CAP. G.--Des chances de _la_ rencontrer?

LE CAP. M.--Pauvre innocent! Non! Viens, et si tu as besoin de moi pour les obsèques finales, ne m’enlève pas l’œil avec ta canne.

LE CAP. G. (_se retournant brusquement_).--Dis-moi, n’est-ce pas la plus charmante créature qui ait jamais existé? Quelle heure as-tu? Qu’est-ce qui vient après «voulez-vous prendre pour épouse»?

LE CAP. M.--On cherche l’anneau. Rappelle-toi qu’il sera au bout du petit doigt de ma main droite, et fais bien attention à la façon dont tu le tireras, car j’aurai les honoraires du sacristain quelque part dans mon gant.

LE CAP. G. (_précipitant le pas_).--Au diable le sacristain! Viens donc! Il est midi passé, et je ne l’ai pas vue depuis hier soir. (_Se retournant de nouveau._) C’est absolument un ange, Jack, et elle est mille fois trop bien pour moi. Dis-moi, remonte-t-elle la nef à mon bras, ou comment?

LE CAP. M.--Si je pensais qu’il y eût pour toi la moindre chance de te rappeler quelque chose durant deux minutes consécutives, je te le dirais. Cesse de passager comme cela!

LE CAP. G. (_faisant halte au milieu de la route_).--Dis-donc, Jack?

LE CAP. M.--Reste tranquille encore dix minutes si tu peux, fou que tu es, et _marche_!

_Tous deux déguerpissent à cinq milles à l’heure pendant quinze minutes._

LE CAP. G.--Quelle heure as-tu? Qu’est-ce qui se passe au sujet de ce maudit wedding-cake et des petits souliers blancs? Ils ne les jettent pas dans l’église, n’est-ce pas?

LE CAP. M.--In-variablement. Le pasteur ouvre la danse avec ses bottines.

LE CAP. G.--Dieu te confonde, imbécile! Ne te moque pas de moi. Je ne peux le supporter, et ne le supporterais pas!

LE CAP. M. (_sans se troubler_).--Tout doux, ma vieille carne! Il va falloir faire dodo deux heures cet après-midi.

LE CAP. G. (_se retournant_).--Je ne vais pas me laisser traiter comme un sacré gamin. Tâche de comprendre cela!

LE CAP. M. (_à part_).--Les nerfs comme des cordes à violon. En voilà, une journée! (_Posant tendrement la main sur l’épaule de G._) Mon David, combien y a-t-il de temps que tu connais ce Jonathan? Est-ce que je viendrais ici pour me moquer de toi... après toutes ces années-là?

LE CAP. G. (_avec repentir_).--Je sais, je sais, Jack... mais je suis aussi chaviré qu’il est possible. Ne fais pas attention à ce que je dis. Écoute-moi un peu répéter la manœuvre pour voir si je la tiens:

«Pour t’avoir et garder, soit que tu sois meilleure ou pire, comme il était au commencement, comme il est maintenant, et comme il sera éternellement, avec l’aide de Dieu.--Amen[17].»

[17] Ici, Gadsby mêle trois passages différents de l’office de mariage anglican.

LE CAP. M. (_suffoquant de rire_).--Oui, c’est à peu près le sel de la chose. Je soufflerai si tu t’arrêtes en route.

LE CAP. G. (_vivement_).--Oui, tu ne vas pas me lâcher, Jack, n’est-ce pas? Je suis salement heureux, mais je ne te cacherai pas, à toi, que j’ai une peur bleue!

LE CAP. M. (_gravement_).--Vrai? Jamais je ne m’en serais aperçu. Tu n’en as pas l’air.

LE CAP. G.--Tu crois? A la bonne heure. (_Se retournant._) Sur mon âme et mon honneur, Jack, c’est le plus doux petit ange qui soit jamais descendu du ciel. Il n’y a pas de femme sur terre qui soit digne de lui adresser la parole!

LE CAP. M. (_à part_).--Et c’est le vieux Gaddy! (_Haut._) Va donc, si cela te soulage.

LE CAP. G.--Tu peux bien rire! C’est tout ce à quoi vous êtes bons, vous autres, onagres de célibataires.

LE CAP. M. (_traînant ses paroles_).--Tu veux toujours devancer la troupe. Tu n’es pas encore tout à fait marié, tu sais.

LE CAP. G.--Peuh! cela me rappelle. Je ne crois pas pouvoir entrer dans mes bottes. Allons à la maison les essayer! (_Il se presse en avant._)

LE CAP. M.--Voudrais pas être dans _tes_ souliers pour tout ce que l’Asie peut offrir.