Part 1
[Note du transcripteur : Ce document contient à la fois le texte et l'Atlas.]
L’ETBAYE
* * * * * Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26.
=L’ETBAYE= PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH =GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE= MINES D’OR
PAR LINANT DE BELLEFONDS BEY ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE, ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC.
=accompagné= D’UN ATLAS RENFERMANT UNE TRÈS-GRANDE CARTE ET 13 PLANCHES IN-FOLIO LITHOGRAPHIÉES
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=PARIS= ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE RUE HAUTEFEUILLE, 21
PRÉFACE
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J’avais, depuis longtemps, en portefeuille toutes les notes relatives à mon voyage dans l’Etbaye, et, quoique mon intention fût toujours de les publier, jamais mes occupations ne m’avaient permis d’y pourvoir ; ce n’est que tout récemment que j’ai eu le loisir de mettre de l’ordre dans un travail ébauché sous la tente.
Comme il y a déjà quelques années que ce voyage a été fait, l’on est en droit de penser que l’à-propos, qui pourrait donner une valeur à sa relation, n’existe plus ; cependant je prétends le contraire. Personne, avant moi, n’avait visité l’Etbaye, et personne, depuis moi, n’y a pénétré. Les Bicharieh n’ont rien changé à leurs mœurs, à leurs habitudes ; ils ne sont ni plus ni moins soumis, et leurs communications avec l’Égypte sont toujours les mêmes. C’est donc encore une relation nouvelle que celle que l’on va lire ; l’intérêt qu’elle comporte n’a point été amoindri.
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L’ETBAYE
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PREMIÈRE PARTIE.
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Durant un des fréquents voyages que j’ai faits en Nubie, ou pays des Barabras, entre la cataracte d’Assouan et celle de Wadée[1] Alfa, je venais de quitter le Soli, temple de Daké, et je remontais le Nil à pleine voile, dans ma dahabiet, belle et grande barque, marchant parfaitement, lorsque nous fûmes tout à coup pris en travers par un très-fort courant qui nous jeta violemment sur la rive gauche du fleuve.
Plusieurs fois nous revînmes, avec toutes nos voiles enflées par un bon vent, pour chercher à remonter plus haut, et forcer ce courant venant de la rive droite. Cela fut impossible ; alors je fis approcher un peu en aval du courant sur la rive droite pour descendre à terre afin d’aller examiner d’où provenait ce fort courant.
C’était un impétueux torrent, très-rapide, qui déversait dans le lit du fleuve ses eaux très-chargées de parties argileuses et de sable.
Cependant le temps était clair, serein, et du côté de l’est, d’où venait cette grande quantité d’eau, avec une grande vitesse, on n’apercevait pas le moindre petit nuage, rien qui indiquât qu’un orage considérable pût être la cause de la formation d’un tel torrent.
Les Barabras, habitants d’un petit village voisin, étaient venus, comme moi, pour regarder cette eau jaune qui coulait en bouillonnant bruyamment sur les roches et les cailloux du ravin pour se précipiter dans le Nil.
Le fleuve, qui était alors assez bas, avait ses eaux à peu près claires, et celles du torrent formaient, dans son cours, une zone jaune et boueuse, d’une rive à l’autre, en déclinant dans le sens du courant du fleuve.
Parmi les habitants du village se trouvaient plusieurs Arabes Ababdieh et Bicharieh. Je leur demandai d’abord comment se nommait le petit village qui était là, ainsi qu’une espèce de ville fortifiée qui était ruinée et placée sur le revers d’une montagne au nord de l’endroit où nous étions. La forteresse se nomme Coubanne et le petit village ou hameau ainsi que le lit du torrent s’appellent Wadée Ollaki. Ce nom de Ollaki me rappela de suite un passage de Diodore où il est parlé de cet endroit, et aussi de grandes mines d’or que les anciens rois égyptiens faisaient exploiter par des criminels.
