Part 2
--Parce que l’été est une saison dure à passer pour moi!...
Guillemette la regarde sans comprendre; et Mademoiselle se sent loin,--oh! si loin!--de cette jeune créature que la vie a comblée.
--L’été vous est dur?...
--Oui, c’est un temps pendant lequel je ne gagne pas, murmure Mademoiselle. Il m’apporte des vacances forcées; et... il ne m’en faudrait pas!
Guillemette serre inconsciemment ses deux mains l’une contre l’autre. Quelque chose qui ressemble à une angoisse l’a fait tressaillir; car si les paroles de Mademoiselle sont pour elle dépourvues d’un sens précis, elle les devine cependant lourdes d’inquiétudes... Et sa jeunesse heureuse se cabre, en un sursaut de révolte, devant la loi cruelle qui pèse sur certaines existences. Misérablement, elle se sent impuissante pour venir en aide à la petite institutrice de Mad.
Il y a, entre elles deux, un léger silence; Mademoiselle est toute à son tourment; et, Guillemette qui, de tout cœur, souhaiterait le lui enlever, se demande, sans trouver de solution, ce qu’elle pourrait bien faire... Le piano frémit, torturé par Mad qui s’impatiente devant un passage hérissé d’imprévu. Guillemette suggère, encourageante:
--Mais puisque vous gagnez toute l’année, Mademoiselle, vous pouvez bien vous reposer un peu pendant les vacances!
--Il faut vivre aussi au temps des vacances, articule humblement Mademoiselle. C’est pourquoi je ne peux pas me réjouir, comme vous, de les voir arriver!
--Oui, je comprends! fait Guillemette sérieuse.
Pour la première fois, elle vient d’avoir la conscience nette de ce qu’est la lutte pour ceux qui travaillent afin de gagner leur pain quotidien. Comment, jusqu’à cette minute, lui a-t-il paru si naturel qu’elle n’eût, elle, qu’à se laisser vivre, alors que d’autres doivent peiner sans relâche... Comment a-t-elle pu trouver tout simple que Mademoiselle vienne, chaque jour, faire faire d’insipides devoirs à Mad, passe des instants monotones aux Champs-Élysées à la regarder jouer, trotte pour la conduire à ses cours et soit à tous, sauf à elle-même, de neuf heures du matin à six heures du soir?...
Pourtant, Mademoiselle n’avait pas été élevée pour cette existence de manœuvre. Son père possédait, dans l’armée, un haut grade quand il est mort, il y a cinq ans. Maintenant elle et sa sœur doivent travailler pour leur mère qui est demeurée sans fortune.
Tout cela, Guillemette le sait depuis que Mademoiselle a été placée auprès de Mad; et elle a, sans y prendre garde, accepté une situation dont l’intéressée ne se plaignait pas.
Et voici que soudain, comme si quelque voile mystérieux venait de se déchirer en sa pensée, elle se sent honteuse, au plus profond du cœur, de son luxe, de son existence facile, honteuse de n’être, dans la vie, qu’un inutile petit bibelot. Ardemment, elle souhaiterait faire quelque chose pour alléger la tâche de Mademoiselle. Elle voudrait pouvoir lui offrir tout le contenu de sa bourse, lui assurer des revenus, la mettre à l’abri des soucis d’argent.
Désirs de bébé, elle le sait bien! Ses maigres économies,--elle ignore le secret d’en faire!--seraient une goutte d’eau pour Mademoiselle et lui donner de bonnes rentes est tout aussi impossible... Alors?... Comme c’est peu de chose, le seul désir d’aider!
Guillemette sort toute grave de son entretien avec Mademoiselle. De sa fenêtre, elle la voit quitter l’hôtel, s’en aller d’une allure discrète de souris trottant menu, la tête un peu penchée. Sans doute, elle s’ingénie de nouveau à résoudre le problème qui la trouble et rend Guillemette songeuse.
