Part 7
Il voudrait voir le visage de Lucie se décolorer soudain, qu’elle tirât son mouchoir, sinon pour s’essuyer les yeux qu’elle aurait pleins de larmes, du moins pour l’agiter longtemps. Il lui écrira. Mais lui répondra-t-elle?
Deux coups de sifflet, Vaneau va partir. Il part.
Et voici qu’elle se met à sourire parce qu’un homme d’équipe, roulant une brouette, lui dit:
--Attention, la jolie demoiselle!
IV
Est-ce pour fêter le retour de Vaneau dans sa ville natale que les cloches sonnent si joyeusement? Transporté hors du temps et de l’espace par cette nuit de commencement d’amour, il lui faut retrouver les mêmes rues qui lui paraissent beaucoup moins larges encore avec leurs pavés frustes. Il passe le front haut en Parisien qui sait ce que sont les grands boulevards, en jeune homme qui n’en est plus à sa première aventure. Il ne doute plus de rien. Avec Lucie, comme tout lui sera facile!
Il n’a pas encore quitté son pardessus qu’il aurait dû déjà répondre à beaucoup de questions. Son père et sa mère voudraient que la vie lui fût moins dure qu’elle ne l’a été pour eux.
--Est-ce que tu es content là-bas? Tu travailles peut-être trop? Il ne faut pas te fatiguer. Est-ce qu’ils te donnent à manger à ta suffisance? Sinon il faudrait nous l’écrire. Et ton linge, c’est toujours Jeanne qui s’en occupe? Il vaudrait peut-être mieux que tu nous l’envoies ici, une fois par semaine, comme fait le Jean des Bide. Ça ne coûte pas cher; et puis cet argent-là se retrouve parce qu’à Paris les blanchisseuses brûlent tout. Est-ce que tu as assez d’argent? Je crois que tu peux te retourner tout de même avec vingt francs que nous t’envoyons par mois.
Il ne répond que du bout des lèvres. Il voudrait être seul, pour écrire à Lucie. Mais c’est jour de grand nettoyage dans toutes les maisons comme si c’en était fini de la poussière que l’on fait en remuant les cendres dans la cheminée, de la boue et de la neige que l’on rapportait sur ses vêtements. La matinée n’y suffit pas.
Après le déjeuner Vaneau s’en va dans les bois où personne ne le dérangera, muni d’une enveloppe et de quelques feuilles de papier à lettres.
Quelle après-midi comme il n’y en a point à Paris! Ces bourgeons, ces premières feuilles, ce soleil! La sève du monde circule jusqu’au bout des branchettes les plus minces. Au pied d’un jeune chêne il s’assoit, et tout de suite il écrit sans chercher les mots, tant ils se répandent comme la sève de son âme.
Sa lettre finie il embrasse d’un seul regard les coins, l’horizon familiers. Un étang luit dans un pré. Une ferme isolée avec ses volets verts fermés entre un jardin et un pigeonnier, au bord d’un chemin rouge de bruyères. Deux toits de tuiles sombres derrière des cimes d’arbres claires. Des rochers aigus comme des cornes, comme des dents prêtes à mordre. Des routes âpres, tortueuses, balayées en toute saison par le vent qui ne s’égare jamais. De vieux souvenirs arrivent de loin. Retours de vacances qui sentent la fumée des pipes et des cigarettes dans les gares et, tout le long du parcours, la fumée de la locomotive; promenades du jeudi dans les sentiers boueux ou gelés, quand on se précipite sur les haies pour s’y disputer les branches les plus chargées de prunelles aigres, nuits d’été dans les dortoirs où il fait si chaud que l’on boit l’eau tiède des cuvettes... Mais ils s’en vont vite et peut-être pour toujours, comme chassés par lui qui ne veut plus penser qu’à Lucie. Elle sera son Elvire. Un peu plus loin à l’horizon, derrière un mamelon bleuâtre au sommet duquel se profilait la silhouette d’une chapelle, un grand lac sur les bords duquel aurait pu rêver Lamartine s’étendait entouré de joncs, de rochers, de genêts, de sapins et de bouleaux. Dès le retour de l’automne les brumes du ciel doublaient son visage mélancolique, et l’on aurait pu longer ses rives incertaines en songeant à des amours à jamais irréalisables. Sur la mousse jaunie, au pied d’un arbre dont les feuilles partent l’une après l’autre, une jeune fille à qui la vie eût pesé serait venue s’asseoir, attendant que sur la route un nuage de poussière lui annonçât l’approche du héros désiré. Elle joindrait les mains. Elle, c’était Lucie. Et Vaneau se magnifiant lui-même s’imaginait traversant des contrées au galop d’un coursier plus rapide que le vent.
