L'été de Guillemette

Part 3

Chapter 33,863 wordsPublic domain

Vite, elle se dresse, tamponne son mouchoir sur ses yeux, et se met en devoir de descendre. Un monsieur la croise, et, sous la lumière, voit la trace des larmes sur le visage altéré. Il salue avec respect, se disant que cette dame si affligée vient, sans doute, d’apprendre quelque douloureuse nouvelle, et il lui offre l’hommage de sa compassion silencieuse.

Elle ne le soupçonne guère et remonte en voiture, accablée par toutes les conséquences de cet examen manqué... Irritation de son mari qui fut jadis un brillant élève, ignorant des échecs... Mauvaise humeur d’André, contraint de travailler pendant les vacances. D’où, tiraillements, scènes, séjour d’Houlgate troublé, alors qu’elle souhaitait tant jouir du retour de son frère!... Ah! qu’a-t-elle fait pour mériter une telle épreuve?

Et son regard interroge le ciel sombre, toujours strié de lointains éclairs. Mais une averse a mis un peu de fraîcheur dans l’air. Un souffle tiède erre sur les feuilles. La nuit devient charmeuse. Des couples flânent paresseusement; et, dans l’ombre, les mains se cherchent, les lèvres se rapprochent...

Sur le balcon, dressé haut vers le plein ciel, le jeune ménage Rochet veut jouir de la douceur du soir. Mais Monsieur reste assombri des fâcheuses révélations apportées par Mme Seyntis; et sa petite femme est dépitée devoir que, par sa seule présence, elle ne le distrait pas de ses réflexions. Pour le ramener à de meilleurs sentiments, elle appuie la tête contre son épaule.

--Ah! Paul, je t’en prie, ne t’inquiète plus de ce garçon et occupe-toi de moi qui ne t’ai pas vu de la journée!

Monsieur sourit et se penche très volontiers sur le visage levé vers le sien... Alors, bien vite, et sans peine, il oublie André, ses contre-sens, son piteux devoir français, et trouve exquis de murmurer de tendres et douces folies à la charmante jeune dame que la loi et l’Église lui ont donnée pour compagne.

Au bout d’un instant, certaine de sa victoire, c’est elle qui reprend d’un ton de confidence:

--Il est plutôt stupide, ton André, n’est-ce pas?

--Mais non! mais non! fait-il, paternel. C’est un gentil petit cancre. C’est rare même qu’il me fasse un devoir aussi idiot que celui-ci! Aussi, c’est... embêtant tout de même qu’il rate cet examen!

Gamine, elle répète drôlement:

--Embêtant pour lui?

--Et pour moi!... Les parents sont des êtres bâtis de telle sorte qu’ils nous rendent invariablement responsables des insuccès de leur progéniture.

Madame mordille sa lèvre, et, d’un ton raisonnable, approuve:

--Ça, c’est vrai!... Enfin, tant pis, puisque nous n’y pouvons rien... Et penser que notre Jacques nous donnera peut-être, un jour, des émotions comme celles de la pauvre Mme Seyntis! Il est vrai que, sûrement, ce sera un bûcheur comme son papa!

Et elle a un regard caressant vers son seigneur et maître. Ce regard glisse ensuite vers la chambre, riante en ses tentures de voiles de Gênes, où le poupon sommeille sous le tulle de ses rideaux, près du grand lit conjugal, préparé pour la nuit.

M. et Mme Rochet, rapprochés sur leur balcon, oublient, cette fois, tout à fait André et son bachot.

Cependant, Mme Seyntis, lamentable, roule vers sa somptueuse demeure... La voiture s’arrête. La mort dans l’âme, elle rentre dans le petit salon où Guillemette fait vaguement du filet,--c’est la mode,--gagnée par l’agitation d’André qui se meut, tel un écureuil dans une cage, l’air si bourru, que Mad n’ose plus lui faire part de sa tendre sympathie.

Tous trois ont la même interrogation:

--Eh bien? mère.

--Ah! mon pauvre enfant, tu avais raison: ta version est pleine de contre-sens, et ton devoir français est un des plus mauvais que tu aies faits!

