Part 2
Dans toute cette plaine, autour des petits monticules de grès qui y sont parsemés, le sol est couvert de pierres noires comme des scories, sonnantes comme du métal, l’on en trouve de rondes qui sont creuses et remplies d’un sable blanc, très-fin, et quelquefois d’un sable rouge, donnant une belle couleur d’ocre. Tous ces cailloux contiennent du fer et de la silice ; quant à leur formation, elle semble être celle d’une matière en fusion jetée d’une certaine distance dans l’eau ou dans un centre humide, comme lorsqu’on jette du plomb en fusion pour faire de la grenaille ; puis en roulant sur des sables fins ou des terres très- fines, ils ont pu amasser différentes matières dans leur centre. On trouve aussi dans ces boules, au lieu de sable blanc ou rouge, quelquefois des cristallisations siliceuses d’une grande pureté.
Enfin, après avoir marché, en faisant différentes haltes, environ dix- neuf heures depuis Bab el Corouscos, nous nous trouvâmes au pied du groupe des montagnes de _Raft_, et traversant les ravins de Oumriche et de Tellat el Gindi[5] nous nous arrêtâmes dans celui de Souffour[6].
Le ravin de Tellat el Gindi est rempli de beaux mimosas gommiers dont l’aspect vert et frais réjouit la vue.
Ce ravin est renommé, dans tout le pays, à cause d’un certain Arabe nommé Issé qui a été, disent les Turcs, un grand voleur, un brigand, et que les Arabes, au contraire, citent comme un brave et un grand homme. Son histoire fait connaître le caractère des Barabras qui se disent d’origine arabe ababdi Bicharieh.
Le nommé Issé était tout simplement _ageïr_, ce qui veut dire courrier à dromadaire, au service du gouvernement égyptien, portant la correspondance d’un lieu à un autre. Il dépendait d’un certain Méhémet Aga, chef de Wadée Alfa. Celui-ci voulut, un jour, s’approprier un excellent dromadaire auquel son subordonné était très-attaché ; de là une dispute qui se termina à l’avantage du plus fort. Le subordonné perdit son dromadaire et fut, en outre, roué de coups.
Issé n’était pas homme à supporter un pareil traitement, comme eût pu le faire un Égyptien. Il fait le malade, afin de n’inspirer aucune méfiance, puis, une belle nuit, ayant trouvé le moyen de s’emparer de son dromadaire, il s’enfuit de Wadée Alfa. Non content de cela, il va trouver ses parents, ses amis, il les excite contre les Turs, contre Méhémet Aga surtout, il tombe avec eux sur l’habitation du gouverneur, pille les magasins du gouvernement, prend tous les dromadaires qu’il trouve, et, avec ses gens et son butin, s’enfonce dans le désert, où il s’installe en Bédouin, mais principalement en ennemi de tout ce qui est Turc.
Quelque temps après, Issé, qui était en relation d’amitié avec beaucoup de monde, apprit qu’un certain Malem Anné, Copte de religion et administrateur dans le gouvernement de l’Égypte, revenait du Soudan avec beaucoup d’or et d’argent, produit des onéreuses contributions levées à Sennar, Chindi, Berber, etc. Il alla à Soccot, sur le Nil, épier son passage, surprit le convoi et massacra les soldats turcs qui l’accompagnaient, laissant les Égyptiens et le Copte continuer leur route fort allégés, il est vrai, mais convaincus qu’Issé n’en voulait qu’aux Turcs, à ce qui était à eux, et qu’il les poursuivrait de sa vengeance tant qu’il le pourrait.
Après ce fait il descendit plus bas que Wadée Alfa dans un village où commandait un caymacam turc, lui enleva en plein jour, devant sa maison, ses deux chevaux et un dromadaire qui étaient tous au piquet, et retourna dans ses montagnes.
