Part 6
Les après-midi des dimanches étaient d’une hautaine mélancolie. Vaneau s’en allait d’abord libre, fier, avec une âme qui claquait comme un drapeau le jour du départ pour la victoire. Ce n’étaient plus les deux courtes heures d’un soir de semaine. Il avait à ses ordres une journée entière. Tout seul il marchait à la rencontre de l’aventure.
Elle pouvait être partout à la fois. Il eût voulu se trouver en même temps sur plusieurs points de Paris. Car s’il se souvenait de tournants de rues, de passages obscurs où il avait aperçu de belles filles, il voyait au même instant une jolie femme,--peut-être une jeune ouvrière, qui lourde de sa propre solitude marchait elle aussi sans doute à la rencontre de l’aventure. Il la rattrapait, ralentissait le pas au moment de la dépasser, mais n’osait point si peu que ce fût se retourner pour la dévisager de biais; il eût fallu qu’elle-même le hélât ou le retînt par la manche de son pardessus.
Ce n’était pas seulement par les rues qu’il la cherchait. Il pouvait la trouver à Notre-Dame, dans l’ombre des nefs où il errait, les mains derrière le dos, tressaillant lorsque le Psalmiste demandait aux montagnes: «Pourquoi avez-vous bondi comme des béliers?» et aux collines: «Et vous, comme les agneaux fils des brebis?» Il regardait les grandes orgues suspendues entre ciel et terre. Leurs tuyaux d’étain luisants étaient rangés comme une armée en ordre de bataille. Aux vêpres de Noël, quand un pâle soleil filtrant à travers la grande rosace s’enrichissait de teintes multicolores ou qu’il faisait tout à fait sombre, c’étaient de vieux airs que jouaient flûtes et nasard:
Nous voici dans la ville où naquit autrefois Le Roi le plus puissant et le plus saint des rois.
Les bergers, hommes des champs, laissaient leurs tentes et leurs huttes pour obéir à la voix des anges qui chantaient en plein ciel, protégés contre le froid de la nuit par le duvet de leurs ailes. Les Rois Mages, maîtres de pays fabuleux où courent les licornes, partaient de leurs palais pour suivre la belle étoile toute dorée au milieu de l’azur; et ils s’agenouillaient sur le seuil d’une étable où demeurent un âne et un bœuf. Un Noël lorrain dansant et grave déchirait le voile qui nous cache les anciens temps alors que les paysans, lanternes allumées, enfonçaient dans la neige leurs sabots grossiers et que le son des cornemuses se mariait vers minuit à la voix des cloches. Puis sous ces voûtes gothiques la Toccata en ré mineur, les cinq claviers couplés et toutes les anches «dehors», se dressait presque d’un seul coup, formidable, comme un autre monument qui eût fait éclater les vitraux et craquer les murs de la cathédrale, tandis que dans les mondes inconnus tressaillait l’âme de Jean-Sébastien Bach.
Il pouvait la trouver à Saint-Séverin où il semble que l’on voie encore le moyen âge frôler les murs et les piliers humides pour s’agenouiller sous les voûtes basses, sur les dalles dures. Elle serait comme lui venue rêver d’après-midi de Novembre où, fatigué de marcher sur des routes que balaye le vent, on se réfugie à l’heure des vêpres dans une vieille église. La fabrique n’est pas assez riche pour qu’il y ait partout des bougies allumées. On s’arrête près du porche et--l’église est si petite!--pas loin du chœur. Les cyprès du cimetière qui l’entoure de ses croix et de ses pierres agitent sur ses vitraux l’ombre de leurs branches. Et le village avec ses barrières et ses murs entoure le cimetière et l’église; à cette heure qui amène le crépuscule il paraît mort. Si quelques bougies sont allumées dans le chœur pas une maison n’est encore éclairée. C’est l’époque où l’on abandonne les vastes espoirs: l’année a été bonne. On ne fait pas encore de projets pour le printemps prochain, et tous, jeunes et vieux, se reposent au coin du feu, la tête libre, les bras fatigués.