Tableau! André est furieux contre les examens, les professeurs, les travaux supplémentaires qu’il entrevoit...--pas contre lui-même. Mme Seyntis est très émue. Mad repleure. Guillemette pense que les garçons semblent avoir été créés pour jeter la perturbation dans les familles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils sont pénibles, les jours qui suivent, en attendant que le jury ait définitivement décidé du sort d’André. M. Seyntis, retour d’Angleterre, a fulminé contre son héritier, justement responsable de la catastrophe. Sans grand espoir d’un miracle, Mme Seyntis a pieusement redoublé ses invocations aux saints, protecteurs des examens. André est allé déjeuner avec les vicaires de sa paroisse; et il a été gratifié de si paternels encouragements qu’il est tout prêt à croire que, par pure malice, M. Rochet lui a découvert des contre-sens. M. le curé lui-même,--à qui depuis sa tendre enfance sa mère l’envoie déverser les secrets de sa jeune conscience,--n’a pas semblé, du tout, considérer la partie comme perdue.

Tout de même, il voudrait bien avoir la certitude que la bonne chance l’a favorisé, si peu qu’il l’ait aidée. Or, cette douce espérance, un entretien avec M. Rochet la lui enlève et son dernier mot, alors qu’il part chercher son arrêt, est celui-ci:

--Vous savez, maman, ne vous attendez à rien de bon! Je suis fichu!

Mme Seyntis en a terriblement peur. Aussi, c’est avec une vraie fièvre que, ce matin-là, elle donne ses ordres et remplit, avec son habituelle conscience, ses devoirs quotidiens de maîtresse de maison. A toute minute, ses yeux vont à la pendule... André arrive... Il va savoir... Et elle aussi saura... Maintenant, il est inutile d’invoquer les puissances célestes!

Une sonnerie au téléphone. Sûrement, c’est la nouvelle! Elle est toute blanche et sent, en tout son être, que les examens sont un supplice pour les mères. Elle se répète, dans une crainte nerveuse de la déception:

--Il est refusé! Certainement, il est refusé!

Et elle reste immobile devant son téléphone, ayant une peur lâche, aussi bien d’entendre que d’interroger...

Pourtant, à quoi bon hésiter davantage? Il faut bien accepter les épreuves, les supporter...

--Allo!... Allo!...

Quelqu’un parle dans le téléphone. Instinctivement, elle écoute. Mais elle est si troublée que les mots lui arrivent vides de sens, en un bruit confus. Elle demande:

--Parlez plus nettement! Je ne comprends pas!

--Reçu! Il est reçu! articule la voix de M. Seyntis.

Une bouffée de joie monte, étourdissante, au cerveau de Mme Seyntis.

Elle répète, n’osant croire qu’elle ne se trompe pas:

--Il est reçu?... Vous dites qu’il est reçu?

--Oui, reçu! fait encore la voix lointaine de M. Seyntis. Je ne sais par quel miracle. Mais l’évidence est là!... Notre gamin passe en ce moment l’oral. Je retourne l’entendre. J’espère que la chance sera pour lui jusqu’au bout!

Mme Seyntis ne demande pas autre chose. Ah! oui, André reçu avec les devoirs dont il est coupable, c’est un miracle! Elle en est si convaincue qu’elle n’a plus une seconde d’inquiétude sur le résultat définitif. Ses ferventes prières ont été exaucées; et comme le lui avait prédit Guillemette, il lui a porté bonheur d’avoir rendu service à Mademoiselle.

Ah! la joyeuse matinée, après ces trois jours d’angoisse. Mme Seyntis se sent la légèreté d’un papillon; et son âme pieuse se répand en actions de grâces. Vite, elle fait prévenir M. le curé.

A midi, André arrive en coup de vent:

--Je suis reçu! reçu!... J’ai dit des inepties en allemand et dans le cours du Rhône!... Mais ça n’a rien fait!

Il exulte et, dans la sincérité de son âme, trouve sa réussite toute naturelle. Comme lui pense Mad qui témoigne son allégresse par une danse de sauvage.

--Mère, je suis un peu en retard. J’ai voulu annoncer à M. le curé le bon résultat qu’il m’avait prédit.

--Tu as bien fait... Je lui avais déjà envoyé un mot...

Nouveau coup de timbre. C’est M. Seyntis. Lui aussi est satisfait, quoique fort surpris de cette conclusion inespérée; et, tout en posant sur la table son chapeau et ses journaux, il explique gaiement à sa femme:

--Quelle diable d’idée avait eue Rochet de nous tourmenter ainsi? M. le curé avait été un plus aimable prophète, j’ai passé chez lui pour le lui faire savoir...

