Part 11
Ils perdirent l’habitude d’aller à Grenelle chaque dimanche parce que ce jour-là seulement ils pouvaient déjeuner seuls en tête-à-tête. De moins en moins lorsqu’ils les voyaient arriver les Lavaud leur sautaient au cou. Sans doute aimaient-ils leurs fille et gendre mais les nécessités de la vie sont terribles et cela faisait le dimanche quatre repas de plus qui ne mettaient pas un centime dans la caisse. Jeanne dit:
--Moi je connais maman. Elle ne pense qu’à elle. Je ne lui en fais pas un reproche mais maintenant que je suis mariée elle n’en demande pas plus. Elle est tranquille de ce côté.
Et Vaneau:
--Je crois que ton père ne tient pas tant que ça à nous voir. Il ne nous en veut pas mais il me semble que nous lui ferons plaisir en ne multipliant pas nos visites.
Ils sortaient ensemble l’après-midi.
Ce n’étaient plus pour Vaneau les dimanches d’autrefois qu’il attendait pendant des semaines puisque avec Lucie chaque semaine n’amenait pas comme récompense son dimanche. Ce n’était plus une jeune fille entourée de mystère qui lui donnait le bras: c’était sa femme, jeune, jolie mais qu’il n’aimait pas avec la même inquiétude. Ils allaient à pied jusqu’aux fortifications peuplées de gamins qui cherchaient à se débarrasser de leurs cerfs-volants ou par l’omnibus au Jardin des Plantes où ils regardaient beaucoup plus les animaux que les fleurs et que les arbres. Ils traversaient ensemble des jardins publics où tous les bancs sont occupés, suivaient des avenues où jamais la poussière ne manque. En Août l’avenue de l’Opéra était presque déserte; les boulevards n’étaient pas encombrés. Paris était toujours peuplé des milliers de travailleurs que la vie attache aux ateliers, aux magasins, aux bureaux. Mais on voyait que tous les oisifs s’étaient enfuis aux quatre coins de la France sous l’ombre des arbres, près de la fraîcheur de l’eau. Vers six heures du soir Jeanne et Vaneau s’installaient à la terrasse d’un café. C’était leur plus grosse dépense de toute la semaine.
III
Il était convenu depuis longtemps qu’ils iraient passer ensemble les dix jours de leur congé chez les parents de Vaneau qui n’avaient pu venir assister au mariage. Peut-être le voyage les avait-il effrayés. Nos pays ne sont pas à une grande distance de Paris, mais ce sont ces petites lignes, madame, le long desquelles les trains ne se pressent pas. Puis il faut attendre, en pleine nuit dans une salle ouverte à tous les courants d’air. Il y a le buffet mais nous aurions vite fait d’y dépenser nos quatre sous. Un repas qui coûte un franc cinquante, ce n’est pas pour rien. Ici avec un franc cinquante nous vivons à deux la moitié d’une semaine.
Ils partirent un samedi soir avec les occupants habituels des wagons de troisième classe: la bonne vieille que sa fille et son gendre viennent de mettre dans le train; elle garde d’abord sur ses genoux son panier bourré de «denrées» que dans les villages on ne pense pas à acheter; le monsieur revêche et digne, petit commerçant ou petit rentier, qui pourrait voyager en deuxième classe (mais certainement!) et qui préfère les troisièmes parce que l’on y est moins seul, que l’on peut s’y endormir sans craindre d’être assassiné pendant son sommeil; des jeunes gens qui s’échappaient pour une ou deux semaines et se promenaient dans le couloir en fumant des cigarettes heureux peut-être à la pensée de retrouver au pays une jeune fille qui leur avait promis de les attendre pour se marier quand ils auraient une situation.