Ce caymacam furieux de ce qui venait d’être commis à son endroit, rassembla, de son autorité privée, beaucoup d’Arabes à dromadaires et quelques soldats turcs, puis se mit à la poursuite d’Issé en suivant sa piste qui était facile à reconnaître. Ils ne le rejoignirent qu’à la montagne de Semmée au-dessus de Wadée Alfa. Ce fut à la tombée de la nuit, et en suivant toujours les traces de ses chevaux volés, traces qui étaient très-visibles, que le caymacam et sa troupe s’engagèrent dans un défilé, lit d’un torrent à sec, fort étroit et encaissé dans de hautes montagnes. Issé savait fort bien que les Arabes qui accompagnaient le caymacam ne le trahiraient pas et il était assez tranquille. Comme précaution il avait placé une sentinelle d’un genre nouveau et tout à fait inconnu ailleurs. Dans l’endroit le plus étroit du ravin il avait fait laisser, agenouillé et bien lié, un dromadaire malade. Cet animal a pour habitude, quand il est dans cet état, malade ou blessé, de crier si on l’approche, et c’étaient ces cris sur lesquels Issé comptait pour être averti si quelqu’un approchait. Mais le guide[7] du caymacam, qui conduisait l’avant-garde arabe de l’expédition, connaissait cette ruse, et s’il n’avait pas été un ami d’Issé, celui-ci, malgré sa prévoyance, eût été surpris. Il fit faire halte loin du chameau en disant qu’il irait seul à la découverte. En effet, après un assez long détour, et, après avoir marché quelque temps au fond de l’étroit ravin, il parvint à un élargissement entouré de hautes montagnes, c’est là qu’Issé était campé près d’un puits qui lui fournissait de l’eau. Sa troupe, composée de dix hommes, l’entourait ; les deux chevaux du caymacam étaient attachés près de sa tente. Abd el Kérim, c’était le nom du guide, s’approcha tout tranquillement ; Issé, de son côté, ne laissa paraître aucune surprise. Les Arabes, comme tous les hommes qui vivent au désert, de quelque race qu’ils soient, ont presque tous les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et, sous bien des rapports, les Arabes Bicharieh, Ababdieh et les Nubiens ont de la ressemblance avec les Peaux-Rouges d’Amérique.
Abd el Kérim représenta à Issé qu’il lui était impossible de continuer la vie qu’il menait, que tôt ou tard il serait pris, que, même dans ce moment, il était bien près de l’être ; car il lui paraissait impossible qu’il pût se tirer du mauvais pas où il se trouvait, puisqu’il n’avait aucun chemin pour s’échapper, que les Turcs étaient en grand nombre, sans compter les Arabes qui étaient à leur solde, et qu’enfin il agirait sagement en rendant les deux chevaux et le dromadaire, ce qui ferait qu’on le laisserait paisiblement aller où il voudrait. Mais Issé se révolta à l’idée de se soumettre à la volonté d’un Turc, il refusa de rendre les objets volés, repoussa même tout arrangement, et le guide Abd el Kérim fut forcé de retourner vers le caymacam.
Alors les Turcs s’avancèrent dans le ravin ; mais ce ne fut qu’une démonstration, ce qui avait été prévu arriva, aucun des Arabes ne les suivit, et peu confiants dans leurs propres forces, craignant d’ailleurs une trahison, ils revinrent sur leurs pas en faisant beaucoup de reproches aux indigènes stipendiés par le gouvernement égyptien. Ceux-ci pour se justifier prétendirent qu’ils avaient reconnu qu’Issé avait des forces bien supérieures aux leurs, qu’il fallait garder le défilé et envoyer chercher du renfort. Un tel avis, s’il était suivi, devait fournir à Issé le temps de s’échapper, c’était visible. On fit autre chose : des chameaux, appartenant à Issé, paissaient dans une gorge voisine, l’on s’en empara avant la nuit, et l’on prit de bonnes positions. Le lendemain, au point du jour, les Turcs assistèrent, de là, au défilé de la petite troupe qu’ils avaient cru cernée, et qui s’échappait par les escarpements d’un ravin ; ils lui firent l’honneur de quelques coups de fusil et reprirent la route de Wadée Alfa. Issé alla s’installer dans les montagnes que l’on voit à Gallat addé sur le Nil.
Il fut encore question de le poursuivre : c’est alors qu’il s’interna tout à fait et vint s’établir à la montagne de Raft, auprès du ravin de Tellat el Gindi. Effectivement je vis là les restes de son campement ; il avait fait avec des pierres sèches un retranchement avec des crénelures pour les fusils. Issé était parfaitement posé, il était sur la route des caravanes venant du Soudan en Égypte ou bien se rendant d’Égypte à Berber et Khartoum, et il pouvait fusiller les Turcs en restant à couvert ; il pouvait même, au besoin, s’enfuir dans les ravins de la montagne où l’on ne pouvait le poursuivre, et il avait à proximité les eaux des réservoirs d’Oum Riche dont il empêchait l’approche à ceux qui avaient un besoin indispensable d’y puiser, ce qui le rendait entièrement maître de leur sort.