Décidément, M. le curé n’ignorera pas qu’André Seyntis a été reçu à son bachot par un heureux coup du sort dont le pourquoi demeurera un mystère.

IV

Sous la nacre du ciel, les vagues poudrées de lumière ont des courbes molles d’où jaillissent des aigrettes d’argent. Une senteur de mer et de fleur monte des eaux qui ondulent sur le sable, de la floraison des massifs, épandus sur les terrasses, dans les jardins brûlants, ivres encore du soleil d’août qui s’abaisse lentement vers l’horizon clair. Devant les fenêtres de sa sœur, André clame:

--Guillemette, es-tu prête? Maman dit qu’il va être l’heure de partir pour la gare, si nous ne voulons pas manquer l’oncle.

--Je viens, je viens! annonce Guillemette qui, sans nulle hâte, achève de se mettre en tenue de sortie.

Par amour de l’art,--est-ce pour cela vraiment?--elle a fait de son mieux à cette fin d’offrir à son oncle, dès l’arrivée, un agréable spécimen de jeune Parisienne. A-t-elle réussi? Pour s’en assurer, malgré les appels sonores d’André, elle demeure encore une seconde, debout devant la psyché qui occupe un des angles de la chambre, sous la pleine clarté tombant de la fenêtre. Elle tire, puis relève quelques petites mèches folles de cheveux, sous sa grande capeline de paille, arrange dans sa ceinture, où se fanent des roses, les plis de la blouse de mousseline, inspecte la peau immaculée de ses souliers de daim blanc... Tout cela n’est pas mal, pas mal du tout!...

Encore un appel. Cette fois, c’est Mme Seyntis qui, à son tour, jette un «Guillemette!» presque impatient.

--Me voici, maman. J’accours!

Guillemette saisit au vol ses gants, son ombrelle, et comme un tourbillon blanc, apparaît sur le perron, histoire de ne pas faire attendre sa mère, en fillette bien élevée, car elle sait que l’heure du train n’est pas encore toute proche.

En effet, comme d’ordinaire, Mme Seyntis, aiguillonnée par la crainte d’être en retard, est de beaucoup en avance. La gare est encore à peu près sevrée de voyageurs. André en profite pour observer, à son aise, les manœuvres des employés et se campe mal à propos sur leur chemin, quand ils évoluent avec des marchandises à charger. Mad le suit comme toujours. Guillemette, frottant l’asphalte du bout de son ombrelle, se demande, curieuse, si elle va retrouver le sérieux oncle René d’autrefois... Et Mme Seyntis songe à s’asseoir, car son émotion lui donne une soudaine lassitude.

Un voyageur a encombré le banc de ses paquets et a l’air très mécontent que Mme Seyntis manifeste l’intention d’y prendre place. Elle, d’ordinaire, est la mansuétude même; mais l’arrivée de son frère lui donne des nerfs très vibrants. Comme ce voyageur n’a pas l’air de se douter qu’il devrait écarter son chargement, elle repousse les paquets sans plus de cérémonie.

L’homme tressaute.

--Mais, madame, prenez garde! Ce sont des marchandises qui payent...

Mme Seyntis regarde de haut en bas cet inconnu qui se permet de lui parler; et elle réplique vertement,--le sans-gêne lui est odieux:

--Les bancs sont pour les voyageurs, non pour les marchandises!

Et elle s’assied à la place qu’elle s’est faite. Elle est un peu rouge, parce qu’elle déteste se voir en évidence et vient de remarquer que des voyageurs ont entendu le colloque et sourient. D’elle? de ce malotru? Pendant une seconde, Mme Seyntis est si contrariée de l’incident qu’elle en oublie son cher voyageur.

Mais André revient affairé.

--Le train est signalé. Vous entendez? maman.

Mme Seyntis n’entend rien du tout. Mais cependant elle se lève comme si la locomotive entrait en gare. Guillemette vient près d’elle. D’un geste machinal, elle relève de petits cheveux sur sa nuque.

Un sifflement aigu, un panache de fumée, un bruit sourd qui grandit et le train arrive en grondant. Des portières s’ouvrent; Mme Seyntis est toute pâle et mordille sa lèvre qui tremble.

--René! Ah! voici René!

Et oublieuse de sa réserve coutumière, elle court vers le voyageur qui saute de wagon, et l’embrasse avec effusion, sans souci des regards.