Je demandai aussi aux Arabes Bicharieh d’où venait cette grande masse d’eau et où était le principe de cette Ouadée ou vallée de Ollaki ; ils me dirent que l’on pouvait marcher pendant _neuf jours et plus_, expression arabe, dans le lit du torrent pour arriver aux montagnes où il prend naissance, et que les orages qui éclataient quelquefois sur ces montagnes étaient la cause de cette quantité d’eau coulant ici.
J’attendis tout le jour et tout le lendemain pour que les eaux s’écoulassent, et pour que je pusse visiter l’entrée de la vallée.
En examinant tous les débris de roche apportés par les eaux, je trouvai beaucoup de morceaux de quartz, et, en examinant bien, je trouvai quelques petits cristaux d’or natif dans ces quartz.
Je ne doutai plus un moment que ce lit de torrent ne conduisît aux anciennes mines égyptiennes dont Diodore et d’autres auteurs ont parlé, et l’Arabe Macrizi principalement.
J’aurais bien voulu immédiatement entreprendre un voyage chez les Bicharieh ; mais cela ne put se combiner dans la circonstance où je me trouvais, parce que ce voyage au milieu de tribus qui n’étaient pas soumises au gouvernement égyptien, et qui au contraire lui étaient hostiles, demandait des précautions et des préparatifs peu ordinaires.
Plus tard, lorsque je fus au service du gouvernement égyptien, causant un jour avec Méhémet Ali, ce prince me demanda ce que j’avais vu de curieux pendant mes voyages dans le Soudan et dans les déserts, et il insista pour savoir si je n’avais point rencontré des mines d’or ou d’autres métaux : naturellement je lui racontai ce qui précède, et j’ajoutai que, dans la partie rapprochée de la route de Corouscos à Abou Ahmed, route du désert, j’avais vu beaucoup de travaux d’exploitation considérables ; mais que, pour les mines des Bicharieh, tout ce que je savais, c’est que beaucoup d’historiens anciens en avaient parlé ; que sous le règne d’Ahmed ben Teïloun, soudan d’Égypte, un chef arabe de Syrie, nommé Abou Abd el haman el Omary, avait travaillé avec sa tribu à l’exploitation de riches mines ; qu’à cette époque il y avait une activité merveilleuse dans tout le désert, entre le Nil, depuis la hauteur d’Assouan à Berber, et la mer Rouge, et, qu’au dire des écrivains arabes eux-mêmes, ces mines n’avaient point été abandonnées parce qu’elles ne rapportaient pas assez ; mais à cause des guerres qui avaient eu lieu entre les différentes tribus de ces contrées. Ensuite, l’ignorance et la paresse des Arabes Bicharieh et Ababdieh les avaient empêchés de profiter des richesses de leur pays.
Le vice-roi alors me demanda si je voulais aller faire une reconnaissance dans cette direction, et je m’empressai de saisir cette circonstance pour connaître des pays où personne encore n’avait pu voyager, excepté Bruce qui, en revenant de Chindi en Égypte, les avait traversés par la ligne directe d’un point à un autre, mais sous l’influence de la crainte qu’inspirait à sa caravane le nom redouté des Bicharieh.
Je me rendis donc à Assouan pour organiser le voyage avec les Arabes Ababdieh, qui sont, au moins quelques-uns, alliés à des tribus Bicharieh.
Un des Ababdieh les plus puissants était le chek Baraca ; son frère aîné, nommé Kralif, était cependant plus renommé. Lorsque Méhémet Ali eut l’intention de faire la conquête du Soudan, après avoir chassé les mamelouks du Caire, après les avoir poursuivis dans la haute Égypte et jusqu’à Dongolah où ils s’établirent, déjà à cette époque le chek Kralif était bien connu ; voici à quelle occasion :
Lorsque Méhémet Ali fit au Caire le massacre des mamelouks, ceux qui étaient dans la haute Égypte, pensant qu’ils ne pouvaient résister aux forces du vice-roi et croyant qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer, furent effrayés à l’approche d’Ibraïm Pacha qui remontait le Nil, et tous avec leurs serviteurs et leurs soldats, s’enfuirent dans le désert des Ababdieh et des Bicharieh en partant d’Assouan, où ils s’étaient réunis. Ils étaient environ trois cents chefs.