Se peut-il que l’été, lumineux et fleuri, synonyme pour elle de joyeuses villégiatures, d’excursions, agrémentées de flirts amusants qui rendent exquises les flâneries sur la plage ou par les chemins verts..., ce même été soit, pour d’autres, une saison d’inquiétudes, d’épreuves; si difficile à traverser, que même de pauvres filles, fatiguées comme Mademoiselle par des mois et des mois d’incessant labeur, ne peuvent accepter comme un bienfait le repos qu’il leur apporte... Et parce qu’elle vient de se heurter à cette implacable nécessité, Guillemette ne peut jouir, comme chaque soir, du décor charmant aperçu de sa fenêtre, des jeux de la lumière sur les arbres où tous les verts se fondent en harmonies d’ombres et de clartés, du velours frais des pelouses sous la pluie irisée des jets d’eau... Elle ne voit que les humbles qui, en cette saison d’été, envahissent l’aristocratique jardin, les mères assises, tête nue, sur les bancs--qui, elles aussi peut-être, souffrent d’avoir des loisirs d’été...--les petits, barbouillés de poussière qui jouent avec le sable, en attendant que, dans l’avenir, devenus des hommes, des femmes, ils doivent vivre courbés sous la servitude du travail...
Et le même sentiment de confusion l’étreint parce qu’elle a été comblée par la destinée, sans avoir rien fait pour le mériter... Il lui semble qu’elle ne pourra retrouver sa joyeuse sérénité tant qu’elle n’aura rien tenté pour Mademoiselle, tout au moins.
Le dîner de famille ne la distrait pas des idées qui la hantent. Elle songe que tant d’autres trouveraient aussi agréable qu’elle-même, de croquer des plats très fins, autour d’une table fleurie, dans une salle à manger tendue de tapisseries célèbres, de manier de délicats cristaux, de fines porcelaines, une argenterie artistique, d’être servie par un maître d’hôtel vigilant...
Elle entend son père raconter avec enthousiasme une somptueuse acquisition qu’il vient de faire chez un antiquaire qui possède de coûteuses merveilles. Elle écoute sa mère parler de ses projets d’invitation pour Houlgate, afin d’y amener de jeunes héritières, d’éducation accomplie, à l’intention de son frère, dont une dépêche vient de lui annoncer la très prochaine arrivée...
Ici, elle dresse la tête et oublie un instant Mademoiselle et ses laborieux frères et sœurs... Ah! l’oncle René ne tardera plus à apparaître... Alors il est certain que Nicole et lui vont se retrouver à Houlgate... Mme Seyntis ne paraît pas le redouter... Peut-être après tout, elle n’a ni su, ni deviné... Cela voit si peu clair, les parents quelquefois!
--Marie, je vais faire un tour au cercle, dit M. Seyntis qui a fini de fumer son cigare; et, tout en parlant, il caresse les cheveux de Guillemette laquelle songe à mille choses, debout dans le cadre de la fenêtre, ouverte sur la nuit d’été.
Chaque soir, si aucune invitation n’appelle les Seyntis hors de chez eux,--c’est rare, il est vrai!--Mme Seyntis entend cette phrase de son mari. Et elle l’accueille avec une simple bonne grâce.
--Bien, mon ami, à tout à l’heure!
Ce «tout à l’heure» viendra tardivement. Mais Mme Seyntis est si habituée à ce qu’il en soit ainsi, qu’elle ne pense même pas à s’en étonner, certaine que son mari est au Cercle, comme il le lui dit.
Elle prend son ouvrage, car elle est remarquablement adroite pour les travaux inutiles; et chez elle, il lui faut toujours, entre les doigts, un crochet ou une aiguille, créatrice d’incomparables broderies.
Il n’y a pas de soirée qui lui paraisse meilleure que celles qu’elle passe ainsi...
Les arbres du parc répandent, avec une bonne odeur de verdure, une fraîcheur bienfaisante dans le petit salon où la lampe rayonne une lueur d’or, sous l’abat-jour de soie jaune. Mme Seyntis lève la tête, son aiguille piquée dans la soie de son métier:
--Guillemette, ne reste donc pas ainsi inoccupée à la fenêtre! Prends ton ouvrage. Tu sais que j’ai en horreur les rêvasseries.
Guillemette se détourne. Sa svelte silhouette, habillée de blanc, se découpe sur l’obscur velours du ciel constellé.
--Mère, je ne rêvasse pas... Je réfléchis...
--Et peut-on, ma fille, te demander à quoi?...
Guillemette se rapproche et s’assoit sur une chaise basse, près de sa mère, les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur ses mains croisées.
--Maman... je pensais que vous devriez emmener Mademoiselle à Houlgate...