Ils s’installèrent. Il n’avaient pas l’un pour l’autre ces attentions, ces prévenances particulières aux vrais amoureux et qui parfois nous font sourire. Vaneau considérait Jeanne comme toujours un peu distante de lui: ce n’est pas à vingt-cinq ans que l’on prend l’habitude d’être aux petits soins pour une jeune femme. Ils avaient presque le même âge. Jeanne ne pouvait pas lui être maternelle; il ne pouvait la protéger comme une petite fille. Pourtant elle l’avait obligé à prendre son pardessus parce que Septembre venu les nuits sont fraîches. Elle s’arrangea dans son coin en femme sérieuse, son chapeau posé sur le filet, sa jupe assez relevée pour ne point ramasser la poussière. Ce voyage ne l’enchantait pas. Elle regrettait Paris. De dix jours elle n’aurait plus à sa disposition sa cuisine, sa chambre à coucher où les yeux fermés elle aurait pu prendre chacun des objets dont elle avait besoin. Elle s’endormit presque tout de suite. Vaneau se leva, s’en fut dans le couloir fumer une cigarette. Le train s’enfonçait dans la nuit. Quelques petites lumières n’allaient sans doute pas tarder à s’éteindre. Vaneau songeait:
--Vers ma vingt-cinquième année je retourne dans mon pays avec ma femme.
Mentalement il appuyait sur ces deux mots pour se convaincre qu’ils exprimaient une réalité.
--Est-ce qu’en traversant les rues j’oserai lui donner le bras? Il me semble que je n’ai pas grandi. J’ai moins de hardiesse aujourd’hui qu’à l’âge de huit ans. Jamais devant mes parents je n’embrasserai Jeanne.
En même temps qu’il se regardait, la cigarette aux lèvres, dans la grande vitre du wagon, il voyait au fond de lui-même.
--Je porte en moi cent ans de soumission. Je ne sais point marcher la tête haute et ne pourrais frapper à des portes qu’avec le désir intime que personne ne m’ouvre. Pourtant suis-je un résigné? Je sens que non; je commence à ne plus me contenter de mon sort. Déjà j’ai voulu monter...
Ce fut tout à coup comme si dans la vitre il eût vu Lucie à côté de lui. C’était dans un train qu’il l’avait rencontrée. Pendant que derrière les collines le jour luttait silencieusement avec la nuit ils avaient causé, puis il avait enjambé la cloison qui le séparait de Lucie. Depuis des mois elle avait disparu. Il eut envie de crier. Rêves fous, enthousiasmes! Certitudes d’un instant!... Cinq minutes après haussant les épaules il jeta sa cigarette et vint s’asseoir près de Jeanne qui dormait. Il n’eut pas de cloison à enjamber.
Il trouva son père vieilli. On l’entendait traîner ses pieds sur les carreaux dans la maison, sur le gravier dans la rue. Il travaillait avec moins d’ardeur qu’autrefois. Pourtant Vaneau l’avait vu debout les matins d’été bien avant que le soleil n’eût jailli comme une menace du creux de l’horizon. Couché après les poules, il était levé avant elles. C’est lui qui allait ouvrir la porte de leur toit. Dans le quartier elles étaient toujours les premières dehors. Il partait à quatre heures du matin lorsque l’air est encore d’une fraîcheur délicieuse; on entend toutes les alouettes, on en voit seulement quelques-unes; il n’y a déjà presque plus de rosée sur l’herbe. Vaneau l’avait vu riche de force et de santé boire de l’eau fraîche à plein pot. Maintenant vite essoufflé il partait à petits pas, à regret, comme s’il s’était dit:
--Pourtant je voudrais me reposer un peu cette après-midi dans le fauteuil. Je vais avoir soixante ans. Ce serait bien mon tour.
Quant à sa mère Vaneau la retrouva telle qu’elle avait toujours été: sèche, alerte, les cheveux à peine grisonnants bien qu’elle approchât elle aussi de la soixantaine. Dès le petit jour elle retournait les matelas sur les lits, lavait les carreaux, époussetait les meubles et la cheminée: à huit heures du matin comme autrefois la maison était propre, nette; elle pouvait recevoir n’importe qui sans rougir, sans être obligée de s’excuser:
--Ah! madame, que je vous demande pardon de vous faire asseoir au milieu de ce désordre! Mais j’étais fatiguée et je me suis levée un peu tard.
Il ne pouvait jamais être question de fatigue puisque chaque jour ramenait les mêmes besoins.
Jeanne avait oublié leurs visages: elle ne put les trouver ni l’un ni l’autre vieillis. Certainement à Paris plus d’une fois on avait parlé de l’oncle et de la tante; c’était elle qui aux environs de chaque premier Janvier mettait la main à la plume pour envoyer à ceux des champs les meilleurs souhaits de ceux de la grande ville. Mais presque quinze ans s’étaient écoulés depuis l’unique séjour qu’elle eût fait ici.