Issé resta fort longtemps dans ce lieu, il s’emparait de tout ce qui appartenait au gouvernement, dans les caravanes qui traversaient le désert, tuant sans pitié les Turcs pour assouvir sa vengeance ; mais jamais ne touchant à ce qui appartenait aux négociants ou aux gens du pays, au contraire, il traitait ce monde avec bienveillance, lui fournissait de l’eau et même des vivres s’il en avait besoin.
Au bout de quelques mois Issé et sa troupe, ayant acquis beaucoup de richesses revinrent aux abords du fleuve et s’établirent aux environs de _Gallat Addé_.
Les Turcs ayant appris cela et désirant aussi se venger, assemblèrent à Assouan et à Corouscos beaucoup d’Arabes et tous les soldats dont ils pouvaient disposer. Ils firent prévenir le gouverneur de Wadée Alfa, de telle sorte qu’Issé devait se trouver pris entre deux troupes, l’une venant d’en bas et l’autre d’en haut. Mais les Arabes l’avertirent, et il rentra dans les montagnes du désert.
Pendant plusieurs jours, l’on suivit sa piste, comme celle du gibier que des chasseurs poursuivent. Le soir l’on campait, et l’on était fort étonné le lendemain matin, après s’être remis en marche, de rencontrer, à peu de distance, le campement où Issé avait passé la nuit.
Si les Turcs eussent été seuls, s’ils ne se fussent pas adjoint des Arabes, Issé et les siens, très-facilement, auraient pu les attaquer, trouer leurs outres à eau, enlever leurs chameaux, et les laisser mourir de soif et de faim ; mais ils ne voulaient pas compromettre leurs compatriotes et leurs amis envers le gouvernement qu’ils servaient.
Enfin, en suivant toujours les traces de la troupe qui leur échappait toujours, les chasseurs, puisque j’ai déjà émis ce terme de comparaison, arrivèrent près de Corouscos ; ils apprirent là que leur gibier, qui avait visité le Nil, était alors campé, à peu de distance, dans une petite vallée du désert d’Abou Ahmed. Sûrs, cette fois, de le surprendre, ils se remirent en marche après avoir renouvelé leurs provisions d’eau et de vivres.
Les Turcs sont courageux jusqu’à la témérité ; mais ils ne sont pas prévoyants. Ils entrèrent dans un défilé étroit dont les deux parois étaient fort escarpées ; or à peine y furent-ils engagés qu’une grêle de balles les assaillit. Ne pouvant se défendre contre des ennemis cachés dans les pierres, ne pouvant non plus monter pour les joindre, ils prirent la fuite immédiatement, non sans laisser bon nombre d’entre eux dans le ravin ainsi que plusieurs chevaux. Issé leur avait tendu ce piége.
Depuis cette affaire on le laissa tranquille, et il vécut paisiblement avec les autres Arabes qui restent tantôt sur les bords du Nil et tantôt dans le désert, lorsque quelques pluies tombent dans cette contrée et donnent au sol assez d’humidité pour produire des pâturages, ce qui est alors une raison de bonheur pour tous.
Issé était un petit homme, grêle, fort leste, à l’œil pétillant d’intelligence et très-hautain. Je l’ai connu et j’ai été en négociation avec lui ; voici comment :
Lorsqu’il était campé aux environs de Gallat Addé, j’étais en Nubie entre Assouan et Wadée Alfa, près d’Abou Semboul, et par conséquent peu loin de Gallat Addé.
Souvent les autorités turques m’avaient parlé d’Issé qu’ils appelaient le voleur. Ils désiraient tous qu’il fît sa soumission au gouvernement ; car l’on était toujours sur le qui-vive à cause de lui. Ses amis les Arabes désiraient aussi qu’il fît sa soumission, afin qu’on lui pardonnât le passé et qu’il fût, pour l’avenir, à l’abri d’une surprise. Plusieurs cheks importants de ma connaissance m’avaient chargé d’intercéder, et, de mon côté, j’étais persuadé que si je conduisais Issé au vice-roi, il serait pardonné. Il s’agissait de l’amener à faire une démarche ; je me décidai à aller le trouver.
