Part 12
Il vit aussi des poétesses--jeunes filles et jeunes femmes,--non point échevelées de délires éperdus mais qui se tenaient assises bien sages en s’efforçant de paraître jolies. Quelques-unes vraiment l’étaient et Vaneau songeait:
--Quels beaux vers elles doivent écrire! Aussi beaux qu’elles-mêmes!
Les jeunes filles étaient accompagnées par un père, une mère, une tante; les jeunes femmes étaient assez grandes pour qu’on les laissât sortir seules. Elles fraternisaient entre elles et même avec les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieux maîtres en une commune adoration pour le Beau. Le zèle le plus saint les poussait vers toujours plus de perfection; âmes d’élite que ne pouvaient entamer la jalousie puérile, les mesquines rivalités. Vivre avec l’une d’elles la plus jolie si possible, n’aurait-ce pas été le paradis sur terre? Il regrettait de n’être pas ce vieux petit homme voûté, tremblotant et décoré comme Detroyes, autour duquel elles se pressaient avec des «cher maître!» Il était trop tard et trop tôt. Il se répétait:
--Il fallait que je me marie. C’était nécessaire. La vie m’a déjà classé.
Il se mit en relations aussi avec ces petites revues qui se multipliaient dans les bourgades les plus ignorées et dans tous les arrondissements de Paris. Une, se disant organe de jeunes, des plus anciens et des plus répandus en France, insérait gratuitement les envois de ses abonnés. Une autre publiait les sujets et les résultats de tous les concours littéraires. Nulle part on n’était chiche de louanges. A propos de la mort d’un lauréat du dernier concours de _la Violette_ on affirmait:
--Ce n’est pas seulement un homme de talent, c’est un grand homme de cœur qui disparaît.
Cet homme Vaneau regrettait de ne l’avoir point connu. N’est pas qui veut lauréat d’un concours poétique. Il avait si grande soif de gloire qu’il eût souri à la mort pourvu que son cercueil fût couvert de lauriers.
Jeanne tenait ferme les cordons de la bourse et Vaneau ne pouvait s’abonner à aucun de ces «organes de jeunes». Mais comme il suffisait de demander un numéro spécimen sa table en fut bientôt presque encombrée.
Le jour où il vit son nom au sommaire de la revue il crut que le ciel s’ouvrait pour laisser pleuvoir sur lui les bénédictions de Dieu. Il rentra triomphant et jeta l’exemplaire sur la table comme pour dire à Jeanne:
--Lis-moi un peu cela! Me voici tout vif imprimé dans une revue, et une revue de Paris! Mon nom se lira sous les galeries de l’Odéon. Toute la jeunesse ardente va le connaître, se le répéter. Écoute: à partir d’aujourd’hui je suis célèbre. Un peu de ma gloire rejaillira sur toi. Tu n’en es pas fière?
Elle avait une petite moue de dédain. Elle demanda:
--Combien est-ce qu’ils vont te payer cette machine-là?
Vaneau ne put que balbutier indigné:
--Me payer!... Me payer!... Mais il n’a pas été question de ça!
Il n’ajouta point:
--C’est déjà beau que je n’aie pas payé, moi!
Jeanne n’eût pas manqué de répondre:
--Oui? Eh bien essaie donc un peu!
Mais il était «lancé» dans le mouvement poétique. Il était un de ces innombrables poètes qui courbés tout le jour sur des chiffres prennent la nuit venue leur essor vers l’idéal du fond d’une mansarde, d’un logement sous les ardoises.
D’autres événements de plus d’importance encore n’allaient pas manquer de se produire. Il recommençait à se bercer de chimères. On ne pouvait plus guère tarder de reconnaître son talent. Il ne savait quel homme infiniment riche allait lui écrire, peut-être même frapper à sa porte le soir pour lui dire:
--Vous êtes pauvre, mon ami? Me voici.
Il suivait des rues, le front haut, sûr de lui-même tant qu’il était seul, semblant mettre au défi les gens qu’il coudoyait et qui ne se faisaient toujours pas faute de le bousculer. Il avait l’air de leur dire:
--Prenez garde à ce que vous racontez en passant près de moi, aux gestes que vous faites. Il suffit que j’écrive une satire vengeresse pour qu’éternellement vous restiez couverts de ridicule.