Après la première journée de marche, les mamelouks vinrent camper dans le voisinage du puits d’Oum _Eubal_, et y restèrent quelque temps.
Heureusement pour eux, cette année-là, il était tombé beaucoup de pluie, ce qui fit qu’ils trouvèrent abondamment de quoi faire paître leurs chameaux.
Ibraïm Pacha, arrivé à Assouan, demanda tous les cheks des Ababdieh qui arrivèrent aussitôt à lui. Les plus considérables étaient : pour la tribu Ababdi des Foukara, le chek Neïmer[2], et son fils aujourd’hui chek Saad wed Neïmer, le chek Kralif de la même tribu, celui-ci avait usurpé le pouvoir de chek Saad wed Neïmer encore jeune, Abou Guebranne, chek de la tribu des Achabal, et plusieurs autres moins puissants.
Ibraïm Pacha commença par faire à tout ces cheks des reproches amers sur ce qu’ils avaient fourni des vivres et des moyens de transport aux mamelouks, ce qui était cause qu’il ne pouvait les rejoindre et les combattre.
Un seul des cheks ne nia pas le fait et vint hardiment devant Ibraïm Pacha : c’était le chek Kralif, homme intelligent et fier ; il lui dit qu’il était vrai qu’on avait fourni vivres et chameaux aux mamelouks, et que lui-même leur avait donné l’hospitalité, les avait nourris et conduits ; qu’ils étaient ses anciens amis et, par conséquent, qu’il avait dû les secourir dans leur adversité tant qu’ils étaient restés sur le territoire où il commandait ; mais qu’aujourd’hui, Ibraïm Pacha étant le vainqueur, et, selon ce que l’on disait, les mamelouks étant révoltés contre les volontés du sultan El Islam, il les forcerait bien à quitter le pays en ne leur portant plus de vivres.
Ibraïm Pacha exigea que les Ababdieh conduisissent des troupes d’Arabes Mograbins, qui l’accompagnaient, à l’endroit où étaient les mamelouks. Effectivement, plusieurs Ababdieh montèrent à dromadaire et guidèrent les troupes jusqu’au puits d’Oum Eubal, dans le désert. Rendus là, les Ababdieh dirent aux Mograbins : Voila les mamelouks devant vous ; vous ne pourrez pas dire à Ibraïm Pacha que nous ne vous avons pas conduits où il a ordonné. Cependant, à l’approche des Mograbins, les mamelouks, qui étaient sur leurs gardes, avaient tout préparé pour leur départ ; ils avaient enfoui sous terre beaucoup de leurs effets, afin de pouvoir les retrouver ; ils avaient comblé le puits avec des pierres, de la terre, des branches d’arbres épineux et tout ce qu’ils avaient trouvé de plus encombrant Puis ils s’étaient rangés en bataille et avaient attendu l’ennemi ; mais celui-ci ayant hésité, ils étaient partis dans la direction de Dongolah pour s’y établir.
C’est à dater de cette époque que le chek Kralif commença, avec l’appui du gouvernement turc, à devenir plus important. Plus tard, Méhémet Ali, qui l’avait apprécié, se servit de lui pour bien connaître le Soudan avant d’en entreprendre la conquête, et, vers l’année 1820, quand il envoya, dans ce pays, une espèce d’ambassade qui avait pour chef officiel un certain Mahamed Aga, l’âme de l’expédition était le chek Kralif, l’Ababdieh, intelligent, spirituel, puissant et considéré.
Le chef de l’ambassade, après avoir visité toutes les différentes peuplades le long du fleuve et au Sennar, alla aussi à Cordofan et à Darfour, où il fut retenu sans jamais avoir pu obtenir la permission de retourner en Égypte. Chek Kralif revint et continua à être l’agent avoué ou secret du gouvernement égyptien.
Il fut assassiné à Berber, par un gouverneur turc jaloux de son influence dans le pays. Son frère Baraca lui succéda[3]. C’est ce dernier qui devait m’accompagner dans le désert des Bicharieh.