Discrètement, Guillemette, Mad, André sont restés un peu en arrière; mais tous trois contemplent leur oncle avec un juvénile intérêt.

II est grand, brun, a des yeux très noirs, un teint brûlé qu’accentue l’éclair d’ivoire de très belles dents et la blancheur immaculée du col qui enserre le cou; une tenue de clubman élégant et correct,--aucune recherche de chic,--avec ce quelque chose qui trahit l’officier en civil.

C’est à peu près ainsi que Guillemette se le rappelait. Pourtant, elle ne le voyait pas si bronzé et elle lui croyait l’air plus froid, plus sévère. Il est vrai qu’en ce moment, il sourit en tenant les deux mains de Mme Seyntis, dont les joues, maintenant empourprées, sont humides.

Elle est tellement toute à la joie de ce retour, qu’elle en accepte sans contrariété l’annonce que son mari, retenu pour affaires, ne pourra arriver que le lendemain. Elle répète, comme le cri même de son cœur:

--René! mon René!... Quel bonheur de te retrouver!... Mais j’oublie de te présenter tes neveu et nièces!... pense-t-elle soudain.

--Laisse-moi les reconnaître! Marie... Ce grand garçon, c’est André... Et celle-ci, ce doit être la jeune Mad... Et... est-ce que vraiment cette belle demoiselle est ma nièce Guillemette?... Ah! le temps!... le temps!... Il y a décidément bien des années que je suis parti... Je peux embrasser? Marie.

--Mais bien entendu! Quelle question!

--Vous permettez aussi? Guillemette. En l’honneur de mon arrivée.

Elle lui tend ses joues fleurant l’œillet et la jeunesse; et elle éprouve une bizarre impression de surprise, à sentir sur son visage l’attouchement de ces lèvres masculines, le frôlement de la moustache qui garde un parfum vague de bon cigare.

C’est qu’aussi l’oncle René ne la tutoyant plus, la traitant en grande personne, lui paraît un étranger, un oncle tout neuf dont elle ne sait rien, si ce n’est qu’il a l’air de la trouver gentille à voir. Cela ne lui est pas désagréable du tout; et avec une bonne grâce parfaite, elle accepte le regard attentif, étonné, pénétrant des yeux noirs, qui semble vouloir aller jusqu’au fond de l’âme.

--Laissez-moi vous contempler un peu, Guillemette. Je ne sais pourquoi, je n’avais pas pensé que je vous retrouverais une jeune fille. Quel âge avez-vous donc?

Elle a un rire léger, amusée de la question qui lui rappelle le temps où elle était une petite fille très indisciplinée, souvent morigénée par l’oncle si sage.

--J’ai pris des années, mon oncle. J’ai passé les âges qui s’avouent en dehors de la famille. Mes dix-huit ans sont venus en janvier dernier.

--Mes compliments, ma nièce. Vous êtes décidément entrée dans le clan des personnes sérieuses.

--Hum! hum! fait, avec un peu de malice, Mme Seyntis chez qui l’arrivée de son frère semble ranimer la gaîté de sa jeunesse.

--Maman, maman, ne soyez pas taquine et reconnaissez que vous pourriez avoir une fille beaucoup plus détestable! Je m’applique à être si gentille!

--Ah! tant mieux, ma nièce, car j’espère que votre gentillesse voudra bien se faire sentir jusqu’à moi!

--Bien sûr, si vous le méritez, oncle René. Ma bonté s’étend à toute la nature, comme on dit en poésie.

Elle lui glisse cela, d’un accent qui est un délicieux amalgame de coquetterie et de candeur. De nouveau, les yeux noirs arrêtent un regard de curiosité sur elle qui ressemble si peu à la jeune fille que fut sa mère autrefois. Quel monde, à lui inconnu, semble enfermer cette jolie forme souple!

Le train s’ébranle de nouveau vers Cabourg. Et Mme Seyntis, alors arrachée à sa joie, s’avise qu’il serait préférable de regagner les _Passiflores_. C’est, aussitôt, le prosaïque souci des bagages à reconnaître. Les porteurs se précipitent; le chef de gare lui-même s’empresse, Mme Seyntis étant un personnage à Houlgate; et l’oncle René donne ses ordres avec le parler net et bref des hommes habitués au commandement.