Pour se distinguer de ceux que dans son dédain d’artiste il appelait, lui aussi les bourgeois, il laissa croître ses cheveux; Jeanne trouvait cela ridicule. Elle n’alla point jusqu’à les lui couper pendant son sommeil.
Les jours cependant passaient. Le soir quand il rentrait il n’y avait rien pour lui chez le concierge; personne ne venait frapper à sa porte. Mais il ne perdait point sa belle confiance.
La réalité c’étaient les heures de présence et de travail au bureau. Jeanne ne s’y ennuyait point. Elle aimait les après-midi d’hiver dans une salle surchauffée, tous les becs de gaz allumés, les papotages, les discussions, les rires étouffés, les coups de règle de la «cheffesse» qui criait:
--Voyons mesdames, un peu de silence s’il vous plaît!
Le soir en dînant elle lui racontait par le menu tout ce qu’elle avait entendu et vu, dit et fait. Il l’écoutait sans l’interrompre autrement que par un geste, un «oh!» de stupéfaction, un «ah?» interrogatif. Elle n’en demandait pas davantage. Tous les soirs ils se retrouvaient face à face à la même table tandis que de plus en plus leurs âmes s’éloignaient l’une de l’autre. Leur vie était monotone, dure. Mais Jeanne répétait:
--Dans dix ans d’ici tu gagneras deux cents francs par mois et moi cent. Avec les économies que nous aurons faites nous ne serons pas malheureux.
Quand ils avaient achevé de dîner elle ne l’empêchait pas de s’enfermer dans sa chambre tandis qu’elle s’occupait de la vaisselle. Peut-être n’était-elle pas très sûre qu’il ne dût pas arriver à gagner de l’argent avec «sa poésie». Ils ne sortaient jamais. Aller au théâtre coûte cher. L’hiver dans la boue sous la pluie et le grésil ce n’est pas agréable. Il ne fut pas davantage question de réveillonner. Vaneau qui ne voulait faire de peine à personne lui avait dit quelques jours auparavant:
--Nous pourrions peut-être si cela te faisait plaisir aller voir tes parents cette nuit-là?
--Plus souvent! avait-elle répondu. Pour que maman nous fasse la tête et que papa bougonne! Ils se passent bien de nous, sois tranquille! Nous irons pour le premier Janvier, parce que nous ne pouvons pas nous en dispenser.
Un soir cependant, entre Noël et le premier Janvier, ils allèrent voir les grands boulevards.
Vaneau se rappela les baraques faites de quatre piquets et de traverses qui les jours de marchés et de foires se montent en un tour de main sur la place de sa petite ville. La toile à peine tendue résiste mal au vent. On y chercherait vainement autre chose que des pelotes de fil, des paires de bas, de la toile à chemises et à mouchoirs. Les petites villes n’ont pas besoin de luxe. Quand elles achètent le _Supplément du Petit Parisien_ elles collent à leurs murs les deux images de la couverture et elles passent le reste de leur vie à les regarder.
C’étaient des baraques qui sont des maisons. Elles aussi on les monte en un tour de main. Elles ont l’air d’être posées à même les trottoirs des grands boulevards: une rafale pourrait les renverser. Mais solides elles pèsent sur l’asphalte de tout le poids de leurs jouets. Et ce ne sont point des baraques ordinaires; elles viennent toujours d’être repeintes; plusieurs même sont neuves.
On a beau passer, l’air indifférent ou supérieur à la foule. Vaneau faisait comme tout le monde, comme Jeanne qui s’amusait beaucoup presque autant qu’au bureau. On en regarde une. On les regarde toutes. On voit les marchands et les marchandes. Il y en a de jeunes avec des regards qui semblent dire aux passants: «Nous n’avons pas besoin de vous. Gardez votre argent!»; de vieux, résignés, de pauvres et de riches. Il y en a qui certainement ne sont venus là que pour se distraire, pour regarder à leur tour la foule qui les regarde. Ils ont des pardessus à cols d’astrakan, des doigts entourés de grosses bagues, l’air distingué. Des tréteaux sont installés en plein air: une lampe y brûle dont la flamme ne vacille point. C’est un soir de Décembre à Paris où il fait doux. Mais les chemins des villages, les rues des petites villes sont à cette heure encombrés de neige dont les cantonniers avec leur traîneau n’arrivent pas à avoir raison. A huit heures du soir les verres des lampes sont froids, les mèches des bougies ont cessé de charbonner. Tout le monde dort. Ici toutes les tables aux terrasses des cafés sont occupées par des milliers d’oisifs. Sur deux lignes parallèles deux interminables files de fiacres et d’autos vont de la Madeleine à la Bastille et reviennent de la Bastille à la Madeleine comme sur une piste longue d’une lieue et large de dix mètres. Ce soir encore comme autrefois, comme toujours, Paris est descendu dans la rue.