Il n’est jamais facile d’organiser avec les Arabes un voyage dans le désert ; mais pour faire ce voyage dans un pays où jamais voyageur n’a mis le pied, dans un désert où l’on doit rester peut-être plusieurs mois, où l’on ne trouve rien, et où, par conséquent, il faut tout emporter pour soi, et beaucoup pour donner aux Arabes que l’on rencontre, les difficultés s’accroissent considérablement. Lorsque je me mis en route, il n’avait pas plu depuis longtemps ; tous les puits, sources ou réservoirs étaient à peu près taris ; il fallait prendre des outres en plus grande quantité. Comme les Bicharieh chez lesquels nous allions n’étaient point soumis au gouvernement égyptien, mais lui étaient plutôt hostiles, il fallait prendre des précautions de défense contre les vagabonds ; quant aux cheks des tribus, nous savions que, patronés par le chek Baraca, tous nous recevraient fort bien.
Il fallait donc faire de grandes provisions, et malgré toutes mes observations, mon opposition même, je dus consentir, d’après les instances du gouverneur turc d’Assouan, personnage influent, d’après celles de quelques cheks arabes, à prendre une escorte. On voulut me donner des soldats turcs et mograbins, ce à quoi je me refusai de tout mon pouvoir, sachant bien que ce serait une fort mauvaise recommandation pour les Bicharieh, et que cela me causerait toute espèce de désagréments ; je ne voulus prendre que des Arabes Ababdieh et Bicharieh.
Nous avions donné rendez-vous à plusieurs cheks des Bicharieh à Abou Ahmed, point, sur le Nil, où l’on arrive, étant parti de Corouscos, après huit à neuf journées de désert, ou bien point duquel l’on part pour venir à Corouscos et à Assouan afin de ne pas faire, en suivant le cours du fleuve, ce grand détour que le Nil fait en coulant dans le pays des Chakieks, de Dongolah, de Mahos, de Soccott pour arriver enfin à Wadée Alfa, d’où il coule presque directement vers le nord.
Ce rendez-vous fit que nous dûmes, avant de nous interner tout à fait à l’est, chez les Bicharieh, remonter jusqu’à Corouscos, et de là traverser le désert, que d’ailleurs je devais aussi visiter.
Je laissai donc la caravane faire sa route par terre, et je remontai en barque jusqu’à Corouscos.
Ce point est devenu important à cause des caravanes qui vont et viennent sans cesse ; c’est la route la plus directe pour les communications entre le Soudan et l’Égypte ; cependant Corouscos n’est qu’un pauvre hameau où il y a seulement une construction en terre servant de magasin au gouvernement et des cahuttes servant de demeures aux Arabes.
Nous terminâmes tous nos préparatifs, nos provisions d’eau, et enfin nous quittâmes les bords du fleuve pour prendre le désert.
En partant de Corouscos, on passe, par une gorge étroite, au travers la chaîne de montagnes qui borde le fleuve. C’est le lit du torrent nommé Wadée Corouscos. On remonte ce ravin sur un terrain de cailloux et de sable. Les montagnes qui bordent la route sont peu élevées, isolées les unes des autres et de formes coniques. Leur formation est du grès moderne stratifié horizontalement ; elles sont dénudées.
Les Arabes qui voyagent dans le désert ont donné des noms à tous les lieux un peu remarquables. Ainsi, par exemple, à environ deux lieues et demie de Corouscos, la vallée que l’on suit est resserrée entre deux rochers, et ce point étant élevé, on peut voir, du côté du couchant, les montagnes qui se trouvent de l’autre côté du fleuve ; c’est une grande joie pour les voyageurs venant du désert qui voient que dans peu de temps ils arriveront au Nil et pourront boire à volonté l’eau douce et bienfaisante dont ils ont été privés depuis plusieurs jours. Ce lieu se nomme Choroffa, qui veut dire ici _lieu élevé_ duquel l’on découvre au loin le pays.
La végétation est fort rare dans cette partie ; l’on y voit quelques mimosas gommiers très-rabougris et peu de plantes.