Les chefs Barabras de Deïr, qui sont les chefs du pays, me promirent de me faire conduire ; ils me donnèrent pour guide, justement, cet Abd el kérim qui, dans une expédition avait conduit les Turcs à la poursuite d’Issé, et dont j’ai parlé plus haut. On voulait me donner aussi une escorte, je n’en voulus aucune, et je partis seul avec mon guide, tous deux montés sur d’excellents dromadaires dont j’étais le propriétaire. Nous arrivâmes le soir au campement d’Issé : c’était un lieu très- difficile à trouver dans les gorges des montagnes, à l’est de Gallat Addé, mais un lieu où Issé pouvait parfaitement se défendre contre des forces bien supérieures aux siennes et d’où, par des sentiers connus de lui seul, il pouvait s’échapper facilement.
Soit qu’il fût prévenu de notre arrivée, soit qu’il ne fût pas gardé, nous parvînmes jusqu’à l’intérieur du campement comme si nous en eussions fait partie ; nous descendîmes de nos dromadaires, les attachâmes, et nous nous dirigeâmes vers la seule tente qu’il y eût, toute la troupe étant établie sous des rochers pour avoir leur ombre durant le jour.
Certes, une personne qui n’aurait pas connu les usages des Arabes de ce pays eût été fort étonnée et peut-être fort embarrassée d’une réception de ce genre.
J’entrai le premier dans la tente en saluant du salut arabe ordinaire. Issé se lavait les mains pour se mettre à manger ; il leva la tête, me regarda, me rendit mon salut et me dit de m’asseoir comme il aurait fait avec le premier bédouin venu. Cependant à ma figure, à mon costume arabe, il est vrai, mais plus propre que ceux qu’il avait sous les yeux, il devait bien s’apercevoir que j’étais un étranger. Je craignis un moment qu’il ne me prît pour un Turc déguisé. En réfléchissant, je vis bien que c’était une comédie qu’il jouait, et je la jouai aussi de mon côté. Nous restâmes quelque temps à nous regarder, nous allumâmes nos pipes sans prononcer une parole. On apporta le dîner et, à sa composition, je fus confirmé dans mon idée première, c’est que j’avais été annoncé ; car il y avait un mouton entier rôti, ce qui est toujours le mets des étrangers que l’on veut bien recevoir. Nous mangeâmes beaucoup et nous parlâmes de choses insignifiantes ; l’usage arabe étant de n’adresser aucune question indiscrète à son hôte, pas même pour lui demander qui il est, d’où il vient, où il va, ni ce qu’il veut. Issé ne me demanda rien, et je me gardai bien de faire autrement que lui.
Après avoir dîné, nous fumâmes et nous prîmes le café ; la politesse permettait alors de se lever. Ce fut Issé qui sortit de la tente, pour moi, ne sachant où aller, j’y restai ; mais je m’attendais à ce qui allait se passer. Effectivement, bientôt Issé rentra avec empressement, vint à moi, m’embrassa et me fit ses excuses de sa pauvre hospitalité, disant : qu’il n’avait pas su, lorsque j’étais entré, qui j’étais, mais que mon guide venait de le lui apprendre, qu’il me connaissait depuis longtemps et m’avait vu même plusieurs fois, lorsqu’il était courrier à dromadaire, en m’apportant des lettres, qu’il avait souvent désiré me voir chez lui, qu’il avait espéré me rencontrer dans le désert et qu’enfin il était bien heureux de me recevoir sous sa tente.
La glace était rompue et nous passâmes une grande partie de la nuit à causer. Je voulus entamer la question qui m’amenait près de lui ; mais il me fit signe de me taire, et, tout bas, il me dit que nous causerions de cela plus tard, dans un lieu où personne ne pourrait nous entendre.
N’ayant plus rien à dire, et le besoin du repos se faisant sentir, nous nous installâmes, Issé et moi, en plein air, chacun sur une peau de mouton, sans autre abri que le ciel du désert dont la limpidité est inconnue en Europe, sans autre perspective que la silouette des montagnes en partie éclairées par la lune que nous ne voyions pas encore. Le calme était profond, nous nous endormîmes paisiblement.