Il se lève. Il n’est plus l’enfant dont l’âme, lors des départs pour le collège, se déchirait comme une étoffe trop mince, le jeune homme qui marchait le front baissé, conscient de sa solitude. Il est depuis cette nuit plus riche d’amour que le plus fortuné des hommes. Il n’est plus seul au monde. Il a cherché longtemps. Bien des fois il a désespéré. Enfin il l’a trouvée.
* * * * *
Il l’a trouvée? Pas encore. Il la crut à jamais perdue pour lui lorsque, le surlendemain de son retour à Paris, il reçut cette lettre:
Cher monsieur Louis,
_Excusez je vous prie si je ne vous ai pas répondu plus tôt mais cela m’a été impossible je vous adresse toutes mes félicitations pour votre lettre elle est parfaite de lyrisme et de poésie surtout pour une rencontre en chemin de fer vous vous emballez facilement je le vois moi je dirai tout simplement que vous ne m’avez pas déplu ne vous piquez pas surtout mais quant au moral si je dois en juger par votre lettre vous avouerez qu’il n’est pas brillant sous les rapports de la timidité vous êtes un peu trop positif pour un poète et légèrement prétentieux pour vous figurer qu’à la première figure que je vois je vais en tomber amoureuse oh! que non! je m’emballe difficilement je vous l’avoue il faut pour me séduire un tout autre langage que celui que vous employez excusez ma lettre si elle est un peu trop sévère c’est pour vous apprendre à me connaître._
_Recevez mes meilleurs sentiments._
«Diable! se dit Vaneau, je suis allé trop loin, et j’ai fait fausse route, et j’ai forcé la note. J’ai voulu fanfaronner de loin, moi qui n’oserais pas l’effleurer du bout des doigts. J’y gagne qu’elle me prenne pour une espèce de Don Juan qui n’en est plus à sa première conquête et se croit irrésistible. Hélas! Mais expliquons-nous vite.»
En même temps il ne pouvait s’empêcher de juger l’écriture et le style de Lucie. Hum! Il ne voyait plus en elle la jeune fille distinguée qu’il avait cru trouver: ses doigts ne devaient pas être familiers avec le porte-plume. Bah! Il suffisait à Vaneau qu’elle fût jolie.
Il avait plus d’un tour dans son sac. Le résultat ne se fit pas attendre. Deux jours après il recevait de Lucie une autre lettre:
Monsieur Louis très-cher,
_Je vois avec plaisir que votre style a changé et j’ose vous le dire je préfère de beaucoup celui-ci à l’autre précédent vous dites que ma lettre vous a fait l’effet d’une douche un peu froide dame! vous ne vouliez pas je suppose que je vous saute au cou comme vous me le demandez je vous envoie ma photo peut-être vous rappellera-t-elle l’original vous qui me trouviez le genre espagnol cette photo ne fera que confirmer votre opinion et en échange m’enverrez-vous la vôtre je serai heureuse de posséder votre image quant au mot _positif_ qui vous choque je m’en aperçois je vais vous l’expliquer quoique cela soit bien inutile car vous l’avez compris, je ne pouvais pas aller me jeter dans vos bras surtout après une seule entrevue voilà ce qui vous explique ce mot _positif_ car vous me dites que vous êtes épris d’idéal et votre première lettre n’était guère idéale au point de vue de _l’amour éthéré_ quant à vos vers ils sont charmants et j’ose vous dire que j’adore la poésie surtout dans le genre de celle-là mes compliments ils sont exquis et je serai bien heureuse de les relire encore enfin monsieur l’accusé mon tribunal vous a entendu et ma bouche de juge vous absout._
_Recevez mes amitiés sincères._
Il y avait un mieux sensible. «J’ai réparé ma maladresse!» pensa Vaneau. Il fut envahi par une joie folle. Son Elvire était retrouvée. Quel dommage qu’ils fussent séparés par plus de cinquante lieues! Et les lettres succédèrent aux lettres, lui la pressant de revenir, elle faisant la sourde oreille: _Je ne sais pas au juste quand je rentrerai à Paris car comme je ne m’ennuie pas ici j’ai prolongé mes vacances de huit jours._ «Quelle idée, soupirait Vaneau, de prendre ses vacances à cette époque de l’année! Il est vrai que c’est ce qui m’a valu de la rencontrer.» _Ce sera sans doute la semaine prochaine en tout cas je vous écrirai le jour de mon départ en attendant vous pouvez continuer de m’écrire ici comme je vais être heureuse de vous revoir car j’espère qu’étant à Paris tous les deux nous nous verrons._ «Voyons! A quoi pense-t-elle? se demandait Vaneau. Mais évidemment!» _Dites, voulez-vous me faire un plaisir allez donc chez Chamberlin vous faire photographier et vous m’enverrez votre photo avant que je m’en aille dites faites-moi ce plaisir je vous ai bien donné la mienne moi et je voudrais du moins si je ne vous vois pas avoir votre photo c’est un désir bien naturel je suppose._ Certes et Vaneau en était infiniment ému; mais il n’osait pas écrire à Lucie que pour lui c’eût été une trop forte dépense: à son tour de faire la sourde oreille.