Pour voyager commodément dans le désert, il faut pouvoir marcher séparément des chameaux de charge, leur pas est fatigant et sa monotonie vous ennuie ; il faut avoir de bons dromadaires et surtout de bonnes selles bien organisées, bien posées ; c’est une étude à faire, et l’expérience seule, en imitant et améliorant ce que les Arabes font, vous conduit à être parfaitement sur le dos de ces animaux ; il faut aussi avoir des guides intelligents : alors vous laissez marcher votre caravane, vous partez après elle ou avant, vous vous arrêtez où vous voulez, vous vous détournez de la route directe et vous rejoignez toujours vos bagages au lieu du campement de nuit, ou au lieu du repos du jour. Avec des gens à dromadaires, vous accompagnant, vous avez toujours de la bonne eau que l’on va prendre à droite ou à gauche de la route, à des puits ou des sources, mais le plus souvent à des réservoirs formés naturellement dans les rochers des ravins, où les pluies en tombant forment des bassins très-souvent bien remplis.
Les Arabes qui conduisent des caravanes ordinaires, avec des chameaux loués au voyage pour se rendre directement d’un point à un autre, ne se dérangent jamais du droit chemin pour que les personnes qu’ils conduisent trouvent de la bonne eau ; ils ne leur font connaître que les puits qui sont sur la route, qu’ils soient d’eau douce ou bien d’eau bonne seulement pour les chameaux. En parlant la langue du pays, en causant avec les guides, les Arabes que l’on rencontre, vous évitez cela ; car il n’y a pas de route auprès de laquelle, en vous détournant un peu, vous ne trouviez des plantes pour faire manger les chameaux et de l’eau pour votre usage. Sur la route des caravanes généralement, tout est brouté, tout est tari.
Après avoir passé l’endroit nommé Choraffa, l’aspect de la route est le même ; c’est un sol sablonneux, sans végétation, par-ci par-là, à des distances fort grandes, un mimosa de l’espèce des gommiers, ou bien mimosa Sihalé à écorce et fleurs blanches, et très-rabougri, donne encore plus de tristesse à ce désert.
A environ cinq heures de marche de chameaux, l’on rencontre quelques mimosas, et sur une roche de grès les empreintes de deux animaux, bœufs ou vaches, dont le dessin n’est pas trop mauvais ; ils ont de grandes cornes comme l’on en voit seulement aux bœufs d’Abyssinie.
Un peu plus loin, toujours dans la même vallée où passe la route, est un rocher qui donne de l’ombre et sert d’abri aux voyageurs. On le nomme Ogab el Gamous, _lieu de repos des vaches ou des buffles_, parce qu’un Arabe étant parti de Corouscos avec des buffles, pour les conduire dans le Soudan, et s’étant reposé à l’ombre de ces rochers, ses buffles y moururent tous.
Une citerne a été creusée dans ce rocher, sous le gouvernement de Méhémet-Ali ; elle est toujours sans eaux, les pluies étant extrêmement rares dans cette localité.
Toujours en continuant la même route, dans un terrain sablonneux parsemé de monticules et de petites montagnes séparées les unes des autres et toutes de formation de grès, après sept heures de marche, de l’endroit où sont les vaches dessinées sur les rochers, l’on arrive à un lieu nommé Ogab el Mâra ou encore Ogab el Quelb, _lieu de repos de la femme ou du chien_. C’est encore un rocher de grès dans lequel est une caverne naturelle où l’on peut se mettre commodément à l’ombre et où l’on a creusé une citerne, qui aussi n’a presque jamais d’eau.
En partant de ce lieu le terrain est le même, seulement il est plus uni, et semble plus solide, parce qu’il laisse voir quelques pierres. Le sable reparaît non loin de là, près d’un endroit nommé El Houchar[4]. C’est un grand spécimen de cette famille qui a donné son nom à la localité ; il est immense, en effet, et sa belle végétation bien verte, fait présumer que si l’on creusait dans ce lieu l’on y trouverait de l’eau.
Tous les sables environnants sont couverts de végétation lorsqu’il pleut ; malheureusement cela est rare, et l’on ne voit, le plus souvent, que les petites buttes formées par les racines des plantes contre lesquelles le sable vient s’accumuler.