Il songeait à descendre lui aussi dans la rue, las d’écrire des vers d’amour et des sonnets sur l’antiquité. Il éprouvait le besoin de se mêler à la foule, non pour sympathiser avec elle mais pour la regarder vivre simplement à la façon des réalistes. Il ne pouvait s’enrôler dans les avant-gardes parmi ceux qui partis dès l’aube se reposent sur les positions conquises. Jeune homme hésitant il n’aurait pu que faire partie du gros de la troupe où l’on ne court pas le risque d’être trop remarqué, de la foule de ceux qui rêvent d’après d’autres et regardent pour le décrire ce qui bien des fois déjà fut regardé et décrit.
Dans cette chambre dont il lui fallait fermer la fenêtre à cause de l’hiver, il étouffait le soir. Il eût aimé rentrer tard à deux heures du matin après avoir discuté des heures durant avec des musiciens, des peintres, des poètes, en buvant des bocks ou des liqueurs fortes. Les vieux maîtres décorés lui faisaient peur, il ne pouvait guère que balbutier ses réponses à leurs questions comme un enfant. Il n’irait point frapper à la porte de Detroyes. Les jeunes filles qui écrivaient des vers lui étaient prétextes à d’indicibles nostalgies d’une existence qu’il ne pourrait jamais vivre puisque Jeanne était là. Nul ami ne lui tendait la main, nul sauveur la perche. Même imprimés ses vers n’avaient eu aucun écho. L’amertume de tomber d’un sommet d’où l’on voyait le monde à ses pieds, où l’on s’est cru transporté comme un autre dieu, il la connaissait.
Il ne lui venait pas à l’idée de se confier à Jeanne en ces moments de détresse. Qu’y eût-elle compris? Elle était toujours la même petite femme ordonnée, affairée, ayant le souci de faire marcher ce qu’elle appelait «sa maison». Elle répétait:
--Si tu crois que c’est commode, toi, d’arriver à joindre les deux bouts à la fin du mois avec cent quatre-vingts francs!
Ce n’était pas commode mais elle y réussissait invariablement. Ils trouvaient lourd leur loyer de cinq cents francs. Ils auraient pu se contenter d’une pièce et d’une cuisine. Mais la faute en était à ces meubles dont les Lavaud avaient débarrassé leur appartement qui en regorgeait, souvenirs d’une période d’opulence. Les revendre? Sans doute mais à si bas prix! Mieux valait les garder et se restreindre un peu sur le vin par exemple et sur la viande.
Elle n’était pas coquette; Vaneau pouvait être tranquille: elle ne penserait jamais à le tromper. Des jeunes femmes près desquelles elle travaillait se racontaient entre elles à mots couverts des ébauches d’intrigues. Les suiveurs ne manquent pas à Paris. Il faut seulement ne se point montrer trop farouche. Elle, quand elle passait courant presque, les yeux baissés, pas un homme n’aurait eu l’idée de l’aborder.
Ils n’avaient pas encore d’enfant. Vaneau n’adressait point de vœux au Très-Haut comme faisaient les patriarches qui pour vivre n’avaient qu’à planter leur tente au beau milieu d’une immensité de pâturages vierges.
Ils virent lors de leur visite que chez les Lavaud tout s’en allait à la dérive. Cette après-midi de premier Janvier c’était chez eux une désolation. Lui sommeillait congestionné près du poêle, un journal déplié sur les genoux. Il sursauta quand il les entendit entrer. C’était peut-être de la clientèle?
--Ce n’est que nous. Ne te dérange pas, dit Jeanne. Et maman, où est-elle?
--Elle n’est pas loin! bougonna-t-il. En effet elle arriva de la cuisine. Du bout des lèvres ils se souhaitèrent bonne année, bonne santé et se posèrent des questions.