Eux aussi l’avaient oubliée. Ils ne retrouvaient plus en elle la petite fille qui jouait avec Louis sous le châtaignier. Ils l’embrassèrent mais en la regardant d’abord avec un peu de défiance: à la fois leur nièce et leur belle-fille n’était-elle pas aussi une Parisienne? On sait dans les petites villes que les Parisiennes ont plus de goût à faire des frais de toilette que des économies. Ils ne s’étaient pas opposés à ce mariage. Puisque leur fils ne pouvait pas éternellement vivre seul, mieux valait qu’il épousât Jeanne que la première venue. Elle s’était habillée le plus simplement possible et n’avait pas mis de voilette. Vaneau avait trop de fois entendu sa mère répéter:
--Mettre une voilette! C’est bon pour les grandes dames, et encore!... Mais aujourd’hui toutes les gamines, à quinze ans, en ont une sur le nez! Ah! si j’avais une fille, ça ne se passerait pas ainsi, je vous en donne ma parole d’honneur!
Dans ce lit il avait passé des nuits blanches, seul, les regards machinalement tournés vers l’imposte par où pénétraient la clarté diffuse des étoiles et un rayon de lune, à rêver d’une jeune fille idéale qu’il désespérait de jamais rencontrer.
Les premiers jours furent vite écoulés. Il s’en allait avec Jeanne l’après-midi sur des routes désertes, par des chemins peu fréquentés dont il connaissait les moindres détours. Elle l’accompagnait docile mais l’esprit ailleurs. Rien ne valait pour elle les rues de Paris où l’on marche entre deux rangées de maisons. Lorsqu’ils traversaient ensemble la petite ville les femmes ne se gênaient ni pour se planter sur le seuil de leurs maisons ni dès qu’ils les avaient dépassées pour se faire des signes et prononcer des phrases que Vaneau devinait comme s’ils les eût vus, entendues.
--Dites donc, Mme Pillon, est-ce que ce n’est pas le fils Vaneau si je ne me trompe? Il est donc marié?
Car il paraissait impossible qu’il eût à son bras une femme qui ne fût point sa femme, légitime.
--Mais oui. Comment! vous ne le saviez pas?
Mme Pillon son ouvrage à la main sortait tout à fait de chez elle, se rapprochait de Mme Rabeux pour lui expliquer:
--C’est sa cousine qu’il a épousée au commencement de cette année... Mais je m’étonne que vous n’en ayez pas entendu parler... Parce que quand il est arrivé à Paris il est descendu chez son oncle. Il paraît même à ce qu’on raconte que leurs affaires ne vont pas fort... Vous pensez bien qu’elle n’a pas eu un centime de dot. Seulement voilà: c’est une Parisienne. Il ne manque pourtant pas de jeunes filles ici!
Ou bien on les regardait passer tout simplement comme des touristes, comme des étrangers. Cette indifférence, cette hostilité à peine déguisée Vaneau les sentait si Jeanne ne s’apercevait de rien: il serait toujours pour la petite ville le fils Vaneau. Il devinait que l’on disait aussi:
--Il n’a pas besoin de faire tant d’embarras, à se promener avec sa femme!... Pendant que son père est en train de finir de se tuer en travaillant!
Dieu sait si Vaneau faisait des embarras! Il s’en allait plutôt la tête basse. Lorsque Jeanne par hasard éclatait de rire il avait envie de lui dire:
--Tais-toi donc! Tu vas nous faire remarquer.
Les repas du soir à la lumière crue d’une lampe sans abat-jour n’étaient pas gais. Sur les deux vieux il semblait que la vie s’étendît lourdement comme ce plafond enfumé dont le plâtre noirci se fendillait. S’ils parlaient ce n’était que pour se plaindre. Ils disaient:
--Ce n’est pas un reproche que nous te faisons mais si tu avais appris un métier, que tu sois resté ici, tu aurais pu nous venir en aide. Tandis qu’avec ce que vous gagnez à Paris en travaillant tous les deux vous avez du mal à joindre les deux bouts. Nous aurions mieux fait de ne pas écouter ceux qui nous poussaient à t’envoyer au collège. Car nous voyons que toutes ces places de gratte-papier ne valent pas un bon métier que l’on a dans la main.