Et Vaneau songeait à des vêpres idéales dans des cathédrales de province. Des villes gothiques pareillement ensevelies dans les brumes se recueillaient à la sonnerie des cloches; hommes et femmes s’acheminaient vers les nefs obscures éclairées de bougies. Le vieil organiste montait l’escalier en colimaçon qui débouche sur la soufflerie. Il accrochait à la patère du buffet chapeau et manteau puis, religieusement, à la fois de la main droite et de la main gauche tirait ses registres. Pour fêter l’entrée de l’officiant précédé des enfants de chœur, d’un coup de pédale de combinaison il assemblait ses trois claviers, et c’était sous les voûtes l’éploiement d’une marche triomphale pendant que dans les rues soufflait le vent d’automne. Puis il répondait aux psaumes par des ébauches de fugues en mineur. Assis sur les chaises et sur les bancs, le peuple des assistants suivait des yeux dans ses psautiers les versets écrits en latin, et des oreilles la mélodie écrite en une musique dont les inflexions le ravissaient d’aise. Dehors le vent continuait de souffler; les arbres des prés et des bois et les cyprès du cimetière s’associaient à la première tristesse du crépuscule. Mais le chœur illuminé était le havre où les âmes mélancoliques trouvaient la joie de revivre. Et, quand les jeux de fond de huit et seize pieds faisaient entendre un grave _Tantum ergo_ allemand, c’était comme si la grande certitude de la foi eût battu des ailes au-dessus des têtes inclinées.
Il pouvait la trouver sur les quais. Elle y chercherait comme lui des livres brisés ou à jamais neufs dans lesquels des poètes illustres ou inconnus avaient voulu rendre sensibles leurs enthousiasmes ou leur mélancolie. Il y serait question des prés et des bois, des villages et des petites villes, de la lune sur les saules et du soleil sur les moissons et surtout de l’amour. Tout de suite devinant qu’il était lui aussi poète elle lui ouvrirait les bras en disant:
--C’est vous que j’aime, venez!
Il pouvait la trouver dans la grande salle d’un musée dont les murs n’existent que pour qu’on y accroche des tableaux. Comme lui elle rêverait devant cette Vierge au manteau bleu, ravie en extase, tout entourée d’anges dont les ailes tout à l’heure vont battre vers le ciel plein d’étoiles. Elle ne pourrait s’empêcher de sourire en regardant les collines bleuâtres le long desquelles des arbres tout droits semblent monter comme des hommes d’armes à l’assaut d’un château fort d’où nul guetteur ne jettera le cri d’alarme. Ici c’est un buisson dont le vent de la mer sous un ciel gris torture les branches solidement crispées sur leurs racines qui tiennent bon; là dans un jardin délicieux planté d’arbres aux feuilles tranquilles notre père et notre mère, sous l’œil de Dieu qui d’entre deux riches nuages les observe goûtent les premiers le plaisir de vivre. Des intérieurs minuscules où s’agitent de petits hommes qu’il faudrait regarder avec une loupe, jusques aux palais à hautes colonnes peuplés de seigneurs graves et de dames majestueuses, des rustres d’hier qui dansaient à toutes jambes, buvaient à plein gosier, attrapaient à pleins bras les servantes dont les seins font craquer les camisoles, aux paysans d’aujourd’hui résignés à la malédiction du travail et de la mort, groupés autour d’une fosse, un jour qu’il va pleuvoir, sous un ciel sombre; du sourire énigmatique de l’Italienne aux sourires pervers des jeunes gens délicats à qui l’Amour fait signe et qui le moment venu de s’embarquer pour Cythère font attention de ne point écorcher aux cailloux du rivage leurs souliers, c’étaient, fixées pour l’éternité relative de la terre, les visions de milliers d’artistes morts. Devant ces rêves réalisés Vaneau passait, fort de sa jeunesse, de ses rêves imprécis, en conquérant qui n’a pas de temps à perdre puisque c’était tout de suite qu’il allait la rencontrer.
Mais non. Cherchait-il mal? N’existait-elle pas? Il se retrouvait, sans espoir de ne pas demeurer seul, à la nuit tombante, la gorge sèche, les doigts gonflés. Il lui arriva quelquefois de regretter de n’être pas sorti avec sa cousine qu’accompagnait tantôt son père tantôt sa mère. Ils allaient au Bois de Boulogne que Vaneau ne connaissait pas; le soir en dînant elle parlait des cygnes sur le lac qu’il aurait voulu voir; ou bien n’importe où, au hasard, dans Paris dont ils ne remarquaient que les restaurants vieux ou neufs pour les comparer au leur. Mais au moins il aurait marché près d’une jeune fille. Il ne l’aimait pas mais elle était jolie. Il eût pu se distraire à la regarder sourire.