--Qu’est-ce que vous devenez donc qu’on ne vous voit plus? demanda-t-elle à Jeanne. Et parce qu’elle ne voulait pas de réponse à cette question de pure forme, elle continua:
--Pour un premier Janvier il fait vraiment doux. Il y a bien du monde dans les rues.
Elle pensait sans doute:
--Et personne ici.
Mais ils ne voulaient pas avouer leur détresse. Ils consentaient seulement à ce qu’on la vît. Ils avaient l’air de craindre que Jeanne et Vaneau ne vinssent leur demander de l’argent. Ils s’isolaient dans leur misère commençante. Ils étaient secs, durs, lointains. Pourtant ils aimaient leur fille. Mais la faute en était à la vie.
V
Il fit la connaissance d’un jeune étudiant, petit, avec un binocle et une moustache brune, qui sortait avec des journaux dans ses poches. Il s’appelait Verrière et venait de réciter des vers à la réunion mensuelle comme on en avait pris l’habitude. Vaneau par timidité s’y refusait toujours; personne d’ailleurs ne l’en priait outre mesure. Quant aux jeunes filles chacune d’elles attendait son tour avec impatience.
A la sortie il se trouva près de Verrière sur le palier, et dut se présenter lui-même puisque pour Verrière comme pour les autres il était un inconnu. C’est une grande supériorité de porter binocle et d’être étudiant, et Verrière lui demanda:
--Vous n’avez encore rien publié? du même ton que Detroyes.
--Non! dit Vaneau. Mais tout de même il se sentait un peu plus à son aise qu’avec Detroyes. J’ai écrit beaucoup de vers; je travaille depuis des années mais sans résultat.
--Peuh! Allons donc! dit Verrière, comme quelqu’un à qui rien ne peut résister.
Il marchait à petits pas, s’arrêtait souvent: Vaneau faisait attention de ne point marcher plus vite et de s’arrêter en même temps que lui. Il voulait que tout le monde eût bonne opinion de sa politesse, estimant que c’était la seule chance qu’il eût pour réussir.
--Mais mon cher ami,--il l’appelait déjà son «cher ami»,--ce ne sont pas les débouchés qui manquent. Les revues! les journaux! Mais ils ne demandent que ça, de la copie! Ainsi, moi, regardez...
Il tira de sa poche pour le brandir comme un étendard le _Journal du treizième arrondissement_. Ils passaient à ce moment sur le pont des Saints-Pères et le vent faillit emporter la feuille tout entière éployée. Vaneau put voir pourtant qu’un article en cinquième colonne était signé: Georges Verrière. Alors il devint presque aussi hésitant qu’avec Detroyes. Il marchait à côté de quelqu’un qui «écrivait dans les journaux».
--Sans doute! eut-il l’audace de dire. Mais encore faut-il savoir en écrire, de ces articles! Je n’ai guère fait jusqu’à présent que des vers. Pourtant je suis marié. Je suis employé dans un bureau où je gagne cent seize francs par mois depuis le premier Janvier, et j’aurais grand besoin...
--C’est une dérision! affirma Verrière. Cent seize francs par mois! Qu’est-ce que c’est que ce compte-là, d’abord?
--Oh! fit Vaneau, il y a quelques centimes que j’oublie et qui ajoutés au reste représentent quatorze cents francs par année.
--Moi, répondit Verrière, ma famille me donne cinq cents francs par mois et jamais je n’en ai assez. Allons! comptez sur moi. Venez donc me voir... attendez... quel jour?... mercredi... dans l’après-midi... Parce que mes cours, vous savez, j’y vais quand je veux...
--C’est que, insinua Vaneau, mercredi je suis pris par mon travail jusqu’à six heures du soir comme tous les jours de la semaine.
--Eh bien! alors, réfléchit Verrière, dimanche prochain à trois heures, 50, rue Caulaincourt. Vous verrez des peintres, un surtout, mon meilleur ami, qui a du génie... un musicien aussi... Vous l’entendrez... Allons cher ami je vous quitte... Je déjeune en ville... Nous vous sortirons d’embarras... Sans adieu...
Il fit signe à un fiacre. Vaneau le regarda partir, hébété.