Jeanne répondait en femme de tête qui sait ce qu’elle veut, où elle va:
--Cela dépend mon oncle, je vous assure. Avec de la régularité, de l’économie on arrive à mettre de l’argent de côté.
Il s’en fallait que ces paroles fussent pour leur déplaire; ils commençaient à se dire que Louis avait eu de la chance de l’épouser. Elle continuait:
--Nous en avons connu beaucoup qui venaient prendre leurs repas chez nous. Les premières années n’avaient pas été brillantes. Mais au bout de quelque temps leur situation s’est améliorée.
Vaneau écoutait. Presque toujours il les laissait parler. En pensée il répondait à son père:
--Un bon métier que l’on a dans la main? Je te vois fatigué, à soixante ans; si tu tombes malade je me demande de quoi vous vivrez tous les deux.
Et à Jeanne:
--Tu me fais rire avec tes améliorations. Ainsi tu penses que toute ma vie je resterai rivé à la même besogne? Laisse-moi faire. Nous verrons. Je ne veux pas être un résigné. Je veux me dépasser. Oui: la vie s’est chargée déjà de me classer. Mais contre l’acceptation de mon sort je sens en moi je ne sais quoi qui proteste.
Il avait hâte de rentrer à Paris pour se mesurer avec la vie. L’automne sur les bois, l’affaissement de son père lui faisaient mal. Les derniers jours lui parurent longs.
Lorsqu’il entendit siffler le petit train qui allait l’emporter vers la lutte, il tressaillit de la certitude qu’il eut soudain de marcher à la victoire.
IV
Avec Septembre dans les petites villes l’année finit. Dès que souffle le premier vent froid, que tombent les premières feuilles, on se hâte de jeter fagots et bûches sur les tisons qui tout l’été servirent seulement à faire bouillir l’eau dans la marmite. Les portes, les fenêtres ne sont plus ouvertes toute la journée. Sur les routes plus de promeneurs. La vie déserte les champs où ne s’entend plus que le grincement d’une araire; les gamins qui rentrent à l’école désertent les rues. Dès les premiers jours d’Octobre il se fait un grand silence.
Alors la vie ressuscite à Paris. Elle fermente dans cette cuve immense qui finira par faire craquer les cercles de pierres et de ciment qui l’entourent. Une vapeur monte qui cache le ciel d’automne: à Paris on ne s’occupe jamais du ciel. Ici aussi les feuilles tombent mais elles sont aussitôt emportées dans les tourbillons que soulèvent les autos lancées à toute vitesse. De nouveau l’on hésite à traverser les larges avenues encombrées de voitures; les cafés se repeuplent. Des forces renouvelées circulent; des yeux luisent, à retrouver les becs de gaz flambant à cinq heures du soir: les nuits ne sont jamais assez longues.
Mais à Paris ceux-là existent pour qui tous les jours de l’année se ressemblent. Aussitôt arrivée Jeanne ouvrit les deux fenêtres, épousseta les meubles. Elle changea les rideaux, heureuse. Le lendemain matin ils reprirent leur vie de travail.
Vaneau fit appel à tout son courage pour aller frapper à la porte d’une revue qui publiait des vers. Au fond d’une cour, de l’autre côté de l’eau, un dimanche matin il sonna timidement. Il ne se présentait pas ivre d’orgueil juvénile avec la lettre de recommandation d’un maître illustre. Mais il venait offrir divers spécimens de son savoir-faire, recopiés d’une écriture appliquée, sans une rature, chaque virgule à sa place, avec la crainte que l’on n’en voulût pas. Il s’expliqua tant bien que mal:
--Je crois m’être perfectionné moi-même... tout seul... sans conseils... Je ne connais personne... J’ai commencé par écrire de mauvais vers... J’ai pensé que... Je suis venu vous trouver...
--C’est que nous recevons beaucoup de vers! répondit le directeur, un homme jeune encore, d’allures presque militaires mais bienveillant. Notre petite revue ne suffirait pas à en imprimer la dixième partie. Je dois vous dire d’ailleurs que huit sur dix de ces pièces sont exécrables. Mais voyons ce que vous m’apportez.
Vaneau tira de sa poche en tremblant ses deux sonnets et sa ballade. Son destin allait se jouer. Tout de même il était heureux à la pensée que pour la première fois de sa vie il pénétrait dans «les bureaux» d’une revue littéraire. Des brochures, des volumes étaient empilés sur un coin de la table.