* * * * *
Il n’avait pour entrer dans les cafés que l’embarras du choix. Il s’étonnait, tant ils regorgeaient de monde, que les rues, que les quais ne fussent pas déserts. Il y en avait de discrets, de sûrs d’eux-mêmes, qui n’ont pas besoin de s’éclairer de deux globes électriques pour qu’on les remarque: ils ont des habitués qui les connaissent et qui viendraient à eux les yeux fermés. Mais tous les autres faisaient des signes d’une lumière éblouissante, depuis les bars qui servent pour quatre sous une mominette sur le zinc, jusqu’aux brasseries, aux tavernes, aux «grands établissements» où les consommations coûtent au moins cinquante centimes, sans compter le pourboire: quand on ne leur donne que deux sous les garçons ne disent même pas merci et ce n’est pas des deux mains qu’ils vous aident à remettre votre pardessus. De certains endroits s’échappaient des bouffées de musique. Puisque c’était dimanche où la solitude est plus lourde, Vaneau n’hésitait pas à entrer dans une salle où des «artistes» groupés autour d’un piano jouaient des marches, des valses, des réductions d’opéras. Il cherchait un coin, qu’il ne trouvait pas toujours et s’installait devant une absinthe qu’il buvait en fumant. Il pensait mourir de mélancolie à regarder des jeunes hommes assis en face de leur maîtresse, de leur femme, des jeunes femmes dont pas une ne lui était destinée. Ce n’était pas lui qui eût envoyé Éliézer chercher Rébecca: pour la rencontrer il aurait traversé le désert. Mais cela même eût été inutile. Des airs, tant de fois répétés par les orgues de Barbarie et les musiques militaires qu’ils sont devenus anonymes comme les vieilles romances populaires, le faisaient rêver d’amour. Il rivait ses regards au visage de quelqu’une de ces jeunes femmes qui paraissaient, hélas! si heureuses de leur vie. Désiraient-elles encore quelque chose? Elles ne faisaient pas attention à lui. Que n’était-il ce violoncelliste dont plus d’une d’entre elles regardait trembler les doigts fins sur les cordes souples! Mais il croyait au frôlement de l’inspiration, à l’arrêt des langues de feu au-dessus des têtes élues. Il lui arrivait de ne plus entendre la musique, de ne plus voir les jeunes femmes. Il s’en revenait comme ivre.
Aussitôt rentré, son exaltation tombait. Il n’y avait pas besoin qu’on lui demandât:
--Eh bien, t’es-tu assez promené avec ta bonne amie?
Sans doute il ne protestait que pour la forme; sans doute il était flatté qu’on le crût capable de passer une après-midi de dimanche avec une jeune fille, mais que ces propos lui semblaient vulgaires! Surtout, le dimanche soir, ils dînaient plus tôt que les jours de semaine: à sept heures. Une vieille habitude. C’était un repas presque silencieux dans la salle que n’avait pas fouettée le va-et-vient des clients de onze heures du matin à deux heures de l’après-midi. On n’y allumait par économie qu’un bec de gaz.
Il avait hâte de sortir de nouveau pour voir dehors sous la pluie de Décembre s’exaspérer la joie d’une journée de repos qui va prendre fin. La rue de Provence, avec ses becs de gaz voilés de brouillards, ses trottoirs humides et ses vieilles maisons, faisait alors penser à des rues de ville maritime que traversent en chantant les matelots. Il s’étonnait de ne pas apercevoir là-bas se balancer des mâts, fumer des cheminées de vaisseaux. Entassés dans des fiacres, des jeunes gens cigare aux lèvres descendaient de Montmartre vers le Quartier Latin. D’autres entraient dans les bars où ils buvaient debout; ils ne prenaient pas le temps de s’asseoir. On eût dit qu’ils avaient hâte de repartir, qu’ils voulaient épuiser avant l’aube du lundi tous les plaisirs faciles que Paris offre à ceux qui les aiment.
