Part 2
Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation singulière.
On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles et silencieux.
Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là, les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots, et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très luisants!--et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui s’amusaient,--le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme une figure imprécise et morte...
Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes, en leur criant:--«Dansez, courez, hurlez! Tuez les hommes! Prenez les femmes! Soyez les maîtres! Vous êtes des brutes de regarder les joies sans les prendre!...»
Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal.
--Qu’avez-vous, Kardec?
--Un peu mal à la tête, amiral.
--Allez donc boire un verre de champagne.
Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade:
--Viens au carré.
Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer--la mer, qui commençait ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait plus où, nulle part... Il regarda les collines de la presqu’île de Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime--puis, comme le bateau «évitait,» il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises, Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des boutiques et des cafés...
C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores échappés...
Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de femme, des colères mortelles...
Comme elle était belle et pure!--si pleine d’étoiles qui paraissaient le regarder!... Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents de mer... Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh! très profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un visage humain, pâle, si pâle!... d’une pâleur de mort... Elle flottait, cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de l’_Atalante_. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une apparition mystérieuse... comme une âme noyée... Sainte Yvonne!...--«Yvonne! Yvonne!»
XVII
Les trépidations de la danse agitaient tout le navire d’une vie convulsive. On s’amusait beaucoup là-haut, sous les yeux des matelots qui, stupidement, regardaient tristes, sans un désir, sans mouvement, du fond d’une résignation de damnés.
XVIII
--Où donc est Kardec?
--Je ne sais pas, amiral.
--Voilà deux heures que je le cherche! Cherchez-moi donc Kardec, j’ai besoin de lui.
--Oui, amiral.
XIX
A huit heures du matin, douze rameurs, dans un canot major, accostaient le quai de Toulon... «Laisse courir!» Trois officiers, sautant sur le quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un mort qui, dans un cadre, au fond de l’embarcation, dormait sous un voile.
Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, et d’un pas rythmé, militaire, le portèrent à l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois cents pas de l’habitation d’Yvonne.
--Qui est-ce?
--Ce pauvre Kardec.
--Comment est-il mort?
--On ne sait pas, noyé.
--Tiens! c’est drôle!
XX
Le bruit courait dans la ville. De proche en proche, il avait gagné la place Saint-Roch, avant que le corps fût rendu à l’hôpital.
--Ah! pauvre mademoiselle! criait la propriétaire de Kardec.
--Qu’y a-t-il donc? dit Yvonne qui lui ouvrit sa porte.
--Votre frère... pauvre demoiselle! on l’a conduit... à l’hôpital!
Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que Kardec était mort.
XXI
Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin en chef, en grand costume (il venait du bal), était debout, sa casquette chamarrée à la main.
--Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de Monsieur Kardec... je désire... le voir.
Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait Kardec, il l’aimait... il fit un signe.
Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne.
--Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. Ce pauvre Kardec!
Il ajouta: C’est bien dommage!
Yvonne entra dans la petite chambre où l’on couchait Kardec sur un lit... Les six matelots, des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là.
Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit:
--Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule un moment avec lui?
Les religieuses la regardèrent et crurent en vérité reconnaître l’une d’elles... Avec sa robe sombre, au large tablier, son petit bonnet aux ailes bien blanches, ses cheveux séparés également en deux bandeaux plats, et son visage pâle, pâle comme un de ces visages de madone en cire, qu’on voit dans des églises de village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre; elle avait l’air,--oui, vraiment--d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée.
Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, suivies de toutes les autres personnes.
Alors Yvonne alla à la porte comme pour la fermer, afin de demeurer bien seule avec son mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et Yvonne s’assit au chevet de Kardec.--Elle s’assit, et, avec lenteur, elle déboutonna son habit, puis fouilla la poche de côté... Elle respira longuement: elle venait de sentir sous ses doigts le petit billet plié avec soin... Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et ouvrit le billet pour s’assurer que c’était bien cela. Elle lut, à côté de son mort, ce billet humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de la mer.
Le mort, raide dans son grand costume de gala,--l’épée au côté, les mains le long du corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin mort dans l’eau... Elles ne ploieraient plus la petite pièce d’or, et ne déchireraient plus le jeu de trente-deux cartes, ses mains fines et fortes. Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier jeune homme, qui semblait dire, en poussant d’un petit coup d’épaule ses camarades: «Tu sais! je suis fort! j’ai la vie en moi, la jeunesse et l’avenir!» Non, elle ne rirait plus, sa bouche, où se voyaient cependant un peu ses dents de noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était effrayant. Il avait dû, en mourant,--penser aussi à sa mère.
Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit d’un pas assuré, en saluant les sœurs qui rentrèrent. Elle l’avait lu, le billet. C’était bien cela. Il portait: «_Madame Yvonne Kardec, poste restante, Toulon..._ Je suis heureux de ton riche mariage, ma petite Yvonne, heureux d’apprendre que cet imbécile de Kardec a endossé (_sic_) l’enfant de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean.»
XXII
Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec l’heure de la cérémonie funèbre, on ne la trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis cinq jours, quand Mme Kardec y revint avec le corps de son fils.
Kardec est enterré dans le petit cimetière d’un village voisin de Brest et du château des Kardec.
Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, et alors, Yvonne fait toujours très dévotement un grand signe de croix.
Et Yvonne est restée très pâle.
PIETÀ
Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je voulais, comme tant d’autres, y trouver fortune et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais devenir un grand peintre. En attendant la célébrité et l’argent--qui sont arrivés--je déjeunais et je dînais d’une flûte. Et le boulanger me faisait crédit!--J’avais laissé dans ma petite ville ma mère et ma jeune sœur, à qui suffisait à peine leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais vraiment plus comment je parvenais à vivre! Non, plus j’y pense, moins je me l’explique. Ah! la jeunesse, la jeunesse! voilà le talisman tout puissant, la force unique, la magie. J’étais jeune. L’espoir me mettait au cœur, souvent à propos de rien, des afflux de sang à me faire défaillir. Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces minutes heureuses, où l’on sent en soi, si profondément, la vie s’agiter et bondir. Je vivais donc, pauvre comme Job et plus riche que Crésus.
Un brave négociant de mon pays m’écrivit obligeamment de lui faire une copie d’un Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, plein d’ardeur, et dès le premier jour je fis de bon travail. A n’en pas douter, il devait m’être bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la besogne, mais le plaisir que j’éprouvais à copier le tableau dont j’avais fait choix suffisait à me faire travailler vite et bien. Ah! les Téniers! quelles sensations éveillaient en moi tous ces buveurs bien repus, joufflus, grassouillets et contents, qui rient à leurs pots et à leurs gobelets! Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en moi, à les voir: non, j’étais jeune, te dis-je, et je commençais à peine la lutte. Il me semblait seulement qu’ils avaient bien raison, tous, contre nous; et que si j’avais pu m’arracher à la vie inquiète de Paris, aux agitations de mon époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis modernes, j’aurais préféré à toute autre destinée celle d’être des leurs, et (laissant le jour naître ou s’achever) boire avec eux en liberté sous des tonnelles, en riant aux pots, vides ou pleins, comme les enfants rient aux anges.
Je me rendais un matin--avec un peu de retard--au Louvre, pour ma troisième séance et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien d’en bas, vert et doré,--le suisse, si tu veux--me fit un signe fiévreux et bizarre, en portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis le même geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. Lorsqu’on annonçait à don César de Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait une certaine façon de porter la main tout autour de son cou en le palpant comme s’il y sentait déjà la corde fatale... C’était à faire frémir.
Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai stupidement, puis je regardai autour de moi... Personne. Une jeune femme, invisible pour lui, parut au haut de l’escalier raide. Personne autre. Évidemment c’était à moi que s’adressait le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne comprenant point) à passer outre, et j’avais, en effet, gravi déjà trois marches, lorsqu’un cri terrible retentit derrière moi:
--Monsieur!... la cravate!
Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, je portai à mon cou une main inquiète... Oui, j’avais perdu ma cravate! Ne ris pas. Je ne riais pas. Mon unique cravate! C’était un de ces nœuds à quinze sous retenus autour du col par un fil élastique. Cinq minutes avant d’arriver dans la cour du Louvre, je m’étais, rue de Rivoli, miré complaisamment dans une glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé mon nœud... Maintenant je ne l’avais plus, je l’avais perdu!
--On n’entre pas sans cravate! me dit sévèrement le gardien.
Un habit râpé invite tous les laquais du monde à l’insolence.
En ce moment la dame, parvenue au bas de l’escalier, passa près de moi. Je me sentis rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la contemplation de la physionomie du gardien, pour tourner le dos à la jolie matineuse... qui passa me frôlant de sa robe de soie. «Oh! la jolie, la fraîche cravate bleue!»
C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser en regardant du coin de l’œil, malgré moi, le cou de la dame.
Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait de ma consternation. Heureux subalterne; en cette minute il commandait, il goûtait le plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville qui vous bouscule ou vous arrête (surtout si vous lui paraissez un homme d’étude et son supérieur probable), éprouve la même joie secrète. C’est la même que ressentent les César et les Napoléon, les brutaliseurs de nations et d’idées. Et il faut bien que cette jouissance soit immense, puisqu’elle pousse aux plus grandes actions comme aux plus grands crimes!
Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave de la consigne. Et combien de pensées m’assaillirent en quelques secondes! et combien tristes et triviales! En vérité, non, je n’avais plus rien dans ma garde-robe qui ressemblât à une cravate! Et pas un sou, ni sur moi ni chez moi. A qui m’adresser? Provincial, je ne connaissais personne. Pas un camarade à qui emprunter un nœud de chiffon!... Ma concierge?... Quelle humiliation! Et cependant là-haut les buveurs m’attendaient sous l’orme en riant à leur verre.
Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, accouru du Carrousel, s’engouffrant dans la cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du Louvre que les passants en hâte traversaient par le beau milieu, laissant déserts tous les côtés. Je sentis instinctivement, sans même l’entendre, quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment confus, la divination que c’était une femme, et celle-là même qui avait descendu l’escalier au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment était-elle encore là? N’étais-je pas demeuré un moment à subir les regards du portier, justement pour éviter les siens et la laisser s’éloigner?... Dieu vous garde des curieux!
C’était elle en effet; elle passa devant moi, me regardant sans bien oser, avec un embarras charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil doux, plein de bonté, brillait singulièrement d’un feu humide...
«Tiens! dis-je en moi-même, elle n’a plus au cou son joli ruban, d’un ton si frais?» Ses deux mains étaient fourrées dans un petit manchon de zibeline... Quand elle passa près de moi... Comment cela se fit-il? Avec quelle grâce qui supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle prestidigitation sublime, comment, comment? Je ne sais, mais une de ses mains était à peine sortie du manchon que je voyais dans les miennes l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, de dentelle blanche!
--Un billet d’entrée! dit-elle.
Quand je compris ce mot, elle était déjà loin.
--Tu la suivis, je pense?
--Je n’y songeai même pas. Et les buveurs de Téniers qui s’égayaient sans moi!
--Et tu entras en cravate bleue, à dentelle?
--Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, et sans fausse honte; ce fut peut-être même avec un certain orgueil que je dévisageai, en passant, le gardien féroce.
--Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, cette femme: aux eaux, aux bains de mer, dans le monde? A-t-elle été ta maîtresse? Non! C’est ta femme alors, car tu t’es marié!
--Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue.
--Mais ton histoire n’est pas finie.
--Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas finir les histoires.
MENSONGE DE CHIEN
A Flourette.
I
J’avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. Nous nous aimions. C’était un chien mouton. Il était blanc, avec une calotte brune. Je l’avais appelé Pierrot.
Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles! Fils de bateleur, peut-être, il exécutait des tours de force ou d’adresse inattendus. Il était amoureux d’une boule de bois grosse comme une bille de billard; il nous l’avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit: «Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille... Je la retrouverai, tu verras!» On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il devint alors très ennuyeux; il disait toujours: «Jouons à la boule!»
Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brusquement, quand il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres précieuses, des livres ouverts: «Voilà la boule. Jette-la par la fenêtre, j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, bien plus amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux!...»
On lançait la boule par la fenêtre... Il sortait... Mais non, on l’avait trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait place sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, cherchait, cherchait... Puis, revenant sous les fenêtres: «Eh! là-haut! l’homme aux papiers! Ouah! ouah! Voilà qui est un peu fort! Je ne trouve rien! C’est donc qu’elle n’y est pas... Si un passant ne l’a pas prise, alors, pour sûr, tu l’as gardée!»
Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans les tiroirs entr’ouverts, puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se frappe le front, il vous lorgnait: «Je parie qu’elle est sur la table!...» On se gardait bien de parier, puisqu’elle était, en effet, sur la table... D’un coup d’œil intelligent, il avait suivi votre regard... Il apercevait sa boule... Pour la cacher encore, on l’enlevait d’une main brusque... et alors, oh! alors, bonsoir le travail! C’étaient des parties de gaieté extravagantes! Il sautait après la boule, voulait l’avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait plus, toujours riant de la queue...
Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la campagne.
Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme on en voit dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité tendre, profonde, implorante, et disait: «Que veux-tu? Je ne suis que ça: une bête à quatre pattes, mais mon cœur est un cœur humain, meilleur même que celui de la plupart des hommes. Le malheur m’a appris tant de choses! j’ai tant souffert! je souffre tant encore aujourd’hui, de ne pouvoir t’exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dévouement!... Oui, je suis tout à toi, je t’aime... comme un chien! Je mourrais pour toi s’il le fallait... Ce qui t’appartient m’est sacré... Que quelqu’un vienne y toucher et l’on verra!»
II
Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva:
La cuisinière avait tué deux pigeons.
--Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit.
Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait.
Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses deux pigeons s’était envolé! Elle ne s’était absentée pourtant que quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle songea: «Le chien!» Et aussitôt, saisie de remords: «Quelle horreur, soupçonner Pierrot! Jamais il n’a rien volé! Il garderait, au contraire, un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim!... Du reste, il est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière,--l’œil à demi fermé, bâillant de temps à autre; il s’occupe bien de mes pigeons!»
Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence! Je fus appelé...
--«Pierrot?» Il souleva vers moi sa paupière appesantie. «Eh! que veux-tu, mon maître? J’étais si bien! Tiens, je pensais... à la boule!»
--A la boule? je suis de votre avis, Catherine; le chien n’a pu voler le pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au fond de quelque fossé, pour sûr.
--Regardez-le, pourtant, monsieur... Ce chien-là n’a pas l’air chrétien.
--Vous dites?
--Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc.
--Regarde-moi, Pierrot.
Très vite, la tête un peu basse, il grommela:
--Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon? Je serais en train de le plumer!
Il me servait mon argument. Ceci me parut louche.
--Regarde-moi dans les yeux, comme ça...
A n’en pas douter, il feignait l’indifférence!
--Ah! mon Dieu, Catherine, c’est lui! j’en suis sûr! c’est lui!
Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux... J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très compliqué!... Il voulait mettre une _fausse apparence_ de sincérité dans son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et encore!
Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il parvenait à créer; mais ce mensonge inachevé était plus tristement révélateur qu’un aveu!
Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve.
III
A trompeur, trompeur et demi.
--Tiens, lui dis-je, je te donne ça!...
Je lui offrais le pigeon dépareillé... Il me regarda, songeant: «Hum! ça n’est pas possible! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir? Pourquoi me donnerais-tu un pigeon _aujourd’hui_? Ça ne t’est jamais arrivé!»
Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à terre.
Il ajouta: «Je ne suis pas une bête!»
--Enfin, il est à toi!... Puisque je te le dis!... Je pense que tu aimes les pigeons?... Eh bien! en voilà un! Du reste, j’en avais deux: il m’en fallait deux!... Je ne sais que faire d’un seul... je te répète qu’il est à toi, celui-ci...»
Je le flattai de la main, en songeant:
«Canaille! voleur! tu m’as trahi comme si tu n’étais qu’un homme! Tu es un chien perfide! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin!»
A haute voix, j’ajoutai:--«Oh! le bon chien! le brave chien! l’honnête chien! Oh! qu’il est beau!»
Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s’en alla, lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, _pour voir ma pensée véritable_.
Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie, et je demeurai à l’épier.
Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin, puis s’arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et _réfléchit longtemps_. Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux. Puis il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du fait, ramassa sa proie et s’éloigna... Et à mesure qu’il s’éloignait, la queue, timide, hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation, devenait sincère: «Bah! attrapons toujours ça! Personne ne me regarde? Vive la joie! Qui vivra, verra!»
Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre un trou avec ses deux pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais offert traîtreusement, était à côté de la fosse... Je grattai la terre moi-même, tout au fond... Le premier pigeon était là, volé! habilement caché!
J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères, les renards et les loups, enterrait ses provisions. Mais, animal domestique, _il avait appris à mentir_!
Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail.
Et quand Pierrot m’apportait la boule, en disant d’un air dégagé: «Eh bien! voyons, ne pense plus à ça, jouons!» j’élevais le petit balai de plumes... et Pierrot baissait la tête... la queue se rabattait honteuse, se collait à son pauvre ventre frémissant... La boule lui tombait des dents! «Mon Dieu! mon Dieu! tu ne me pardonneras donc jamais!»
--Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m’aimais pas, puisque tu m’as trompé, et si savamment!
Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur:--«Mais si, mais si, mon cher, il vous aimait! et il vous aime encore sincèrement... mais que voulez-vous? il aimait aussi le pigeon!... Il est bien assez puni, maintenant, allez!»
IV