--Mon oncle, vous revenez en voiture, n’est-ce pas? insinue Mad, qui trouve son oncle très bien et a envie de lui dire quelque chose d’aimable pour qu’il s’occupe d’elle.

--Ma nièce, je crois que j’aurai la force de marcher!

--Ah! marmotte la petite, désappointée. Mais c’est que maman, elle, déteste la marche.

--Eh bien, nous monterons tous en voiture avec «maman». Marie, je suis à toi, j’en ai fini avec les bagages.

Devant la gare, stationne la Victoria dont les chevaux battent la poussière.

--Guillemette, mets-toi près de moi, dit Mme Seyntis; Mad se glissera entre nous, et nous laisserons le siège de devant pour nos deux garçons.

Le second garçon, c’est l’oncle René. Cela amuse Guillemette d’entendre Mme Seyntis traiter avec tant de désinvolture ce frère qui la dépasse de toute la tête et dont le visage, quand il ne sourit pas, est plutôt sévère. Ah! l’oncle René n’a pas l’air d’un jeune homme flirt; rien d’un frivole danseur de cotillon!

Guillemette le considère assis devant elle tandis qu’il cause gaiement avec sa mère. Est-ce lui qui a rajeuni ou elle qui a vieilli? mais bien moins qu’autrefois, il lui paraît un monsieur d’âge, quelque chose comme un jeune père...

Et sa pensée audacieuse de petite Ève se demande ce qu’il y a derrière ce masque sérieux, calme, mais un brin austère... Un masque énergique, aux lignes très nettes, coupé par la barre des sourcils, droits comme doit l’être la volonté du capitaine Carrère. Mais les yeux qui regardent sous ces sourcils impérieux ont quelque chose de très bon... Et comme la voix brève a parfois des inflexions tendres pour s’adresser à Mme Seyntis!...

Peut-être il parlait ainsi à Nicole. Pourtant, il n’a pu la charmer, faire qu’elle ne redoutât pas ce qu’elle appelait, plutôt moqueuse, la «sagesse» de René Carrère... Dans le souvenir de Guillemette, jaillit la vision de la jeune femme, en ce jour d’été où, devant les étoffes soyeuses, quelques mots, dits par hasard, ont, tout à coup, évoqué un passé enseveli comme le sont les morts. Sous sa capeline enguirlandée de roses, Nicole avait des yeux songeurs, tristes même, tandis qu’elle parlait en souriant, avec des lèvres qui semblaient frémissantes, de ces choses finies. Bien finies?... Dans quelques semaines, à Houlgate, lui et elle vont se revoir, vivre l’un près de l’autre.

Guillemette est si intéressée par ce problème sentimental, qu’elle est saisie de s’entendre tout à coup interpellée:

--Guillemette, ma nièce, est-ce que vous êtes toujours silencieuse ainsi?

Avec malice, elle jette, l’air sage:

--Comme toutes les personnes raisonnables, mon oncle, j’ai mes heures de méditation.

--Ah! très bien!... très bien!... Marie, tu avais honteusement calomnié cette jeune fille en la traitant de gamine! Et peut-on vous demander l’objet de votre méditation, ma chère nièce?

Elle devint toute rouge comme si les yeux de l’oncle René allaient lire en elle, et le sourire où il y a de l’enfant et de la femme retrousse ses lèvres:

--Je compare l’oncle René d’autrefois avec celui d’aujourd’hui!

--Il y a changement sensible?... Vous me trouvez bien vieux, avouez, Guillemette. Je vous fais, plus que jamais, l’effet d’un oncle?

Elle secoue la tête.

--Non, au contraire... J’avais gardé le souvenir d’un oncle René très grave, un peu... croquemitaine... Mais vous avez l’air beaucoup plus... plus à ma portée...

--Ah! tant mieux! Car j’ai grande envie que vous me trouviez un oncle charmant, déclara-t-il joyeusement, tandis que Mme Seyntis s’exclame:

--Voyons, Guillemette, ne commence pas à dire des sottises!

Elle est un peu déroutée par la transformation que le temps semble avoir opérée dans les rapports de son frère et de Guillemette. Elle, aussi, au premier moment, a été surprise qu’il ne la tutoyât plus. Pourtant, elle ne lui a pas rappelé ses habitudes d’antan. Les années qui viennent de s’écouler ont creusé un invisible sillon et tracé des distances.

--Et vous ne me gronderez plus, mon oncle?