Vaneau parfois se laissait tenter. Il rentrait veuf de ses enthousiasmes, bouche pâteuse, tête lourde. Seul dans son cabinet fermé pour jusqu’au lendemain matin il ne songeait même pas à griffonner des vers. Il se couchait tout de suite avec une provision nouvelle de découragement.
III
Vaneau est de ceux qui, faisant leur possible pour n’être jamais en retard, arrivent toujours avant l’heure. Seulement ce dîner n’en finit pas. On a beau faire maigre à cause du vendredi saint: beaucoup trop de plats se succèdent. Son oncle, sa tante et sa cousine sont ce soir en veine de conversation. Il place de-ci de-là un mot qu’il a l’air de donner pour ce qu’il vaut, qu’il jette comme un vulgaire caillou sur un tas d’or. Il se dit:
«Ils vont me faire manquer mon train.»
Mais il garde pour lui son anxiété de peur de paraître ridicule.
Pourtant au dessert il se décide à poser sa serviette, repousse sa chaise et dit:
--Il va être neuf heures et mon train part à dix heures cinq. Je crois que d’ici à la gare de Lyon j’en ai pour un moment.
Il eût mieux fait de se taire. On s’exclame:
--Mais en un rien de temps tu y seras. Ne te presse pas. Mange-moi cette figue... Et qu’est-ce que tu vas prendre avec ton café?
Ce serait à croire qu’il ignore qu’à Paris les omnibus vont vite. Ils vont même si vite que souvent, pour monter dans l’un d’eux, il faut en laisser passer trois ou quatre.
Un quart d’heure s’écoule. Vaneau ne tient plus en place.
--Je crois tout de même qu’il est temps! dit sentencieusement l’oncle. Place de l’Opéra tu prendras Gare Saint-Lazare-Gare de Lyon.
C’est une des premières nuits de l’année où grâce aux premiers souffles du printemps on puisse rester sur une impériale. Vaneau retourne au pays pour trois jours. On a bien voulu lui accorder la journée du samedi. Quant au dimanche et au lundi de Pâques, ils appartiennent à tout le monde.
L’omnibus va vite. Sachant sans doute que Vaneau doit être à la gare de Lyon pour le train de dix heures cinq, il fait son possible. Mais tout le monde fait son possible, le train aussi, qui ne tient pas à avoir à rattraper du retard... et qui s’ébranle au moment précis où Vaneau débouche sur le quai. Courir après? Peine perdue. Il n’y a plus que les paysans pour faire des signaux de détresse avec leur parapluie de cotonnade bleue. Il reste digne: ce n’est que départ remis. Il se renseigne; le train suivant part vers une heure du matin.
«Au moins, se dit-il, je ne serai pas bousculé. Il n’y aura personne.»
Il est libre, n’ayant pas même de valise,--à quoi bon pour trois jours?--d’aller, en attendant, où bon lui semble. Il préfère se promener dans l’immense salle d’attente. Il ne sortira point de la gare de peur des mauvaises rencontres la nuit, surtout pour ne pas se perdre dans ce quartier qu’il ne connaît pas. Mais que c’est interminable, comme les heures de faction devant de paisibles poudrières qui se garderaient de sauter si personne ne les y aidait!
A partir de minuit quelques voyageurs apparaissent. Il y en a d’emmitoufflés. Voici un monsieur avec deux dames, une grande, brune, une petite, blonde. Deux dames? Deux jeunes filles plutôt. Elles portent l’une et l’autre des paquets. Chacune a sur les épaules un manteau. La nuit a beau être fraîche, le monsieur est en veston; sans doute ne les accompagnera-t-il pas plus loin? Vaneau se voit montant dans le même compartiment que les deux inconnues. Il les laissera passer les premières sur le quai. Du coin de l’œil il observe le groupe: superbe décidément la plus jeune! Cheveux noirs, yeux luisants, lèvres rouges.
Elles doivent avoir l’habitude de voyager; elles ne se pressent pas. Tout à l’heure pour la première fois de sa vie Vaneau a manqué son train; il s’est juré pas trop tard qu’on ne l’y prendrait plus. Pas aujourd’hui en tout cas. Il arrive avant elles sur le quai. Il flâne affectant d’aller de wagon en wagon pour les examiner tous, sans pouvoir se décider. Pourtant presque tous sont vides.