Au petit jour, tout le camp était sur pied. Issé m’engagea, après avoir pris plusieurs cafés, à faire le tour de son campement qui n’était ni brillant, ni curieux à aucun titre ; peu à peu nous nous en éloignâmes, et, étant montés sur un rocher isolé, nous nous assîmes l’un près de l’autre.
Je sais, me dit-il, pourquoi tu es venu me trouver, je te fais mille remercîments à cause de tes bonnes intentions ; mais j’ai une telle haine pour tout ce qui est Turc que je ne pourrais jamais la vaincre. Ce n’est pas seulement à cause de l’outrage sanglant que m’a fait le gouverneur de Wadée Alfa ; non ! avant cet événement, déjà l’on avait pillé les dattiers de ma famille, l’on avait emporté moutons et chameaux, sous prétexte de contributions. Quoique je sache fort bien que d’un moment à l’autre je peux être trahi par un des miens que l’on gagnera pour de l’argent, j’aime mieux rester libre jusqu’à ma dernière heure dans mes montagnes, où je ne serai jamais pris vivant.
Je fis à Issé une foule de raisonnements qui parurent l’ébranler ; je lui dis qu’après avoir fait sa soumission à Méhémet Ali, il serait libre de vivre soit au service, soit de sa vie indépendante sans être continuellement exposé à être poursuivi, pris et traité comme un malfaiteur.
Enfin, après avoir passé toute la journée à discuter, il fut convenu que le lendemain il partirait avec moi et que je le conduirais moi-même où se trouvait le vice-roi. Il passa la nuit en préparatifs.
De mon côté, je réfléchis beaucoup à la démarche que je venais de faire. Je savais fort bien que tant que je serais avec Issé il ne lui arriverait rien de fâcheux ; mais si je ne le conduisais pas moi-même, si je ne le ramenais pas dans son pays, confiant dans la parole qu’on lui aurait donnée, il pouvait, d’autant mieux, tomber dans quelque piége que des fonctionnaires subalternes lui dresseraient ; c’était une grosse responsabilité.
Mais il n’était plus temps de faire des réflexions, et je me promis bien de prendre toutes les précautions possibles, de faire intervenir même les consuls, afin qu’Issé fût tout à fait en sûreté. Je ne craignais rien pour lui des autorités supérieures ; mais je craignais tout d’un soldat Albanais ou d’un caymacam de village.
Tout s’était bien passé ; nos montures étaient prêtes et nous allions partir pour nous rendre au Nil et à ma barque. Issé était soucieux, il ne parlait ni à moi, ni à ses gens, ni même à ses parents. Dans le campement les femmes faisaient entendre de petits cris comme à l’approche d’un malheur. Tout le monde semblait consterné ; mais pas un mot, pas même un signe de mécontentement ne fut dirigé contre moi.
Tout à coup Issé me regarda, donna un coup de pied à son dromadaire sur lequel il allait monter, et l’obligea de s’éloigner ; puis, d’un air bien déterminé, il vint à moi, me prit les mains avec effusion, et s’exprima ainsi : J’ai entière confiance en toi, je sais que tant que nous serons ensemble je n’aurai rien à craindre. Pardonne-moi de t’avoir dit hier que je te suivrai ; encore cette nuit je pensais cela faisable ; la réflexion m’a persuadé que c’était impossible. Les Turcs n’ont pas de parole avec des gens comme moi, ils sont perfides d’ailleurs, et j’ai tellement horreur d’eux, que je ne puis songer à me trouver en leur présence sans être dans une excitation affreuse. Laisse- moi et abandonne-moi à mon sort ; Dieu veillera sur moi.
Il n’y avait pas à insister ; je promis à Issé mon amitié, quand même, et je repris seul la route de l’Égypte.
Revenons à notre campement du ravin de Souffour que nous devions occuper quelque temps pour visiter le groupe des montagnes de Raft.
Nous nous installâmes donc sous de beaux mimosas verts et en fleurs. Le nom de Souffour a été donné à ce lieu à cause de la présence de certains petits mamelons, de formation granitique, qui sont recouverts d’une terre argileuse rouge et jaune, tandis que tout ce qui tient à la masse de la montagne est de couleur noirâtre.