Quatre jours après: _Vous me demandez quand je rentre à Paris cela ne va pas tarder du moins je le pense aujourd’hui je vais à Saint-Germain-des-Champs à côté de Chastellux chez une jeune fille qui m’a invitée à passer la journée du Dimanche avec elle cher Louis, vous avez l’air de m’attendre avec impatience je ne vous ai pas encore dit quel était mon métier je suis fleuriste et plumassière pour la mode vous voilà renseigné._ «Tant pis! se dit Vaneau. Mais cela m’est bien égal! J’admire néanmoins qu’elle me jette cela au tournant d’une phrase comme un renseignement d’importance nulle. Au fond elle doit s’imaginer que je suis riche, fils de bourgeois cossus d’une petite ville. Clerc d’avoué, ce doit être à ses yeux une belle position. Peut-être même songe-t-elle au mariage; c’est à cause de quoi elle juge bon de me prévenir sans avoir l’air d’y toucher qu’elle n’est qu’une ouvrière, afin que nous n’allions pas plus loin si j’estime que nos situations sociales ne cadrent pas. Elle m’a rappelé au respect des convenances. Je me l’étais imaginée d’après mes rêves sensible au charme de la poésie et prête à se donner tout de suite à qui lui lirait un sonnet d’amour: cette deuxième illusion elle me l’a fait perdre, mais elle m’affirme qu’elle aime les vers, en tout cas les miens. Jamais Jeanne ne m’en a dit autant.» _J’espère que vous attendrez patiemment mon retour à Paris sinon écrivez-moi le comme cela je n’y penserai plus puisque vous en ferez autant donc écrivez-moi si je puis compter sur votre foi ou sur votre amour._ «Mais, sur les deux!» _J’attends une lettre lundi matin car je serai rentrée de Saint-Germain en attendant le bonheur de vous voir recevez de celle qui vous est fidèle de loin le meilleur baiser qu’elle puisse vous donner en ce moment._ Qu’aurait pu faire Vaneau, sinon d’être ravi au septième ciel? A distance il suivait avec une émotion infinie la mystérieuse croissance d’un sentiment dont il se flattait d’avoir jeté le germe dans une âme de jeune fille. Pour la première fois il recevait un baiser d’amour. Par la poste sans doute, mais que lui importait la réalité! Lucie lui écrivait encore: _Quelles bonnes promenades nous ferons lorsque nous serons réunis!_ Et pourtant il semblait bien qu’elle prît plaisir à retarder l’instant de la réunion. Des soirs passèrent et des dimanches où il erra de nouveau, allant et venant d’un bout à l’autre de la rue Pavée: peut-être était-elle rentrée sans avoir eu le temps de le prévenir? Mais en vain il levait les yeux: dans quelle maison et à quel étage habitait-elle? Deux jours après c’était une autre lettre: _Comme vous avez peu de patience vraiment vous ne pensez qu’à une chose c’est mon retour à Paris croyez bien que moi aussi j’y pense allons soyez content je serai sans doute la semaine prochaine à Paris je pense partir cette semaine patientez encore quelques jours seulement._ Mais quelques jours ajoutés à quelques autres formèrent un mois. Vaneau commençait à se demander: «Avec ses baisers, ses promenades, ne se moquerait-elle pas de moi? Ne ferais-je pas mieux de rompre dès maintenant?»
