L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités
Part 4
Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils? Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre? Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons.
Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont absolument rien obtenu.
Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque, sont donc entièrement illusoires.
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L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique. J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les firent naître.
Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut, contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance, dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.
En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne saurait trop le redire, leur seul guide.
Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement inutiles.
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Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne pouvoir se passer.
Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes. Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les milices, devant une armée disciplinée.
La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte d’un ennemi qui profiterait de leur désunion.
Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère n’ont rien de trop paradoxal:
«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même joug.»
Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.
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Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les idées chimériques restent prédominantes.
C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la série des réponses.
Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une fédération européenne faisant partie de la Société des Nations».
L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa réponse «est vague et insuffisante».
M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent sur l’avenir.
«Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les peuples incapables de désirer la guerre».
Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes».
Rien, on le voit, de plus simple!
M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité.
«La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et coloniales avec l’Allemagne...
L’auteur conclut en disant:
«Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la défensive armée.»
M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations.
«Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être, mais, en tout cas, plus énergiques.»
M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant à croire que:
[3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M. Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible, il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de l’Académie des Sciences.
«Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien, n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de l’humanité».
Il ajoute:
«Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.»
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Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers, s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée d’attaquer leurs voisins.
La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs dissensions intestines.
La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu.
CHAPITRE III
LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES
Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des représentants de chaque pays.
Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les illusions des gouvernants.
La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde.
Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes pour la provoquer ou se la faire déclarer.
Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de risquer son aventure.
Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire?
Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien efficace du droit et des ambitions transformées en droit.
Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter, comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils devraient désarmer!
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Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez justes. En voici quelques-unes:
«Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et dangereuse illusion.»
Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes:
«Je dis aux petites nations:
«Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la catastrophe, c’est l’arbitrage.»
Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui le tribunal d’arbitrage:
«La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur demander:
«--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage?
«Et la deuxième sera de leur dire:
«--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous toujours les enfants des ténèbres?»
Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés serait probablement beaucoup plus efficace.
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Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la supériorité sur les alliances.
Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français, ont été conduits à s’unir.
Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui, suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de paix prolongée.
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La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme des hommes.
Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement.
Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur ne fut si épais qu’aujourd’hui.
La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne connaît pas la raison.
Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4].
[4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son entreprise:
Locarno, 17 octobre 1925.
«Mon cher bon Docteur,
«Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas, dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma chimérique entreprise:
«Enfin le destin favorise quelquefois les fous.
«Toutes mes amitiés. A bientôt.
«ARISTIDE BRIAND.»
C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible, édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes civilisations.
LIVRE III
LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES
CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES
Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient donc une grande utilité pour les pays victorieux.
Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme maintenant par millions.
Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population. Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection négative est donc source de régression et non de progrès.
Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les petites armées de métier ont été remplacées par des millions de combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites, mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité.
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Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre dans les luttes modernes.
On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité.
Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et de certains diplomates pour ne pas le prévoir.
Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit, les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre en Europe:
«N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises. «_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._»
On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour contraindre le vaincu à demander la paix.
Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille hommes?
Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de terreur plus efficaces que le gain des batailles.
C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment.
Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche, c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et plusieurs départements français.
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Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants, procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira certainement plus de la guerre que les armées.
Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une collectivité que ses moyens de défense font juger invincible.
CHAPITRE II
POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES
En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande association pourrait leur fournir en cas d’agression.
La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent les peuples désarmés ou insuffisamment armés.
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Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable.