Part 3
Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n’eut pas peur.--«Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Périsse le souvenir de ta faute!» Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement assis, le regarda brûler... puis, sans éclat de joie, sans sauts ni bonds, noblement, simplement, il vint m’embrasser... Quelque chose d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était le bonheur de pardonner.
Et, tout bas, mon chien me disait: «Je le connais, ce bonheur-là... Que de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches!»
COUP DE FUSIL D’UN CORSE
A François Armagnin.
... Le caractère corse a de la grandeur; mais il n’a guère lieu de s’affirmer que sur un théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages.
Il ne manque aux Corses que des occasions dignes d’eux pour paraître fréquemment sublimes. D’ailleurs ils s’en passent, agissent selon les vertus farouches qui leur sont naturelles, et ne pouvant tous être conquérants, ils sont bandits et s’en vantent.
Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a rossé les gendarmes. Il y a dans tout bandit corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient tous les jours une vraie grandeur d’âme à des actions sans portée. Ce qui leur manque pour être un peuple dominateur, ce sont seulement les puissants moyens matériels d’action sur un large champ d’opération. C’est ainsi que, pour être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce n’est une armée de marins au pirate légendaire...
«Peuh! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait de lui voir exercer son métier de voleur, la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est que je commande un petit bateau et toi une flotte immense. Le bateau fait le voleur et la flotte le conquérant!»
Je me confirmai dans ces diverses idées le jour où j’assistai, en Corse, à l’étrange action que je vais raconter...
... J’ai connu en France plusieurs Corses; deux sont devenus mes amis. On n’en saurait avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore simple et primitive, pousse tout à l’excès, et d’abord la générosité et le dévouement.
Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse peut le blâmer; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas; il n’y réfléchit même pas; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point.
... Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon histoire.
Arrivé en Corse au mois de décembre 187..., j’y fus l’hôte de mon ami J. T..., professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T... avait dû rester «en France».
--Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée.
Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche.
Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans curiosité.
Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé; quelques velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une fidélité sans pareille; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.
Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se réjouissait de mes paroles.
--Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme; il est de la famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne parle pas afin de n’être pas contraint de travailler; mais ce chien, lui, parle; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que je l’ai bien élevé; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant n’en a pas mérité? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir... _Per dio!_ vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser. Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec Jean-Paul; tu m’entends, Jean-Paul?
Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit:
--Nous irons, père. On verra du canard.
--Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, s’adressant au griffon. Le chien se leva, regarda le père et le fils, flaira la crosse du fusil, remua la queue, _murmura_ quelque chose, et retourna s’allonger devant la cheminée où un quartier de mouton se dorait au feu.
On dîna, sans que Néro cessât de regarder la flamme, sinon lorsqu’on l’appelait: Néro! Alors il se levait, venait prendre le morceau qui lui était offert et retournait ensuite, avec calme, à «son poste».
Au dessert, on me raconta un beau trait de Néro, un trait véritablement digne de la biographie d’un grand chien.
Néro, étant très jeune encore, faisait commerce d’amitié avec une chatte de la maison. La chatte ayant mis bas, on alla noyer les petits. On chargea quelqu’un de les jeter à la mer, ce qui fut fait en présence de Néro. Les petits chats, une pierre au cou, périrent donc misérablement, et leur mère fut inconsolable. Néro parut si touché de sa douleur, que, deux jours durant, voyant la chatte refuser toute nourriture, à peine voulut-il manger.
Or, peu de temps après, comme il traversait, en compagnie de l’un de ses maîtres, le village de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit un petit chat que tourmentaient des bambins.
Néro n’hésita pas; il se jeta au milieu des bourreaux, saisit dans sa gueule le petit chat par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une lieue toujours courant pour rapporter à la mère infortunée le pauvre animal qui, selon lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte adopta l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et santé; et Néro fut célébré en vers, pour cette belle action, par une improvisatrice de la famille.
--N’est-ce pas l’action d’un homme? me demanda mon hôte en achevant le récit de cette aventure.
Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient pas si bien, et je gagnai mon lit en songeant à la partie de chasse projetée pour le lendemain.
Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes et Néro avec nous. Il faisait froid, très froid. La bise qui nous cinglait le visage était coupante; nous prîmes un bon pas.
Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous n’avions pas échangé deux paroles.
Jean-Paul s’arrêta.
--Nous sommes arrivés, dit-il; je veux seulement vous montrer aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le froid, ni rien; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste; moi, j’en sais un autre là-bas! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons des canards; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol: ils se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.
Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de grands châtaigniers dépouillés... mais l’arbousier, le lentisque, le genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de décembre.
Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards! Je visai, tirai, manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein marais, à cinquante pas loin des bords.
--A l’eau, Néro! cria Jean-Paul.
Néro sauta dans le marais; l’eau était à demi gelée; il y flottait des glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps; mais, à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en gémissant.
Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit:
--A l’eau, Néro!
Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa visiblement.
Néro, en toute évidence mal disposé, trouvait l’eau dangereusement froide.
--C’est la première fois qu’il _désobéit_, me dit gravement Jean-Paul, et cela devant un étranger!... je ne le supporterai pas!... A l’eau! répéta-t-il.
Le chien s’avança tout au bord, souleva une patte, toucha l’eau discrètement, et il recula; puis, se couchant aux pieds de son maître, il leva sur lui des yeux de prière.
Le jeune Corse était devenu pâle.
--Regarde, chien! dit-il.
Le soleil, se levant, illumina le marais à la surface duquel les mille petits glaçons brillèrent, irisés. Néro et moi, nous regardions Jean-Paul, qui était déjà dans l’eau! Il marchait dans le marais glacial, aussi tranquillement qu’à terre. Lorsqu’il se saisit de la proie encore palpitante, il avait de l’eau jusqu’aux aisselles. J’étais stupéfait.
--Tu vois, dit à Néro Jean-Paul, revenu à terre et tout ruisselant, _je ne te demande jamais rien que je ne puisse faire moi-même_!
Grande parole, digne d’un roi, général d’armée.
--A présent, ajouta-t-il, tu seras puni. Marche en avant!
Et tandis que Néro, humilié, triste, la queue basse, prenait lentement une avance:
--Veuillez m’excuser, notre hôte, me dit Jean-Paul. C’est une partie manquée, par la faute de Néro. Retournons chez nous... Mais Néro ne peut pas éviter sa peine...
Et, ce disant, avant que j’eusse pu comprendre une idée aussi peu commune que la sienne, il étendit d’un coup de fusil le pauvre Néro raide mort!... Cet enfant Corse, tuant ainsi son chien qu’il aime, pour un refus d’obéissance, n’est-il pas, si l’on veut, grand comme Manlius, condamnant à mort son propre fils? Absurde, inhumain, soit, mais comme ces héros de Rome, au cœur de fer!
--Quand tu seras en Corse, m’avait dit mon ami J. T..., le professeur, ne blâme jamais rien. Tu y vas en visiteur pour vingt jours, voilà tout; ne t’y poses pas en apôtre des idées françaises. S’ils n’ont pas à se méfier de ta critique, tu verras les Corses en ta présence agir en vrais Corses, et tu pourras les juger.
Je ne critiquai donc point Jean-Paul; je me tus. Néro, d’ailleurs, était bien mort, et nulle parole ne l’eût ressuscité; mais j’attendis avec curiosité l’accueil qui nous était réservé à la maison.
Quand nous rentrâmes, tout le monde était absent, au travail.
A midi, tout le monde arriva, et l’on prit place autour de la table. Jean-Paul, visiblement pour moi, était ému, mais en somme fort calme.
On ne s’occupait pas de l’absence du chien, quand tout à coup l’enfant à la mamelle cria:
--Né-o!
Jean-Paul tressaillit.
--C’est singulier, dit le père, Néro n’est pas là.
--Et il n’y sera jamais plus! dit Jean-Paul d’une voix sourde.
Je compris qu’il faisait un effort pour ne pas pleurer.
--Quoi? dit le père, l’avez-vous perdu? Qu’est-il arrivé? parle vite.
Toute la tablée, en suspens, écouta:
--Je l’ai tué! dit Jean-Paul.
Le père étendit le bras derrière soi et se saisit d’un gourdin noueux, massue véritable, droite dans un coin, comme pour châtier son fils, sans autre explication. Il songea par bonheur à dire:
--Pourquoi?
--Il avait refusé d’obéir, et cela devant l’étranger! dit Jean-Paul.
--Alors, fit le père, c’est bien!
Il déposa son bâton.
Je vis des larmes dans tous les yeux; mais chacun aussitôt, maîtrisant la douleur, imita le chef de famille, qui se remit à manger en présence du spectre de Néro, comme le Cid héroïque en face de la tête coupée du père de Chimène.
... Je n’ai pas de commentaires à ajouter. Si cette histoire était inventée, elle serait sans valeur parce qu’elle n’a pas la vraisemblance nécessaire aux contes eux-mêmes, mais elle est vraie.
Néro fut enterré sous le tamaris au pied duquel il avait été fusillé, et, bien qu’on la trouve juste, on pleure toujours sa mort.
LES ESPRITS FRAPPEURS
«Je n’y avais jamais cru... J’habitais alors, tout seul, une maison de campagne isolée, et je couchais au premier étage, au-dessus d’une sorte de chai, et au-dessous d’un grenier. Une nuit, comme j’appelais le sommeil en feuilletant un livre, j’entendis très distinctement des bruits de chaînes... Je prêtai l’oreille... les douze coups de minuit sonnèrent lentement à l’horloge lointaine du village; je trouvai l’horloge ridicule de sonner minuit si à propos, et je me sentis rassuré par cette coïncidence comique.
«Au même moment, mes yeux se fermèrent malgré moi; je m’endormis, et les bruits que je venais d’entendre servant de point de départ à un cauchemar affreux, je rêvai que j’étais encore au collège où mon régent me forçait à copier cent fois certaine histoire de revenants racontée par Pline ou par je ne sais quel autre! Et comme mon régent courroucé me demandait si je comprenais le latin et ce que voulait dire _funis_, je répondais: _funérailles_. Le voyant se fâcher de plus belle:
--Non, disais-je, cela veut dire _chaînes_, bruit de chaînes et funérailles.
--Cela veut dire, s’écriait le régent hors de lui, la _corde_ pour vous pendre!
«Quel drôle de rêve! pensais-je tout en dormant. Là-dessus le livre, grâce auquel je m’étais endormi, tomba brusquement de mon lit sur le plancher, et je m’éveillai en sursaut. Ma bougie, usée jusqu’au bout, jetait des lueurs de mort, et un bruit de chaînes se faisait entendre distinctement dans la maison. Oui, c’était dans la maison, à n’en pas douter, que j’entendais distinctement un bruit de chaînes!
«Je me sentis pâlir et me mis sur mon séant. Mille raisonnements aussitôt se firent en moi, pressés, lumineux et rapides comme un faisceau d’éclairs. Je pensai: «Je suis seul ici, et il faut bien pourtant que je ne sois pas seul! Qui donc est entré? pour quoi faire? pour voler? Venir voler en traînant des chaînes, quelle apparence...! Les chiens, d’ailleurs, n’ont pas jappé. Ils sont là, dans l’allée, sous la lune. Mais alors?... allons donc, je n’y croirai jamais. Des esprits? des esprits frappeurs? Pourquoi veut-on que des esprits, êtres subtils, tout à fait supérieurs, se livrent à des occupations indignes même d’un bourgeois sérieux, comme celle de réveiller les gens avec des bruits incompréhensibles! Allons, allons, j’ai mal entendu. Je rêvais funérailles, cordes, chaînes... et il y a de la fièvre, causée par un peu d’embarras gastrique, comme dirait le docteur. Voilà tout.
«J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille!... Je songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité, j’avais un peu de fièvre... je me levai donc, rallumai ma bougie, et ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant, de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme.
«Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je m’aperçus que mon livre contenait un article sur les _hallucinations_. Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de l’ouïe; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour, poursuivis par des sonneries de cloches; comment d’autres hallucinés entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue loin de moi, avec colère, en criant à haute voix: «Au diable!»
«Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme une balle! Le son de ma propre voix me devenait ennemi!
«Au diable!» Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le son grave, prolongé d’une cloche: BAMMM! et quelques secondes après, un deuxième coup, frappé moins fort, retentit: BAMM!
«Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais halluciné, je devenais fou... je...--BAMMM!--J’étais debout, pieds nus, en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir, d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour laisser apparaître... qui?--LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI, LE MALIN... le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens, et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari!... Je pensais tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance--folies, absurdités!--mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage, était pleine de bruits--en bas--dans l’escalier--sur ma tête, au grenier--pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables, d’épouvantables sons de cloches!
«Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je m’armais de quoi? D’une épée. Pourquoi? je n’en savais rien; mais il m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive me rassurait--je m’en rends compte à présent,--et parce qu’il mêlait pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à combattre que du réel.
«J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec une attention effarée. Étrange situation d’esprit: j’aurais été stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un; et, de ne voir personne, j’étais stupéfait.
«J’écoutai... Rien. Le silence.
«Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement, toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une bande de voleurs ou de sorciers! car il fallait à tout prix trouver, voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause, _la cause, ô mon âme_, ou conclure à l’hallucination, à la folie!...
«Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets d’oignons sont suspendus à la place ordinaire; les raisins à sécher aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les cannes à pêcher sont à leurs clous... Soudain, derrière moi, tout près, contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit: BAMMM!
«Le son du grand bourdon de Notre-Dame n’est pas plus assourdissant... La trompette du Jugement dernier ne sera pas si terrifiante!... Prompt comme la pensée je m’étais retourné et le son n’avait pas fini de vibrer que j’avais tout vu, tout compris. Une baignoire de cuivre était là--pourquoi n’y avais-je pas songé?--Au-dessus, on avait accroché contre le mur une balance à main dont le gros poids suspendu à une chaînette faisait, dans la baignoire-cloche, office de battant, lorsque--pour atteindre à mes poires placées sur une étagère à hauteur du plafond--messieurs les rats bondissaient du faîte de certains sacs voisins sur la balance!
«Je laissai consciencieusement tomber mes bras le long de mon corps et choir mon épée; ma bougie se mit à brûler horizontale dans ma main jusqu’à ce que je l’eusse posée à terre, pour tomber moi-même plus commodément sur une chaise. Cela fait, je me mis à jouir en silence de ma satisfaction sans bornes.
«Je pus voir alors, devant moi, au pied du mur, un trou destiné à mettre la baignoire en communication avec l’extérieur, au moyen d’un tuyau mobile. Ce trou était à demi obstrué par des chaînes et des ferrailles de tourne-broche accrochées au mur et pendantes. Les rats, en entrant par là, écartaient chaque fois les chaînes, les agitaient en y grimpant. Tout s’expliquait... sauf cependant...
«Juste! j’entendis à ma droite de petits coups frappés à temps égaux. On aurait dit, vous vous le rappelez, qu’une souple baguette raclait une grille.
«Dans le plus grand silence, sûr de comprendre et déjà souriant, je tournai la tête à droite et je vis, par la porte ouverte, l’escalier avec le commencement de la rampe; et je vois encore, je vois sur la main courante, qu’ils atteignaient en escaladant le premier barreau--le gros barreau surmonté de sa boule de cristal--je vois, dis-je, sur la main courante, un, deux, trois, cinq, neuf, dix rats, douze rats, l’un derrière l’autre, qui, trottant menu sur cette pente douce, se rendent au grenier, en rats qui savent le chemin, tranquilles, alertes, charmants, comme chez soi, d’un air agréable, à la queue leu leu et tous la queue pendante. La queue pendante--entendez-vous bien!--qui, souple et dure, négligemment déjetée à droite ou à gauche, à demi recourbée en dedans, non sans élégance, bat l’un après l’autre tous les barreaux de la rampe, soit environ cent barreaux battus en cadence par douze queues de rats grimpant à la file.
«A cette vue, ajournant la gaieté, je me précipitai le glaive haut, contre les douze esprits frappeurs... Je parvins seulement à trancher net une des queues maudites et j’allai dormir pour le coup, joyeux de mon triomphe, étonné que des rats puissent faire dans une maison des bruits si variés et si terribles, et convaincu qu’il y a un esprit frappeur dans la queue de tous les rats.»
HORRIBLE NUIT
LE PRÉSIDENT.
Ainsi, vous avez vu l’accusé frapper la victime?
LE TÉMOIN.