L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités
Part 3
Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires, conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon suivante:
_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on voudrait lui imposer, oriente sa destinée._
Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion. Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le cas de l’Amérique.
Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés: les États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés d’éléments indigènes.
Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs, ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur seul régime réel.
De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds, subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs.
La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence. Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif, ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles qu’au prix de révolutions violentes.
Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes, suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé.
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Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère.
La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République, la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif durant la longue période des persécutions religieuses.
La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles oscillations entre l’anarchie et la réaction.
Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions résultent des conflits entre les vivants et les morts.
CHAPITRE IV
LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours étrangère.
Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont que des opinions suggérées.
En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée d’erreurs.
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A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande partie, créée par des erreurs de psychologie.
Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire afficher les ordonnances qui le renversèrent.
Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire.
Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent avec enthousiasme la victoire de la Prusse.
La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant les limites fixées.
Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure.
Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes, appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il fallait réduire les armements.
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La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des Français.
L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses.
Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc., réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les mêmes résultats qu’en France.
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Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective que le gouvernement des hommes est si difficile.
Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires.
Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer.
La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère. Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste, belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus.
J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats, médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils ne pouvaient la comprendre.
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Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement formées pendant un temps très long.
Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de créer et de maintenir les personnalités artificielles durables.
La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme.
L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une stabilisation durable.
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Si les grandes variations de personnalités observées pendant les révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités momentanément formées.
Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande parfois la durée d’une génération.
Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations précédentes.
L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations.
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Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée l’Histoire.
LIVRE II
LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
CHAPITRE PREMIER
LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES
Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités intestines empêchent d’apercevoir le danger.
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Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules.
Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions dans le monde entier.
Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle. Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous voyons grandir.
Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.
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Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles s’associeraient contre un futur agresseur.
Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au moins pour quelque temps.
Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet.
Les différences de mentalité des divers peuples constituent les principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité.
Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un but commun.
Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les invoquent.
Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est différente.
N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye devant un ennemi ne les respectant pas.
Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain, irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les passions et les haines qui animent encore les peuples.
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La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour n’être pas vaincues au dehors.
Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des différences d’intérêts.
Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des mentalités plus profondes encore.
Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer, je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une incompréhension totale domine leurs relations.
Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la destinée des nations.
Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale est plus manifeste encore.
C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples.
On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle pouvait souhaiter.
Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis l’Allemagne.
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On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples, dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant, domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou leurs doctrines.
Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les autres.
Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent parfois en violence.
Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales, telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître immensément la puissance et la richesse des peuples.
J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions d’ouvriers[2].
[2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion.
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Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute la partie valide d’une population.
L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à s’aimer, au moins à se supporter?
Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui, directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la paix si ses voisins veulent la guerre.
Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste toujours soumis aux influences de l’antique barbarie.
CHAPITRE II
LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES
Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde allait s’ouvrir pour le monde.
Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à l’horizon.
De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles espérances.
Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des illusions dans la vie des peuples.
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La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je viens de parler.
Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais les solutions proposées restent bien enfantines.