Il allait se replier sur lui-même pour mieux goûter la tristesse de cette liaison d’une nuit, quand il reçut un samedi matin une courte lettre:
_Deux mots seulement pour vous dire que si vous pouvez sortir dimanche après-midi je serai libre venez demain à deux heures rue Pavée deux heures précises je serai à la fenêtre au nº 20 je descendrai quand je vous verrai je serai au premier étage._
V
Il était un peu plus de midi. Vaneau mettait les bouchées doubles. On le servait d’ailleurs à souhait car le dimanche les clients n’abondent point dans les petits restaurants du quartier Saint-Georges. Les habitués restent chez eux, aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la banlieue qu’ils prennent pour de la campagne parce qu’ils y trouvent un peu moins de poussière que Chaussée d’Antin et quelques arbres de plus qu’au square de la Trinité. Vaneau tranquille avait toute une table pour lui seul. Il était sorti dès neuf heures du matin pour respirer dans les rues désencombrées sur les quais où circulait la fraîcheur du mois de mai. Jeanne avait dû partir vers onze heures avec son père: Il s’agissait d’une maison à louer dans une forêt des environs de Paris où les promeneurs affluaient durant toute la belle saison. Il y aurait de beaux bénéfices à réaliser pour qui voudrait y vendre le dimanche de la viande froide, de la charcuterie, du pain, du vin, de la bière.
Il ne cessait point de regarder l’horloge suspendue au-dessus du comptoir. Il partit, ne fit qu’un saut des boulevards aux Halles, suivit la rue Rambuteau et ne se sentit rassuré que lorsqu’il se vit à l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois. Il tira sa montre: il allait être une heure et quart!
--Je n’en ferai jamais d’autres! songea-t-il. Ce n’est pas moi qui arriverai en retard à un rendez-vous.
Il marcha lentement. Mais ce trajet qui lorsqu’il avait peur d’être en retard lui paraissait interminable, s’était prodigieusement raccourci. En très peu de minutes il fut au coin de la rue Pavée. Par acquit de conscience il leva les yeux vers la fenêtre du premier étage où Lucie lui avait dit qu’elle se tiendrait. Si elle avait été elle aussi en avance? Mais non. Il erra en regardant sa montre. Les aiguilles n’avançaient plus. Tout à l’heure elles avaient marché trop vite: maintenant elles se reposaient. A deux heures précises on le revit rue Pavée. Il tressaillit. Cette fois elle était à la fenêtre, accoudée à la barre d’appui son chapeau déjà mis. Elle lui fit signe de continuer vers la rue Saint-Antoine. Elle le rejoignit un peu essoufflée.
--Dieu! s’écria-t-elle, que je suis étourdie! J’ai oublié mon porte-monnaie. Je retourne.
Vaneau eut un geste dédaigneux qui signifiait:
--De quoi vous occupez-vous jeune fille de peu de foi?
Il lui serra une de ses mains qu’elle avait moite. Il dit:
--Je ne comptais plus sur vous. Mais je n’ai pas cessé d’y penser. J’ai eu bien des heures d’insomnie.
Elle était plus jolie encore que pendant cette nuit mémorable. C’est aujourd’hui que Vaneau s’il l’avait pu se serait jeté à ses genoux tant elle était son vivant idéal. Elle lui répondit en riant:
--Vous êtes exigeant. D’abord je suis restée à Voutenay plus longtemps que je ne pensais, et depuis mon retour je n’ai pas pu m’échapper une minute. Ma belle-mère...
Vaneau l’interrogea du regard.
--Oui, celle que vous avez vue avec moi. Mon père s’est remarié il y a cinq ans. Elle me surveille. Elle n’a guère qu’une trentaine d’années; elle est jalouse de moi parce que quand nous sommes ensemble c’est toujours moi que l’on regarde. J’ai dû attendre, pour vous écrire. Allons! Plaignez-vous encore! C’est que vous me disiez de très jolies choses dans vos lettres!
Ils allaient, jeunes, insouciants, heureux. Il écoutait le frou-frou de sa jupe. Les pointes de ses bottines avaient l’air de jouer à cache-cache. Elles se couvraient peu à peu de poussière. Pour la première fois de sa vie Vaneau se promenait avec une jeune fille dont il était profondément amoureux.
