L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités
Part 13
Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses servent de monnaie. C’est la phase dite du troc, à laquelle reviennent les nations civilisées quand leur ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, une foule d’objets: le stère de bois, l’hectolitre de blé, le quintal de charbon, etc., devinrent des unités monétaires servant aux transactions. Les guerriers du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils échangeaient un bœuf contre un bouclier.
Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie usuelle, comme l’indiquait l’expression «mettre à quelqu’un un bœuf sur la langue», c’est-à-dire acheter son silence.
Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un maniement facile, on chercha naturellement une autre marchandise aisée à manier et possédant, en même temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des métaux divers, l’or et l’argent notamment, divisés en petits fragments, finirent par devenir la monnaie universelle.
A une époque relativement récente on chercha les moyens d’éviter les transports incommodes de monnaies en les déposant dans les coffres-forts d’établissements spéciaux chargés de les conserver et qui donnaient, en échange, des reçus indiquant que l’or et l’argent déposés seraient rendus immédiatement à toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant la guerre le billet de banque n’était pas autre chose puisqu’il représentait simplement le reçu d’un dépôt remboursable à volonté.
Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque à coût forcé, non échangeable contre une valeur métallique, n’a aucune analogie avec l’ancien billet de banque remboursable à vue. Il constitue simplement un titre d’emprunt sans date de remboursement et se trouve comme tous les titres analogues soumis aux fluctuations du change.
Cette créance peut être comparée à un titre de rente dont la seule garantie est la confiance inspirée par l’état émetteur. Son cours varie avec les oscillations de cette confiance. La cote de la Bourse, comme il a été précédemment expliqué représente les arrêts sans appel d’une sorte de tribunal mondial décidant du degré de confiance inspiré par les divers états.
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La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique permet aux états de créer une source artificielle de richesse momentanée. Mais, à mesure que les émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, la confiance diminue et la valeur des billets émis descend rapidement vers zéro, comme l’Allemagne en fit l’expérience.
L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme le ferait, d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques.
Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée se termine toujours par la ruine, elle montre aussi que cette inflation peut rendre momentanément de grands services à un pays.
C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de banque à cours forcé que l’Angleterre put se procurer les ressources nécessaires pour combattre Napoléon. Plus heureux que nos billets modernes, les billets anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur cours et, après la guerre, ils purent être bientôt remboursés au pair.
Ce fut également avec le mark à cours forcé que les Allemands reconstruisirent leur flotte, bâtirent de grandes usines et préparèrent leur renaissance économique. Elle leur servit également à se constituer à l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent plus tard la garantie d’une nouvelle monnaie dès que l’ancien mark, tombé au voisinage de zéro, fut retiré de la circulation.
Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour servir de garantie à une émission importante de la nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une garantie hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. Les billets alors émis étaient comparables aux obligations hypothécaires de notre Crédit foncier, c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait seul de cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite aux variations du change et resta aussi stable que la livre anglaise ou les dollars américains.
La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son territoire.
Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait multiplier qu’en retombant dans l’inflation.
En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40 milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des sommes empruntées.
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L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts.
En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier maintenant.
CHAPITRE II
STABILISATION ET REVALORISATION
La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa valeur comme en France, en Belgique, etc.
Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était nécessaire de trouver un remède à cette situation.
Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les brièvement.
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La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100.
A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande. Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui pensent que:
«La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été stable sur le marché des changes.»
D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p. 100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours, après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années.
Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de divers pays, la France notamment.
Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à des époques où les valeurs successives du franc étaient fort différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs.
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La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays.
Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet 1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards, et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres, des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une très incertaine façon.
La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance.
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La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point de vue qu’au point de vue psychologique.
Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que voici:
Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait, comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire.
En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à celle livrée pour cinquante francs-papier.
Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer définitivement une part très importante des richesses et des biens que possède la population.»
Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien taux.
Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or, en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances.
Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts, rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients psychologiques.
Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a émis, mais il n’en a rien été.
Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or très inférieure au chiffre d’émission des billets.
Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse, c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront probablement bientôt l’expérience.
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Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la tribune:
«Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale. Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes pas encore là.»
On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie. Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français au cours déterminé par une loi.
Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop.
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On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies, celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan Dawes, faisait remarquer:
Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations étrangères.»
«--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour les valeurs du monde.»
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Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre les forces économiques et les influences psychologiques qui caractérisent l’âge actuel.
La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces psychologiques sont parfois plus puissantes encore.
CHAPITRE III
FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION
Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes.
On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants:
1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis;
2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc;
3º stabiliser la valeur du franc par décret.
Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée.
Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le concours de l’étranger».
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Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle prépondérant.
Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne, notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que:
«... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative, qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel, entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.»
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Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc.
Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la situation avait été critique:
«Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse 240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à 44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité de suspendre ses paiements.»
La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut inspirer confiance.
Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11 décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de 120 points sur le mois de juillet.
La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance.
La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes.
Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle des influences psychologiques:
«Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la stabilité de fait.»
La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie. Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient alors presque inutile.
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Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient été probablement plus dangereux qu’utiles.
Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret.
Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs propositions.
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_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens alliés.
Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc, n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet, sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement contraire à celui espéré.
En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ des billets de banque français en circulation.
J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis:
«Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome imposait à ses ennemis.»