--Vos vers sont bien, monsieur! lui dit le directeur.
Le «ah?» de stupéfaction que poussa Vaneau ne l’empêcha point de continuer:
--Dès que je le pourrai, je vous publierai votre ballade. Dans deux ou dans six mois? Je ne sais.
Mais Vaneau n’en demandait pas tant. Il lui suffisait que ses vers eussent été jugés bons par un directeur de revue littéraire. Ce fut tout juste s’il ne dit pas:
--Je vous en prie. Vous devez avoir beaucoup d’autres choses à publier. Je ne veux pas que mes vers soient pour vous un sujet d’ennui puisqu’il faudra que vous leur cherchiez une place. Rendez-les-moi. Je suis ravi qu’ils vous aient plu, tout simplement.
Il lui serra la main avec des envies de lui sauter au cou et s’en fut enivré. Sa fortune était faite. Il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé et Jeanne dirait ce qu’elle voudrait: il s’offrit une absinthe. Il fallait qu’il fêtât de cette façon tous les événements joyeux de sa vie. Aimer s’asseoir dans les cafés est une vieille habitude que l’on rapporte de la caserne et dont on ne se débarrasse pas aisément. Toute sa vie lui remontait au cerveau par chaudes bouffées. Il se souvint de l’absinthe prise quelques années auparavant un soir d’hiver dans sa petite ville, de son enthousiasme qui n’avait pas tenu longtemps. Ces rêves devenaient donc une réalité? Il allait donc connaître la gloire? Il se souvint de Lucie. Quel dommage qu’il ne pût lui faire part de ce triomphe! Il ne doutait pas qu’elle n’y eût été sensible.
Quand il rentra Jeanne ne l’interrogea même point. Devant la glace elle achevait de se coiffer. Il allait être midi et demi: à cette heure le dimanche ils se mettaient à table. Il dut lui dire:
--Eh bien, tu ne me demandes pas comment j’ai été reçu?
Elle eut un geste qui signifiait:
--Oh! tu sais, pour ce que ça m’intéresse!... Je te laisse faire ce que tu veux. Je ne t’empêche pas de faire de ta poésie mais laisse-moi tranquille le plus possible avec ça.
Comme il avait besoin de parler il lui raconta tout de même l’entrevue par le menu. Pour lui ce fut une belle journée.
Il fallut aussi que le lundi matin il en fît part à Dominique. Mais celui-ci fit la sourde oreille d’abord et dit ensuite:
--Moi je ne me suis jamais occupé de ça!
Dominique avait sur la dignité de l’écrivain des idées très arrêtées. Il eût pensé forfaire à son génie s’il avait été proposer à quelque revue les vers issus de ses méditations: depuis dix ans il attendait qu’on vînt les lui demander.
La joie de Vaneau était trop grande pour que ces indifférences pussent la diminuer. Il écrivit beaucoup avec plus d’allégresse encore.
A cette revue il serait retourné le dimanche suivant n’eût été la crainte d’être importun. Mais quinze jours après ce fut plus fort que lui. Il entrait, son chapeau à la main avant même d’avoir sonné. Un peu plus il se fût découvert dès la porte cochère pour passer devant la loge du concierge. Tout de suite il s’excusait.
--Je vous demande pardon de vous déranger, disait-il.
Il hésitait à s’asseoir. Il n’était venu qu’en passant et resterait cinq minutes à peine. Malgré ses fermes résolutions il manquait singulièrement d’assurance.
Ce dimanche-là comme il était assis depuis un quart d’heure--il ne parlait plus de s’en aller,--la porte s’ouvrit; un grand monsieur--barbe grisonnante, cheveux blancs, ruban rouge à la boutonnière,--entra mâchonnant un cigare d’un sou.
--Le maître Albert Detroyes! dit le directeur. Et présentant Vaneau:
--M. Louis Vaneau, un jeune poète de talent.
Le maître lui serra la main. Vaneau fut si ému qu’il s’en fallut de peu qu’il ne retombât assis. C’était un des derniers survivants du Parnasse. Vaneau se rappelait avoir admiré de ses œuvres, fins sonnets précisant d’un trait de plume le pittoresque de la banlieue, strophes exaltant les rochers des Alpes, le marbre des villes d’Italie. Religieusement il l’écouta parler. Comme s’il n’avait pas suffi qu’il eût pénétré dans une revue littéraire il y était en contact avec un grand poète pour qui l’âme des paysages et les sensations des hommes n’avaient plus guère de secrets.