--Emmener Mademoiselle! répète Mme Seyntis stupéfaite. Quelle idée as-tu là? Guillemette. Je n’ai aucun besoin d’elle. Pourquoi l’emmener?...
Au hasard, Guillemette lance:
--Pour faire un peu travailler Mad!
--Oh! Guillemette, en voilà une invention! fait Mad bondissant d’horreur.
Guillemette ne se laisse pas troubler et continue:
--Et puis... et puis... elle se promènerait avec moi! Vous savez bien, maman, que vous regrettez toujours, dans l’été, que je n’aie personne pour m’escorter sur les routes, puisque miss Murphy ne marche plus! _M’selle_ serait un chaperon parfait!
Mme Seyntis considère sa fille avec une surprise grandissante. Où Guillemette veut-elle en venir? Qu’est-ce que cette fantaisie d’emmener Mademoiselle que, d’ordinaire, elle déclare trop austère...
--Mon enfant, tu ne manqueras pas de société à Houlgate; et vraiment, la villa est trop vite remplie pour que je perde inutilement une chambre en amenant une personne de plus à loger...
Ça, c’est le grave de la question! Si la maîtresse de maison parle impérieusement dans la pensée de Mme Seyntis, il n’y a rien à faire. Et alors, Guillemette prend résolument son parti... Jusqu’alors, par délicatesse, pour ne pas trahir la confidence faite dans une minute de faiblesse, elle a essayé de taire le motif vrai de sa demande... Mais si elle veut le succès, il faut dire la vérité, lui semble-t-il.
--Mère, je crois que vous feriez une bonne œuvre en emmenant _M’selle_!
De nouveau, Mme Seyntis laisse tomber son ouvrage et regarde Guillemette comme si elle venait de s’exprimer en une langue étrangère.
--Comment, une bonne œuvre?... Mais Mademoiselle n’est pas dans la misère, que je sache!
--Non, maman... Mais elle n’est pas très fortunée... Et je m’imagine qu’elle regrette--pour cause!--les mois de vacances où elle ne gagne rien...
Guillemette répète les propres paroles de Mademoiselle afin qu’elles produisent sur sa mère l’impression qu’elles lui ont faite. Mais Mme Seyntis n’a plus dix-huit ans; elle est un peu blasée sur le chapitre des difficultés et infortunes de la vie, d’autant qu’elle ne les connaît pas par expérience. Si charitable et bienveillante qu’elle soit, elle vit enfermée dans l’étroite chapelle où règnent les objets de son culte, son mari et ses enfants; et du reste des humains, elle s’inquiète avec le secret détachement que nous avons pour ce qui nous est étranger. Aussi réplique-t-elle, paisible:
--Ma petite fille, j’ai déjà beaucoup de bonnes œuvres à soutenir; et celle-là ne me paraissant pas d’une nécessité évidente, je trouve plus sage d’en faire la petite économie.
--Oh! maman, Mademoiselle n’est pas riche, nous avons la chance de l’être beaucoup!... Alors, nous n’avons pas le droit de faire des économies avec elle!
Les mots ont jailli de ses lèvres, avant même qu’elle ait réfléchi. Une imperceptible rougeur effleure, telle une flamme, le visage calme de Mme Seyntis. Mais comme elle juge tout à fait inadmissible que sa fille émette un propos qui ressemble à une observation, elle dit, un peu sèche:
--Tu parles comme une enfant, Guillemette, de ce que tu ignores. Il n’est pas de petites économies, retiens-le bien. C’est justement parce que nous avons de la fortune que nos charges sont très grosses... Et elles vont encore s’accroître, puisque la situation faite au clergé de France oblige tous les chrétiens à des sacrifices pécuniaires.
Guillemette regarde la pointe luisante de ses souliers et pense,--non sans un vague remords,--que les soucis de Mademoiselle la touchent beaucoup plus que les épreuves du clergé de France, auxquelles elle compatit avec une involontaire sérénité.
Mais un tel aveu serait d’un déplorable effet auprès de Mme Seyntis qui en serait scandalisée au dernier chef. Le front penché vers son métier, elle pique l’aiguille avec une sorte de nervosité; et, sans que Guillemette ait dit un mot, un brin découragée de si mal réussir en sa diplomatie, elle reprend pour convaincre sa fille, pour se convaincre elle-même qu’elle a raison:
--En somme, Mademoiselle gagne honorablement sa vie. Elle n’a pas besoin que nous lui fassions la charité, j’en suis persuadée; et, quoi que tu t’imagines, je ne sais à quel propos, elle est certainement très contente d’avoir un peu de liberté.