Il allait être midi. Mais Vaneau ne pouvait point en un jour pareil se dispenser de boire une absinthe bien qu’il en eût de nouveau perdu l’habitude. Il était ébloui. Des chiffres, des noms dansaient devant ses yeux, Verrière dépensait cinq cents francs par mois, prenait des fiacres, connaissait un peintre et un musicien de génie, était lui-même--Vaneau l’eût juré,--un poète de génie, écrivait dans le _Journal du treizième arrondissement_ et consentait à lui donner un rendez-vous sans le connaître! Il en était confus. L’absinthe aidant il eut la certitude que dans huit jours sa fortune serait faite et que la face du monde allait changer.
--Cette fois, dit-il à Jeanne en rentrant, je crois que ça y est!
Il lui rapporta presque mot pour mot la conversation qu’il avait eue avec Verrière. Elle-même fut ébranlée dans son indifférence.
--Cette relation peut t’être utile, consentit-elle à dire.
Vaneau l’embrassa. Il ne se possédait plus de joie. La vie redevenait belle. Il trouva la semaine longue.
Le dimanche suivant à trois heures précises il sonnait à la porte de Verrière. Il aurait pu le faire plus tôt car suivant son habitude il était arrivé rue Caulaincourt bien avant l’heure mais il ne voulait pas courir le risque de mécontenter son sauveur en ne se présentant point juste à la minute dite. Il fut d’ailleurs obligé de sonner trois fois en prenant soin de laisser s’écouler entre chaque discret carillon beaucoup plus de soixante secondes. Il allait même se décider à partir, la mort dans l’âme, quand la porte enfin s’ouvrit. Il revint à la joie de la vie. Verrière s’était dérangé, oui, lui-même, en personne, pour lui ouvrir et dit:
--Excusez-moi. Aujourd’hui je suis seul. La bonne est sortie. Mes amis ne viendront pas. Ils sont retenus.
Vaneau fut ennuyé qu’il s’excusât. Verrière ne lui devait rien, n’est-ce pas? Il se hâta de protester:
--Oh! Cela ne fait rien. Votre invitation m’a fait si grand plaisir!
--Asseyez-vous donc.
Une pièce sommairement meublée et qui ne ressemblait guère à un cabinet de travail.
--Eh bien, quoi de nouveau depuis l’autre jour? interrogea Verrière.
--Mais rien malheureusement! répondit Vaneau. Il s’attendait à ce que Verrière lui dît:
--Eh bien, avec moi, par moi il va y avoir du nouveau pour vous. Tenez. Voici une adresse.
Mais ce n’était que pour amorcer la conversation. N’importe. Ce serait pour tout à l’heure.
--Vous prendrez un verre de liqueur?
Vaneau refusa d’abord comme il avait refusé à son oncle le verre de vin blanc le matin de son arrivée. Il ne voulait pas que l’on fît de dépenses pour lui: c’était déjà assez que l’on consentît à le recevoir. Mais Verrière s’était levé pour atteindre sur le rayon d’un placard une bouteille pansue. Tout en buvant du rhum,--il n’en restait presque plus,--et en fumant quelques cigarettes qu’offrit Vaneau,--Verrière voulait descendre acheter un paquet de cigarettes turques, il ne pouvait fumer que de celles-là mais Vaneau aurait bien voulu voir ça, par exemple!--ils échangèrent quelques aperçus sur la poésie. Verrière parla surtout de lui-même. Il se passait négligemment les doigts dans les cheveux qu’il portait longs, relevant une boucle qui s’obstinait à lui retomber devant l’œil gauche. Il disait:
--Mon cher ami je suis fatigué par la vie que je mène. Je passe des nuits dans les brasseries du Quartier et je me couche à cinq heures du matin. Les nerfs me font mal!
Vaneau souriait admirativement, fier de recevoir de pareilles confidences.
Verrière sortit du tiroir de sa table un cahier qu’il agita comme il avait brandi son journal sur le pont des Saints-Pères.
--C’est un recueil de poèmes inédits! annonça-t-il. Plusieurs revues déjà me les ont demandés. Mais je ne me déciderai point à les publier avant de les avoir amenés à la perfection.
Vaneau ne se contenta point de dire:
--Je n’ai jamais ouï de vers si bien tournés.