Dans les rues, de Montmartre à Montrouge, d’Auteuil à Ménilmontant, d’autres jeunes gens par ce dimanche de soleil et de liberté s’en allaient. Mais la chaleur devenait anormale. Lucie signala de gros nuages.
Ils arrivèrent sur les quais. Les platanes font ce qu’ils peuvent pour être des arbres comme les autres: ils poussent la bonne volonté jusqu’à avoir des feuilles. La Seine est un fleuve important à cause de tous les petits bateaux qu’elle fait vivre et des boîtes en bon alignement où l’on peut acheter beaucoup de livres pour pas cher. Ils entrèrent dans un petit café. Assis à côté d’elle il lui prit la main. Puis le patron tournant le dos, Vaneau brusquement se pencha vers Lucie et l’embrassa.
--C’est du joli! dit-elle. N’y revenez pas, ou vous aurez affaire à moi!
--Mais c’est ce que je demande! riposta-t-il.
Il essayait de plaisanter. Mais il n’avait pas l’habitude de dire aux jeunes filles les mots qui les font éclater de rire. Il sentait qu’il n’aurait pas osé prononcer une seule des belles phrases dans lesquelles se résume toute une vie sentimentale. Il aurait eu peur que pour le coup Lucie n’éclatât de rire. Il avait fallu pour qu’il se décidât à ce geste si simple qu’il fît appel à tout son courage. Jamais il ne pourrait aller plus loin.
La bière était fraîche. Elle moussait délicieusement. Chaque fois qu’elle en buvait Lucie gardait un instant au coin des lèvres comme un peu de moustache.
Le Luxembourg leur offrit ses allées ombreuses, ses terrasses ensoleillées. Il en était à se représenter le Quartier Latin comme un centre où ne fréquentent que des artistes. Certains dimanches il y avait rencontré des jeunes gens qui, pipe aux lèvres, gourdin au poing, drapés dans une cape, abritaient sous de longs cheveux et des feutres pointus tout leur génie. Nul doute qu’ils ne fussent des privilégiés à qui de vieux parents du fond des provinces envoient chaque mois l’argent nécessaire pour qu’ils aient le temps de ne penser qu’à la poésie.
Elle lui raconta qu’elle s’était ennuyée là-bas quinze jours durant. Il avait plu. Le ciel restait tout gris. Elle avait hâte de rentrer à Paris. Elle répétait comme si d’autres eussent été moins fortunés que Vaneau consciente de la beauté de son visage:
--Vous en avez de la chance!
Certes, oui! Jamais il n’eût rêvé cette aventure. Mais qu’il regrettait de n’avoir pas à ce moment été près d’elle! Ensemble ils seraient allés sur des routes mornes; ils se seraient assis dans un champ à l’abri derrière une haie. Il lui aurait récité des vers mélancoliques. Elle soudain pâmée se serait appuyée sur sa poitrine, et dans ses yeux il aurait vu se penchant sur elle courir les nuages grisâtres d’un ciel romantique.
La chaleur augmentait encore. Les nuages se rassemblaient. Lucie cette fois affirma:
--Il va faire de l’orage!
Ils écoutèrent une musique militaire. En même temps que les bugles et les saxophones Lucie fredonnait l’air de valse.
A l’heure de l’apéritif il la mena par hasard à la taverne du Panthéon presque déserte, presque silencieuse. On y vivait un peu dans l’autrefois grâce au plafond où des peintures essayaient de résumer la vie des «artistes» d’hier: ceintures rouges, pantalons bouffants, chacun sa grisette! On s’y souvenait de Tholomyès et de Blachevelle, surtout de Schaunard, Colline et Rodolphe de _la Vie de bohème_, des jeunes filles aux cheveux blonds serrés au-dessus de la nuque par un ruban bleu, de la délicieuse Musette que Vaneau s’imaginait à la ressemblance de Lucie.
Certains dimanches d’hiver c’était là qu’il avait souffert à voir tant de jolies femmes dont pas une ne faisait attention à lui. Aujourd’hui lui-même était assis à côté de Lucie qui regardait dehors inquiète. Il faisait sombre, presque nuit. Tout à coup la lumière jaillit des ampoules dissimulées dans les feuillages artificiels des chapiteaux. De larges gouttes de pluie s’écrasèrent sur le boulevard en même temps qu’au-dessus de son absinthe Vaneau arrosait les deux traditionnels morceaux de sucre.