Guillemette serait ravie de pouvoir partager ces opinions optimistes; mais elle garde, trop vif encore, le souvenir du regard, de l’accent de Mademoiselle. D’autre part, elle a l’intuition qu’il est sage de ne pas insister davantage pour ce soir. Et, d’un ton raisonnable, elle dit seulement:
--Maman, bien entendu, vous avez plus d’expérience que moi... Tout de même, j’ai l’idée que si vous pouviez faire du bien à Mademoiselle, cela porterait bonheur à André pour son examen!
Guillemette a jeté cela d’un air innocent. Mais, entre les cils, elle observe sa mère et voit que ses paroles ont enfin porté. Cet examen d’André, dont tout son amour maternel désire la réussite, est, en ce moment, le cauchemar des jours et des nuits de Mme Seyntis. Elle sait trop bien à quel point son cher petit cancre a besoin des lumières de l’Esprit-Saint, pour n’être pas prête à tous les sacrifices afin de les lui assurer, autant qu’il dépend d’elle. Guillemette s’en doute bien, et c’est pourquoi, en l’intimité de son cœur point égoïste, elle se réjouit d’avoir eu l’inspiration géniale de mettre en avant l’intérêt d’André.
III
Ce jeune personnage est certes très loin de partager l’inquiétude de sa mère. Il appartient à l’espèce des nombreux petits hommes qui tiennent à se laisser vivre pour leur plus grand agrément et sont toujours convaincus que leur bonne chance les fera réussir, sans qu’ils aient à se préparer de favorables atouts.
Il s’est donc mis en route d’un cœur tranquille pour le lieu de son épreuve. Mais les événements paraissent avoir altéré cette aimable quiétude, si Guillemette en juge d’après les apparences, alors que, rentrée de ses pérégrinations quotidiennes, elle pénètre dans le petit salon où sa mère brode, devant son métier, très rouge, le visage un peu contracté. André, assis à califourchon sur une chaise, près de la fenêtre, a les yeux braqués sur un livre dont il ne tourne pas les pages.
Elle interroge, pressentant la réponse:
--Eh bien!... Es-tu content?
Les yeux toujours sur son livre, André grogne, maussade:
--Pas du tout!... Je vais être _retoqué_...
Il a une mine furieuse de chat battu qui serait comique si le frémissement des lèvres ne trahissait une enfantine envie de pleurer, comme font les petits dans leur détresse. Et c’est là la révélation d’un état d’âme tout à fait anormal chez ce garçon insouciant.
--Mon enfant, pourquoi dis-tu que tu ne réussiras pas... Tu ne peux pas le savoir! proteste Mme Seyntis dont la voix est tremblante.
Elle pique fiévreusement son aiguille dans sa broderie et fait, sans en avoir conscience, des points irréguliers qui tombent, comme des notes fausses, dans l’harmonie du dessin.
--Il me semble que ta version est presque tout à fait conforme au texte que nous avons acheté.
--Oui, aux contre-sens près! gémit André, dont l’humeur rappelle le dos d’un porc-épic.
--Et ton devoir français? questionne encore Guillemette qui, vu la circonstance, ne se laisse pas rebuter par le ton d’André.
--Il est idiot comme le sujet donné!
En effet, la situation, en ces conditions, est mauvaise, et le résultat apparaît probable. Guillemette le regrette surtout pour sa mère, qui a l’air aussi lamentable que si André était en route vers l’échafaud.
--Maman, est-ce que vous avez demandé au professeur d’André si vraiment ses compositions sont mauvaises autant qu’il le dit?
--Non, je ne pourrai trouver M. Rochet qu’après le dîner. J’irai aussitôt, puisque ton père n’est justement pas à Paris. J’ai une dépêche. Il ne sera de retour de Londres que demain soir.
--Alors, maman, ne vous tourmentez pas à l’avance. Peut-être que M. Rochet va vous tranquilliser...