--Avez-vous déjà publié un volume de vers, monsieur? demanda-t-il à Vaneau qui, obligé d’avouer que non, se hâta d’ajouter:
--Mais j’ai beaucoup écrit.
Vaneau en cet instant attendait que Detroyes lui dît:
--Apportez-les-moi. Je les présenterai à mon éditeur qui vous les publiera.
Il devait en être ainsi dans la pensée de Vaneau. Du jour où l’on a respiré près d’un homme illustre qui vous a serré la main, toutes les portes vous sont ouvertes; vous n’avez plus qu’à vous laisser vivre. Il ne doutait pas qu’il ne fût seul dans le monde entier à avoir écrit beaucoup de vers, des milliers peut-être, ni que cela ne dût vivement impressionner le vieux maître. Il ne doutait pas que le premier sonnet écrit par Detroyes voici plus de trente ans n’eût été un chef-d’œuvre immédiatement acclamé. Detroyes ne pouvait point n’avoir pas toujours été même à vingt ans cet homme grave et décoré, et mâchonnant des rimes riches avec son cigare d’un sou. Mais il ne prononça point la phrase qu’attendait Vaneau. Il se contenta de lui donner quelques conseils sur le choix d’un éditeur. N’importe: aujourd’hui encore Vaneau était heureux. Dans la rue le maître dut l’obliger à se couvrir.
Cette fois Jeanne l’attendait de mauvaise humeur parce que la viande allait être trop cuite et que les légumes ne seraient plus que de la bouillie.
--A quoi penses-tu donc? dit-elle. Il va être une heure!
C’était une autre vie qu’autrefois il avait rêvé de vivre avec Lucie. Il n’y serait question que de s’embrasser en riant et de pleurer en lisant de beaux vers.
--Voyons, Jeanne! s’exclama-t-il. Tu n’as pas l’air de te douter que je viens de voir Detroyes!
Comme elle ne lui demandait même pas qui c’était il dut continuer:
--Mais oui: Detroyes... Je t’en ai déjà parlé... C’est un des plus grands poètes, des plus grands écrivains d’aujourd’hui.
Il avait même envie de dire:
--Le plus grand! dans cette première griserie qui persiste longtemps après notre première entrevue avec un homme à qui, parce qu’il nous a serré la main et pour nous grandir nous-mêmes, nous accordons d’emblée du génie.
--Il va te faire gagner de l’argent? demanda Jeanne. Vaneau sentit s’effondrer son rêve.
--Il n’en a pas été question! répondit-il doucement car il n’aimait point les mots aigres. Mais cela viendra.
Il l’eût juré que cela viendrait. En attendant, de dimanches en dimanches, il vit d’autres poètes moins illustres,--quelques-uns avec orgueil portaient cependant les palmes,--mais qui avaient déjà publié des volumes de vers. Vaneau commençait à se rendre compte qu’il n’était point seul à avoir écrit comme il l’avait dit à Detroyes beaucoup de vers. Eux aussi peut-être autrefois avaient-ils appris à l’école tout ce qu’ils voulaient, peut-être avaient-ils toujours été les premiers. Il se faisait près d’eux petit et se fût gardé d’avoir d’autres opinions que les leurs. Il pensait leur plaire par son amabilité respectueuse. Il espérait qu’au moins l’un d’eux lui enverrait dûment dédicacées ses œuvres complètes qu’il pourrait montrer à Jeanne, à Dominique dût celui-ci en jaunir de dépit. Mais Vaneau n’avait pas besoin de se faire petit; personne ne faisait attention à lui sinon pour se dire sans doute:
--Qui est-ce donc celui-là? Jamais je n’ai vu son nom.
Ils se plaignaient entre eux en porte-lyres qui dépassent la multitude de toute la hauteur de la Tour d’Ivoire, de l’indifférence que leur témoignait le public. On citait la voix tremblant de sainte colère le titre d’un de leurs volumes dont trois exemplaires seulement s’étaient vendus. C’était la gloire, ça? N’importe: Vaneau l’enviait, ce poète aux trois exemplaires.