Enfin il grimpe, va fermer la portière du fond... Son cœur bondit: elles montent dans le compartiment voisin. Il n’est séparé d’elles que par une cloison à hauteur de poitrine. Tout de suite parlant haut, affectant de rire et de ne pas même soupçonner si près d’elles la présence d’un jeune homme, elles rangent leurs paquets. Elles sont seules. Vaneau ne s’est pas trompé; le monsieur en veston est déjà parti.
Il a maintenant la certitude d’avoir produit sur l’une d’elles, sur toutes deux peut-être, une forte impression. Elles pouvaient choisir un autre wagon: il n’en manque pas d’inoccupés. Mais elles ont dû le suivre du regard; vont-elles bientôt se disputer son cœur?
Le train part. Mais Paris le suit longtemps avec ses maisons endormies devant qui les becs de gaz encore allumés montent la faction, immobiles, sans cligner des yeux. Vaneau ne regarde que les deux inconnues. Il affecte de ne pas pouvoir tenir en place. Il va et vient d’une portière à l’autre en jeune homme supérieur, habitué aux nuits sans sommeil. Mais, seul, il serait déjà étendu sur la banquette à dormir. Il s’énerve. Comment engager la conversation? Puisqu’elles ne se décident pas à parler les premières, elles auraient mieux fait d’aller se coucher ailleurs. Car la blonde fait ses préparatifs.
Vaneau n’est pas hardi. La confiance en soi-même est son moindre défaut. C’est sa première aventure et, encore, en herbe. Il hésite, cherche. Il observe du coin de l’œil, écoute des deux oreilles. Elles parlent haut comme les oiseaux babillent avant de s’endormir. Il se décide à regarder dehors. Il est bon d’avoir l’air songeur en contemplant des paysages. Plus ils sont invisibles et plus vous pouvez intéresser ceux qui vous observent: vous scrutez la mystérieuse profondeur de l’ombre, vous voyez nettement ce que personne n’aperçoit. Une toute petite lumière lointaine éclaire pour vous seul des mondes. S’il faisait un peu moins nuit malgré la veilleuse, s’il était un peu moins secoué, Vaneau prendrait des notes, c’est-à-dire qu’il écrirait n’importe quoi, quelle heure il est, ce qu’il lui reste d’argent.
--Savez-vous, demande la blonde à la brune, à quelle heure nous arriverons à Cravant?
--Vers huit heures, je suppose?
Vaneau se précipite:
--Mademoiselle voulez-vous mon indicateur?
Il a franchi le Rubicon. Elles remercient en souriant. Et--ce n’est peut-être pas délicat, parce qu’il a l’air de compter sur «la fin»,--il s’accoude à la cloison et les regarde de plus près. Tandis que la blonde continue de s’installer pour dormir, l’autre s’approche pour lui rendre son indicateur. Il n’aurait pu désirer mieux.
--Voici, monsieur. Je vous remercie.
Va-t-elle maintenant s’asseoir? Si oui, tout est perdu. Mais Vaneau faisant appel à tout son courage, lui demande, tremblant qu’elle lui tourne le dos:
--Vous allez à Cravant, mademoiselle?
--Un peu plus loin, à Voutenay, près d’Avallon.
Ils disent l’un et l’autre ce qu’ils peuvent inventer de mieux pour se faire valoir chacun de son côté.
... C’est un peu humiliant de voyager en troisième classe, mais les compagnies de chemins de fer, le P.-L.-M. surtout, ont tant d’attentions pour les voyageurs qu’il n’y a que très peu de différence entre une troisième classe et une deuxième.
... Oh! pour les longs trajets, par exemple, pour aller jusqu’à Nice, une deuxième est tout de même préférable.
--Certainement! approuve Vaneau. C’est une jeune fille distinguée, se dit-il, et qui va lors de chaque carnaval se réjouir à Nice. Il parle avec enthousiasme de Paris qu’il commence à connaître à peine.
Ainsi aiguillée la conservation va comme le train, sans s’arrêter. Il y a de petites gares où tous les deux font halte en se taisant, pour se reposer. Sur leurs âmes comme sur ces campagnes qu’ils traversent sans les voir un doux clair de lune répand sa lumière. A mesure qu’ils parlent ils croient se mieux connaître.
Vaneau ne regrette plus d’avoir manqué son train.
Pourtant, fatiguée la première, elle s’assoit pour dormir. Lui, ce lui serait impossible.