Guillemette se penche et met un tendre baiser sur le visage désolé de sa mère; puis, pour la distraire, elle entreprend de lui raconter sa promenade. Mais Mme Seyntis ne peut pas être distraite. Les paroles de sa fille sont, à son oreille, un bourdonnement de mouche joyeuse. Elle est hypnotisée par l’échec probable de son cher rejeton. Elle a cependant fait tout ce qui était en son pouvoir pour attirer sur lui la faveur du ciel. Elle s’est répandue en neuvaines, messes, prières, pour que les clartés de l’Esprit-Saint viennent en aide à sa cervelle juvénile et mal lettrée. Et voici qu’elle semble ne pas du tout devoir être exaucée.
Elle est trop bonne chrétienne pour murmurer. Mais, tout en ombrant de mauve un iris, elle fouille dans sa conscience pour découvrir comment elle a pu indisposer le ciel contre elle. Pourtant, elle a obéi, par pure générosité, aux suggestions de Guillemette et, après maintes réflexions, demandé à Mademoiselle de venir à Houlgate faire travailler Mad et se promener avec Guillemette... Cela, alors qu’elle n’avait, en vérité, nul besoin d’elle et voulait seulement lui rendre service,--à l’intention du succès d’André.
Donc... pourquoi ne va-t-il pas réussir comme tant d’autres ni plus savants ni plus travailleurs?...
Comme elle rentrait avec lui, qu’elle était allée cueillir à la sortie de l’épreuve, elle a rencontré son digne ami, le curé de sa paroisse, qui habite la maison voisine de l’hôtel Seyntis. Il s’est répandu en phrases réconfortantes pour la mère et le fils, et finalement a invité André, en guise de distraction, à venir, le lendemain, déjeuner chez lui avec quelques-uns de ses vicaires.
André, peu séduit, a sournoisement imprimé à la jupe de sa mère des secousses expressives pour qu’elle refuse. Mais il semble à Mme Seyntis que la protection du ciel descendra mieux sur André s’il a reçu de pieux encouragements; et elle accepte, avec des mots de reconnaissance qui achèvent d’exaspérer la victime du sort.
Le dîner est plutôt morose. Mme Seyntis est rongée d’impatience. André, fatigué, nerveux et affamé. Mad a tellement versé de larmes sur la malchance de son frère bien-aimé, que ses yeux et son nez ressemblent à des pelotes d’un rose accentué; mais, tout de même, elle aussi mange avec un triomphant appétit. Quant à Guillemette, elle ne peut échapper au sentiment de justice qui lui fait penser qu’André s’est vraiment acquis tous les droits pour mériter son ajournement. Bien entendu, elle garde pour elle cette malencontreuse conviction.
Dès que le dessert a circulé autour de la table, Mme Seyntis se hâte de mettre un chapeau pour aller recevoir l’arrêt de M. Rochet; et dans la voiture que lui a fait avancer le concierge, galonné comme un fonctionnaire, elle se laisse emporter vers la paisible rue des Ternes où s’épanouit la science de M. Rochet.
C’est une soirée lourde d’orage. A travers le ciel obscur, courent de fugitives lueurs d’éclairs. Aux branches, les feuilles sont immobiles. Devant les grand’portes et les boutiques mi-closes, de modestes groupes sont assis, soupirant après un peu de fraîcheur; les hommes fument, la veste enlevée; les femmes ont des corsages flottants et les mains inactives. Sous la clarté des réverbères, des gamins fouettent leur toupie dans les pieds des passants. De nombreux dîneurs sont attablés aux petites tables qui encombrent les trottoirs; ils sont humbles, satisfaits et mangent avec entrain des mets très ordinaires.
Tout ce Paris populeux, Mme Seyntis le distingue à peine et n’en a cure; elle est toute à l’idée que M. Rochet va lui rendre l’espérance ou justifier sa crainte. Et elle escalade rapidement les cinq étages du professeur, bien que cette montée hâtive la rende haletante. Elle s’en aperçoit seulement, tandis qu’elle attend devant la porte close, après un coup de sonnette bien nerveux.
--M. Rochet est chez lui?
--Oui, Monsieur et Madame sont à table.
Mme Seyntis est si absorbée par sa préoccupation qu’elle répond machinalement.
--Cela ne fait rien! Je puis très bien lui parler tandis qu’il dîne.