Il se répandit en éloges hyperboliques, déclarant que jamais il n’avait éprouvé pareille émotion. Verrière l’écoutait en jouant distraitement avec son coupe-papier en jeune homme habitué depuis des années à susciter par la seule lecture de ses vers de tels enthousiasmes. Mais de Vaneau il ne fut point question. Sans doute il avait dans la poche de son veston un carnet de vers, de ses derniers vers, les meilleurs, et il esquissa le geste de l’en retirer; mais Verrière ne dut pas deviner cette intention, pensa Vaneau, puisque tout de suite il se leva disant:
--Mais à propos je ne vous ai pas montré cette toile de mon ami Garchizey! Vous vous rappelez bien, le peintre...
Parbleu! Si Vaneau se rappelait! Il n’avait oublié aucune des paroles de Verrière: c’était le peintre de génie!
--N’est-ce pas que c’est beau? C’est un chef-d’œuvre.
Pensait-il que Vaneau dirait le contraire?
Il entrait dans la vie qu’il avait si longtemps rêvée. Il avait pour ami un poète, un vrai et qui de plus écrivait dans les journaux. Il allait connaître des peintres, des musiciens. Il sortirait avec eux, discutant d’art en bousculant les bourgeois dans les rues. Il irait dans leurs ateliers. Toute son énergie lui revenait... Et toute sa timidité lui restait.
--Eh bien? lui demanda Jeanne quand il revint.
--Il m’a lu des vers qui sont très beaux.
--Mais, pour toi, qu’est-ce qu’il t’a dit?
--Oh! Il ne m’a parlé de rien. Mais je dois retourner le voir quand je voudrai. Il est chez lui tous les dimanches.
Jeanne haussa les épaules sans rien répondre. Vaneau, lui, ne doutait de la sincérité des autres que lorsqu’il ne pouvait plus faire autrement.
D’autres dimanches se suivirent. Une fois il arriva juste au moment où «les amis» venaient de partir.
--Je m’étonne même, dit Verrière, que vous ne les ayez pas rencontrés dans l’escalier. A propos où demeurez-vous donc? J’irai vous voir un de ces soirs.
Dans leur logement depuis deux années qu’ils l’habitaient personne encore n’était venu leur rendre visite puisqu’ils ne connaissaient personne. Jeanne ne fut pas contente.
--Pour ce que ça va te servir! dit-elle.
Il vint un soir en traînant ses bottines dans le couloir comme infiniment fatigué de vivre. Il portait en plein mois de Juin un gros pardessus d’hiver.
--Je suis gelé! dit-il.
Vaneau s’empressait autour de lui qui distraitement tendit la main à Jeanne.
--Qu’allez-vous prendre? dit Vaneau. Un peu de café?
--Je prendrai, répondit Verrière, un verre d’eau.
Peu à peu cependant il s’humanisa. Il regardait Jeanne qui n’avait pas l’air de s’amuser beaucoup et lui posa des questions. Vaneau vit qu’elle lui plaisait. Il en fut heureux: il avait redouté que Verrière la trouvât laide ou commune.
--Je jurerais, dit Verrière, que vous n’avez jamais dîné dans une brasserie, au Quartier?
Ils durent avouer que non.
--Eh bien, venez donc me prendre chez moi dimanche prochain à cinq heures. Nous irons ensemble.
C’était une invitation en règle et faite très délicatement. Vaneau en était si confus, si touché, qu’il ne savait comment accepter.
Il admira Verrière de parler avec cette désinvolture au gérant, au garçon. Tout le temps que dura le dîner ils furent tous les trois très gais.
Jeanne s’était trompée sur le compte de Verrière. Elle s’était faite belle aujourd’hui. Vaneau l’avait voulu. Verrière s’intéressait à tous les détails de leur vie, il apprit à quelle heure ils entraient au bureau, à quelle heure ils en sortaient, parfois ensemble, souvent Jeanne la première. Elle remontait à la maison à pied tous les soirs quelque temps qu’il fît par la rue de Clichy.
--Je vous écrirai prochainement, dit-il à Vaneau quand ils se quittèrent. J’ai quelque chose en vue pour vous dans un journal.
La lettre arriva dix jours après. Il attendrait Vaneau demain soir à six heures et quart chez lui. On prendrait une voiture. Vaneau se hâta, six heures sonnées, prit ses jambes à son cou. Il sonna. Personne ne vint lui ouvrir. Il attendit jusqu’à sept heures dans la rue. Peut-être Verrière avait-il été retenu au dernier moment? Il allait arriver d’une minute à l’autre.