De ce côté, son élévation n’est pas grande, si l’on en excepte quelques points. Les ravins ont leurs parois à pic, et les roches qui les forment sont de différentes formations volcaniques et offrent, comme les basaltes, des stratifications verticales.
Dans tous ces ravins l’on trouve de l’eau après les pluies, ce qui est un grand bien pour les voyageurs qui le savent ; mais il est très- difficile d’en approcher, et l’on ne peut abreuver les chameaux qu’en descendant des outres pleines jusqu’à l’endroit où le mauvais chemin force ces animaux à s’arrêter ; cependant, depuis que Méhémet Ali a fait creuser l’ancien puits de Souffour qui, lorsqu’il pleut, devient un large réservoir, l’on a bien plus de facilités.
Ce groupe de montagnes est isolé, il ne se rattache à aucune chaîne déterminée, mais seulement il tient, par des ramifications très-peu marquées, à d’autres groupes semblables.
La montagne de Raft est bouleversée dans tous les sens, entrecoupée de beaucoup de ravins ; tous les versants viennent, par différentes petites vallées, se réunir à la vallée de Mourrat pour se fondre dans celle de Gabgabba.
Le chek Baraca, depuis notre départ, me parlait de travaux dans la montagne, de villages dans les ravins, et je désirais visiter tout cela.
A l’entrée du ravin principal qui porte le nom de la montagne, je vis plusieurs amas de pierres brutes, disposés en ronds, et ayant chacun 4 mètres de diamètre. L’intérieur de ces ronds est rempli de petites pierres, et le tout élevé seulement de 80 centimètres à 1 mètre au- dessus de terre.
On pourrait, au premier abord, prendre ces amas de pierres pour des élévations sur lesquelles les Arabes auraient posé leurs tentes ; mais cela n’est point. Les tentes des Arabes ne sont pas rondes, elles sont, chez les Bicharieh, en peaux et en nattes ; les autres les ont en étoffe grossière et solide, poil de chèvre ou de chameau ; mais, je le répète, jamais ces tentes ne sont rondes. D’ailleurs, pour établir sa demeure, nul Bédouin ne se donnerait la peine de faire un tel travail. Ces ronds ne peuvent être que des lieux de sépultures où, après un combat, les morts étaient enterrés tribu par tribu.
Ils datent de l’époque où, sous le règne du sultan Ahmed Teïloun en Égypte, des Arabes syriens et d’autres exploitaient les mines d’or de ce pays, ce qui occasionna des jalousies et des guerres meurtrières dont je parlerai plus tard.
Un peu plus dans l’intérieur de cette vallée, au delà des tombeaux, sur la droite, sont les restes des habitations : ce sont de petites murailles en pierres sèches tirées d’un des filons de la montagne, pierres noires, dures, cassantes et probablement porphyriques.
Tout autour de ces habitations sont des meules de moulins à bras, en différents porphyres qui ne se trouvent pas sur le lieu même. On trouve aussi beaucoup de blocs de même composition, sur lesquels l’on écrasait quelque chose, et semblables à ceux dont on se sert dans tout le Soudan pour moudre le grain. La pièce avec laquelle on broyait la matière, sur ce genre de pierre à moulin, et que l’on tenait à la main, était un gros morceau de quartz mêlé de parties micacées ; il y en a des tas, tous rayés et maculés, ce qui prouve évidemment que l’on frottait ces morceaux de quartz sur les pierres pour les réduire en poudre, procédé que je n’ai vu que là.
Dans la montagne, j’ai remarqué quelques travaux dans des terrains schisteux rougeâtres et des roches granitiques, travaux dont le but était d’enlever les parties quartzeuses ; mais il n’y a aucun filon continu.
A côté de cet établissement, dans la vallée, était une source qui servait pour le lavage du quartz pulvérisé. On dit que, depuis une quarantaine d’années seulement, elle est tarie, et les Arabes, qui ont une manière à eux de tout expliquer, attribuent cette malheureuse circonstance à ce qu’un des leurs commit la faute de tuer un très-gros serpent qui avait l’habitude de venir boire tous les jours à cette source ; le serpent étant mort, l’eau n’avait plus de raison pour se produire.