--Oh! je ne me le permettrais pas...

--Hum, hum! Vous êtes très sage et moi, je ne le suis guère!

--Guillemette, soyez bonne, ne vous moquez pas de moi!... et donnez-moi seulement la permission de vous gâter!

--Oh! je ne demande pas mieux! J’adore qu’on me gâte!

Elle a parlé avec tant de conviction que tous se mettent à rire. Mad pense qu’elle aussi aime à être gâtée. Mais elle n’ose pas le dire!

La voiture roule dans les avenues claires que bordent des villas aux terrasses fleuries de géraniums roses. Des femmes, en robe blanche, passent sous le dôme feuillu des arbres. Des attelages filent, d’une impeccable élégance. Un honnête tramway, antique et modeste, corne éperdument pour annoncer qu’il va s’ébranler vers Cabourg. Les nourrices font jouer les tout petits sur la place ombreuse d’où partent les avenues plantées de vieux arbres et le large chemin qui descend vers la plage.

--Ah! mon petit Houlgate n’a pas changé depuis quatre ans! Comme je le retrouve pareil à lui-même!... fait l’oncle René de cet accent qui assouplit étrangement sa voix... Si pareil que, n’étaient ces jeunes visages, je pourrais croire que j’ai rêvé mon séjour en Afrique. Ah! la mer, la mer française!

L’oncle René regarde avec une sorte d’avidité les eaux qui miroitent somptueusement, telle une immense nappe étincelante, hérissée, près du rivage, par les sombres silhouettes de roches basses, noires de varechs.

Mais la voiture tourne brusquement et s’engage sous la haute porte couronnée de clématites, derrière laquelle s’allonge le parc, avec la perspective charmante des massifs en fleurs, des allées poudrées de sable sous la dentelle des branches.

Derrière les fenêtres ouvertes, les rideaux se soulèvent, à la brise du crépuscule. Au pied du perron, sous les arbres, les sièges groupés ont un air d’intimité.

--René, te voilà chez toi! dit affectueusement Mme Seyntis. Les _Passiflores_ te souhaitent la bienvenue!

Il lui sourit; et il y a une sorte de ferveur joyeuse dans son accent quand il répond:

--Que c’est bon, le _home_, comme disent nos voisins... Surtout après un exil de plus de quatre années!

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Guillemette serait peut-être un peu embarrassée d’expliquer par quelle suite de sentiments complexes, pendant le dîner qui est d’une animation inaccoutumée, elle trouve agaçant de voir l’oncle René répondre généreusement aux questions d’André sur Madagascar; questions qui en amènent d’autres de Mme Seyntis, de sorte que l’oncle René semble transformé en conférencier. Quand il cause ainsi, elle le retrouve tel qu’autrefois, alors qu’il ne parlait jamais que de choses sérieuses, au temps où il a effrayé Nicole de sa haute raison. Mademoiselle aussi se mêle discrètement à la conversation parce qu’il y est question de géographie.

Dieu! qu’ils disent donc tous des paroles instructives! Guillemette se croit revenue au temps où elle subissait de doctes cours.

Mais si elle est peu charmée de trouver son oncle à ce point prolixe de renseignements sur Madagascar, elle ne peut s’empêcher de s’intéresser à certains détails pittoresques qui colorent ses explications, au sentiment profond qu’elle devine en lui pour les choses de sa carrière. Ah! il est un soldat convaincu!

Cependant, si occupé soit-il par l’obligation de répondre aux questions qui pleuvent dru sur lui, il s’aperçoit assez vite que Guillemette écoute silencieuse, ouvrant de larges prunelles où se jouent les reflets de sa pensée.

Et il demande:

--Ce sont mes sempiternels récits qui vous rendent muette ainsi? Guillemette.

--Mon oncle, je m’instruis...

--Que vous êtes donc sage! ma nièce.

--Suffisamment à votre gré? oncle René. Car j’imagine que vous ne devez apprécier que les jeunes personnes dont les qualités sérieuses sont à toute épreuve... Ah! quelle tante parfaite vous me donnerez sûrement!

--Une tante? répète-t-il, saisi. Puis il se met à rire:

--Ah! vous ne perdez pas de temps, petite Guillemette. A peine suis-je débarqué que vous me mettez en ménage...

--C’est pour votre bonheur, mon oncle.

--Espérons-le, ma nièce.