--Qu’est-ce que je vous avais dit! s’écria Lucie.
Ennuyée qu’il fît de l’orage elle était heureuse d’avoir deviné juste.
--Ce ne sera rien! dit Vaneau. Dans cinq minutes il fera soleil.
En attendant, la pluie tombait à torrents. Irrités d’être déchirés par les éclairs les nuages tantôt grondaient sourdement, tantôt laissaient dans toute sa force éclater leur colère. En un clin d’œil la taverne fut remplie d’hommes qui n’avaient que des cannes, de femmes qui n’avaient que des ombrelles. Qui peut prévoir qu’il fera de l’orage un troisième dimanche de mai? D’abord Lucie s’amusa de ce sauve-qui-peut. Puis comme il pleuvait toujours elle s’énerva.
--Comment vais-je faire pour rentrer? dit-elle. Je dois être à sept heures à la maison. Je ne peux pas m’en aller à pied. Ils croient que je suis chez mon amie Sidonie. Dire que j’ai été surprise par l’orage? Ils me répondront: «Mais tu n’avais qu’à demander de l’argent à Sidonie pour prendre un fiacre!»
Vaneau tressaillit. Était-ce un appel indirect à son porte-monnaie? Mieux valait ne rien répondre.
Les aiguilles de la petite horloge tournaient. La pluie tombait. Lucie le regardait de travers avec une moue des lèvres comme pour lui dire:
--Mais enfin décidez-vous donc!
Vaneau commençait à être inquiet. Est-ce que l’orage n’aurait pas pu attendre? Il allait l’apéritif payé lui rester deux francs. Et puis jamais encore il n’avait pris de voiture. Seuls les riches pouvaient se passer cette fantaisie. Lucie devait être riche, habituée aux fiacres. Une angoisse l’étreignit. Il n’avait pas assez d’argent pour sortir avec une de ces jeunes filles de Paris qui ne sont pas embarrassées pour trouver des messieurs élégants qui sur les tables jettent des louis comme lui pose une pièce de cinquante centimes.
A la fin Lucie fit mine de se lever pour partir, le front plissé. Il souffrit d’une autre angoisse à songer que jamais plus il ne la reverrait. Il se leva pour de bon, paya. Du seuil de la taverne il arrêta tant bien que mal un cocher qui passait, ruisselant sous l’averse. Tout de suite elle se rasséréna et dit très vite:
--Au coin de la rue Saint-Antoine et de la rue Pavée.
Vaneau assis tout près d’elle se souvint du fiacre où prennent place Mme Bovary et Léon. Mais il n’avait pas l’assurance de Léon. Il sentait Lucie contre lui. Quelquefois un cahot les jetait presque l’un sur l’autre. Tout de suite il se relevait. L’idée de la «note à payer» lui gâtait sa joie. Lucie était tout à fait heureuse.
--Quel dommage, dit-elle, que je sois obligée de rentrer! On se promènerait longtemps ainsi.
Vaneau frémissant se garda d’insister. D’un gentil mouvement elle se pencha pour lui offrir ses lèvres. Vaneau oublia tout. La voiture s’arrêta. Elle descendit en disant:
--Je vous écrirai pour vous donner rendez-vous.
Elle disparut. Il descendit à son tour, laissa au cocher les deux francs qui lui restaient. Sous la pluie il marcha trois quarts d’heure pour rentrer la bourse vide, l’âme pleine de joie.
VI
Ensuite la vie de Vaneau se composa de rendez-vous attendus avec impatience et trop souvent manqués. Il ne pouvait pourtant pas de six à sept heures du soir stationner devant l’entrée d’un immeuble sur un trottoir fait pour faciliter la circulation. Il était obligé d’aller et venir; lorsqu’il faisait trop chaud et qu’il pouvait disposer de vingt centimes il prenait sur le zinc d’un bar ou d’un marchand de vins une mominette avec un morceau de glace qu’on lui offrait par-dessus le marché, ou de l’eau fraîche qui coule d’un long robinet nickelé. Mais c’était assez d’un moment de distraction pour qu’il ne vît pas sortir Lucie. Elle se hâtait alors de rentrer. Elle ne devait pas aimer attendre ne fût-ce qu’une demi-minute. Il n’oserait jamais lui dire: