L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités

Part 8

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Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.

Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine; la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant, arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe.

A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique.

Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige, devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque empire des tzars et rêver la domination de l’Asie.

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L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit conquis à son tour.

L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand.

La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les peuples».

Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord, industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur race les rendait, suivant eux, détenteurs.

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Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son débiteur.

L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par la France.

Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et sous celui de l’Amérique.

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On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.

Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien l’opinion générale:

«... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens, des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi draconien soit supportable par six générations de Français.»

Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible.

Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes:

«... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à supporter tous les frais.»

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Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences successives.

Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre, prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle aurait pu rêver».

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Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de l’Amérique des opinions bien erronées.

La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son secours?

Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir autrement.

En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre. Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était menacée.

La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre. Comme l’écrivait justement le _Morning Post_:

«C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition de la sécurité de l’Angleterre.»

Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte suffisante pour résister à celle de l’Angleterre.

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La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était, au fond qu’une guerre anglo-germanique.

Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique, qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de l’Allemagne.

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Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les États-Unis ont largement bénéficié du conflit.

«La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.»

La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens.

C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les utopies socialistes.

C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant, comme les États-Unis, cet oppressif régime.

Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du monde.

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Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre 1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement.

«Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique. Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique.

Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.»

Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927, montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe:

«L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.»

Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue.

Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que l’Europe deviendrait infiniment pauvre.

Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons, notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de servitude.

LIVRE V

NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES.

POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE

CHAPITRE PREMIER

LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA DICTATURE

Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de gouvernement: monarchie, république, etc.

C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli sept millions de suffrages.

Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les crues du Nil.

De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.

Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime. L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne monarchique d’hier. On a dit avec raison:

«La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel, subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la démocratie.»

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Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de décrets.

Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la propriété individuelle.

Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue hebdomadaire_:

«Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des transactions, la monnaie, bientôt l’héritage...

Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui soient restés encore un monopole de l’État.»

Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront naturellement à tout retour de l’ancien régime.

La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de les découvrir.

Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de dictature reparaît partout.

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Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant les complications de l’âge moderne.

Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti: autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle, etc.

Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à dominer les groupes modérés à volontés faibles.

Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses propositions.

Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton, puis Robespierre.

Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se virent obligés au contraire de les augmenter.

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Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays.

L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre, berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la _Westminster Gazette_:

«Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser une période de gouvernements autocratiques.»

Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions, renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les termes suivants cet aspect de la vie parlementaire:

«Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de budget.»

Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il subira forcément la transformation suivante:

Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour une période limitée de quatre ou cinq ans.

M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront être indépendants de tels votes.

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L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs.

Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires, mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés.

Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature militaire ou une dictature communiste.

Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité, fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci.

Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en dictatures.

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En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces collectives qui prétendent les remplacer.

Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction, elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les parlements, deviennent incapables de le gouverner.

Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils.

Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti personne.

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