Plus loin, le pays est plus découvert, et enfin l’on arrive, après vingt et une heures et demie de marche, depuis Corouscos, à l’endroit nommé Bab el Corouscos, ce qui veut dire porte et défilé, ouverture de Corouscos.
Cet endroit est effectivement une ouverture, un défilé dans la chaîne qui s’étend du sud-sud-ouest au nord-nord-est, entre le fleuve et le grand désert, comme une ligne de démarcation. Il n’y a que trois routes, au travers cette chaîne de montagnes, qui permettent d’arriver au fleuve, en venant d’Abou Ahmed : celle de Corouscos, celle de Gallat Addé et celle de Siboh. En partant du Nil, il est facile de se reconnaître, mais lorsque l’on vient du désert, cela est beaucoup plus difficile ; toutes les montagnes se ressemblent. Quand le temps n’est pas bien clair, on se trompe facilement, car rien n’indique le chemin que l’on doit prendre ; les traces des caravanes se perdent sur le sable au moindre petit vent, et si celui du sud souffle, si le sable est soulevé, à moins d’avoir un guide bien expérimenté l’on risque beaucoup de se perdre parmi ces innombrables petites montagnes en forme de cônes.
En partant de Bab el Corouscos, on a devant soi une grande étendue de sable assez ferme, et à l’horizon, à une grande distance, les montagnes bleuâtres de Raft qui apparaissent au-dessus du sable jaune de la plaine.
Cette plaine n’est pas unie ; elle est coupée par des vallées qui ont un lit et une pente où coulent les eaux quand il pleut.
La première que l’on traverse se nomme Bhar Bella Mâh ; elle se perd dans une autre grande vallée qui coule du sud au nord, nommée Gabgabba ; celle-ci a son principe à l’est d’Abou Ahmed et vient se jeter dans l’Ouadée Ollaki un peu avant que celle-ci ne se perde dans le Nil.
Le Barh Bella Mâh offre, comme beaucoup d’autres vallées, un lit, ce qui est commun dans le désert, où, quand il pleut, les eaux forment un écoulement ; mais de son nom, quoique Bhar signifie fleuve et mer en même temps, et Bella Mâh, sans eau, il ne faut pas conclure ou déduire que c’est le lit d’un fleuve desséché. Dans tous les déserts il y a des lieux qui portent ce nom, et souvent les voyageurs ont voulu reconnaître les traces d’anciens fleuves inconnus qui coulaient dans ces contrées, fleuves desséchés aujourd’hui ou ayant changé leur cours, ce qui est tout à fait erroné, à moins qu’on ne veuille faire remonter ces cours d’eau aux époques géologiques les plus reculées. Dans le Barh Bella Mâh on a voulu creuser un puits, il n’a pas réussi.
A cinq heures de Barh Bella Mâh, dans le S. 1/4 S.-O., l’on voit un autre bas-fond au sommet duquel, vers le sud, se trouvent des tombeaux musulmans qui sont ceux de soldats égyptiens tués par les Bicharieh lors de l’expédition de la conquête du Soudan par Ismaïl Pacha, fils de Méhémet-Ali. Auprès de ces tombeaux est une roche isolée nommée Onni Gad (_la Mère Station_.) C’est une masse de grès percée naturellement, ce qui forme une grande caverne, ouverte de deux côtés, où les voyageurs, fatigués d’avoir parcouru les plaines de sables environnantes, trouvent ombre et fraîcheur.
En continuant à marcher au sud-sud-est l’on traverse une plaine remplie de cailloux et parsemée de petites hauteurs rocheuses, puis ensuite une plaine de sable ferme qui va en pente vers le sud. On traverse aussi une dépression du sol formant une vallée qui, comme Bhar Bella Mâh, se dirige à l’est et va se perdre dans celle de _Gabgabba_ : on la nomme _Barh el Attab Arreiane_ à cause d’une montagne assez élevée qui se trouve sur le bord de cette vallée, à l’est de la route, et qui porte ce nom ; une autre, à l’ouest de celle-ci, par opposition, est nommée _Gebel attab el Attchane_.