Et derrière la jeune bonne qui n’ose l’arrêter, elle entre dans la salle à manger où le jeune ménage Rochet prend le repas du soir. La lumière, sous le voile de porcelaine de la suspension, flambe gaiement sur les cristaux et l’argent des couverts, sur les bois clairs de la pièce _modern style_. Madame est en robe de maison de batiste rosée; près d’elle, est son poupon, très affairé à recueillir des miettes de pain sur la nappe. M. Rochet tient en main le couteau à l’aide duquel il allait trancher dans le rosbif qui saigne devant lui. Au spectacle de cette scène familiale, Mme Seyntis s’arrête, saisie, ses instincts de femme du monde réveillés; et elle se sent accablée de l’incorrection de sa conduite.
--Monsieur Rochet, je vous fais toutes mes excuses d’avoir ainsi envahi votre salle à manger! Je n’ai vraiment plus la tête à moi, après toute cette journée d’émotion.
--Je comprends, madame... Mais si vous voulez passer dans le salon, nous causerons mieux de ce qui vous amène.
Mme Seyntis voit le rosbif qui attend et, confuse derechef, elle dit hâtivement:
--Non, monsieur, je vous en prie, continuez votre dîner. Je voulais seulement vous demander votre avis sur la version et le devoir français d’André dont il n’est pas content.
L’évocation de ce fâcheux événement ranime tout l’émoi de Mme Seyntis, qui se désintéresse complètement du rosbif, de la petite Mme Rochet, laquelle en son for intérieur maudit cette visite impromptue, du bébé qui prend une mine très fâchée parce que sa mère l’empêche de culbuter un verre. M. Rochet, lui-même, soupire d’être poursuivi par les examens jusqu’en son _home_. Mais le moyen de ne pas accueillir bien la mère d’un élève aussi fructueux qu’André Seyntis! Aussi il s’exécute bravement, abandonne couteau et rosbif, prend le brouillon de la version et commence à lire.
Anxieuse, Mme Seyntis le regarde. Il n’a pas l’air enthousiasmé, loin de là! Le cœur battant, elle écoute les commentaires, plutôt décourageants, dont il ponctue les phrases. M. Rochet est un homme consciencieux. Ce qu’il juge mauvais, il le dit d’un ton doux et aimable, mais très net. Trompé par le calme apparent de sa visiteuse, il lui dévoile tous les méfaits littéraires commis par André, sans soupçonner que le cœur de la pauvre mère se gonfle de chagrin, quoiqu’elle fasse bonne contenance, disciplinée par l’éducation mondaine.
--Alors, monsieur Rochet, vous pensez qu’André ne sera pas reçu?
--Madame, je le crains fort.
Il y a une seconde de silence; Mme Seyntis lutte contre son émotion, contemplant, sans le voir, le rosbif de plus en plus froid. La jeune Mme Rochet devine son chagrin et la plaint; mais, puisque le mal est fait, souhaite qu’elle s’en aille pour que le dîner s’achève... M. Rochet, lui, repris par l’engrenage, réfléchit aux sottises écrites par son élève. Quant au bébé, il lance triomphalement sa cuiller dans l’assiette de sa mère. Tous tressautent, et Mme Seyntis, rappelée à elle-même, se lève aussitôt, avec des mots d’excuses, dont sa pensée est absente.
Maintenant, elle a hâte d’être seule, tant elle sent ses paupières chargées de larmes qu’elle craint de ne pouvoir longtemps retenir. Et sa dignité lui interdit de se trahir. Elle remercie M. Rochet de sa consultation, serre machinalement la main de la jeune femme, caresse d’un geste distrait la tête ronde du bébé... Puis la porte retombée derrière elle, enfin! elle se trouve seule dans l’escalier où luit la flamme crue d’un bec Auer. Par la fenêtre entr’ouverte sur la nuit, on entend des rires qui viennent de la cour et le heurt des assiettes que range une ménagère invisible.
Cette fois, les larmes jaillissent des yeux de Mme Seyntis et elle,--le _decorum_ fait femme!--elle s’assoit, au hasard, sur une marche et pleure, pleure, pleure... autant que si une irréparable catastrophe s’était abattue sur elle.
Pour la rappeler à elle-même, il faut, en bas, dans le vestibule, le bruit de la porte d’entrée qui se ferme. Quelqu’un monte.