Le jour se lève. Vaneau n’y tient plus: il enjambe la cloison. La jeune fille brune qui ne faisait que sommeiller le regarde étonnée et muette. L’autre dort ou fait semblant.
--Serait-ce une fausse manœuvre? se demande-t-il inquiet. Maladroitement il a fait dérailler cette amitié qui depuis trois ou quatre heures marchait si bien.
Pour se donner une contenance il regarde à travers la vitre qu’il essuie d’un revers de la paume le paysage net, presque sans brumes, encore endormi. Mais on sent que bientôt comme avec un aiguillon le soleil va le piquer de son premier rayon pour le réveiller.
Un instant distrait, comme pris d’une inspiration subite, Vaneau cherche dans la poche intérieure de son pardessus. Il en tire un carnet,--celui sur les feuillets quadrillés duquel il recopie ses vers,--paraît s’absorber dans leur lecture. Mais tout à coup:
--Mademoiselle! dit-il, en lui faisant signe.
Elle est obligée par politesse, de quitter son coin pour se rapprocher de lui, mais d’un peu mauvaise grâce comme si elle n’osait pas lui dire:
--Qu’est-ce que vous me voulez encore?
--Tenez, ce sont des vers que j’ai faits. Voulez-vous les lire?
Elle n’a peut-être jamais lu de vers. Mais il ne doute pas qu’elle ne doive tomber amoureuse de lui sur la foi d’un sonnet.
Il jurerait que toutes les femmes aiment la poésie. Son plus intime regret est de n’en avoir pas trouvé, jusqu’à ce jour, une à qui faire lire ses vers.
Elle tourne quelques feuillets, fait semblant elle aussi de s’absorber dans leur lecture. Qu’en pense-t-elle? D’ailleurs il affecte de s’en désintéresser; mais il l’observe à la dérobée. Elle parcourt--trop vite au gré de Vaneau,--des strophes, lui rend son carnet en disant:
--C’est joli. C’est plein de sentiment.
Ah! le sentiment! C’est la spécialité, pourrait-on dire, de Vaneau, tant il pense à l’amour,--au clair de lune,--de quelque jeune fille romantique vêtue de blanc et blonde. Est-ce qu’enfin il l’aurait trouvée en cette jeune fille brune? Il insinue:
--Je vais passer trois jours chez mes parents, dans une petite ville assez grande pour trois mille habitants. Je veux faire à Paris mon chemin dans la littérature. Vous y reverrai-je? Puis-je vous écrire? Voulez-vous me donner votre nom, votre adresse?
Il ajoute:
--Je travaille chez un avoué comme troisième clerc. Tenez, voici un crayon, du papier...
Elle semble hésiter. Vaneau maintenant est persuadé que ce n’est que pour la forme. Enfin elle s’exécute avec une jolie moue. Elle s’appelle Lucie Norvins. Elle rentrera vers le milieu de la semaine prochaine à Paris où elle habite rue Pavée.
--C’est dans le quartier du Temple, vous savez?
--Oui... oui! fait Vaneau qui se souvient de ses premières errances, par des soirs de brume et de vent, dans ces rues étroites.
Il fait jour. De n’avoir pas dormi Vaneau a mal à la tête, mais qu’est-ce que cela peut lui faire? Il songe seulement que chaque tour de roue le rapproche de Cravant. Elle est là tout près de lui. Il la voit, lui parle. Tout à l’heure elle s’en ira; la reverra-t-il jamais? S’il pouvait lui dire tout ce qu’il pense! Mais les mots ne viendraient pas; il faudrait faire de grands gestes, peut-être se jeter à genoux sur ces petites lattes toujours sales.
D’ailleurs la blonde s’agite, se réveille en se frottant les yeux. A-t-elle vraiment dormi? N’a-t-elle pas entendu? Vaneau s’en moque.
--Où sommes-nous donc, Lucie? demande-t-elle.
Puis elle fait l’étonnée en apercevant Vaneau dans leur compartiment.
--Nous ne sommes pas loin de Cravant, mademoiselle! répond-il à la place de Lucie.
--Oh! vous pouvez dire «madame»! minaude-t-elle.
--Une amie, sans doute? songe Vaneau.
Elles descendent. Il s’accoude à la portière refermée. Elles passent sur l’autre quai.