L'espionne

Part 2

Chapter 23,812 wordsPublic domain

Marguerite ne se le fit pas répéter. Dressée à une obéissance empressée et silencieuse, elle se leva froide, impassible, et alla s’asseoir de l’autre côté du poêle devant une table où elle pourrait écrire. A cette place, la hauteur du poêle la cachait tout entière aux yeux de sa tante et du visiteur qu’elle-même ne pouvait voir. Quand elle eut ainsi disparu, Mme de Bonneuil, après s’être assurée qu’il n’y avait personne dans le salon pour l’épier et l’écouter, interpella Rivarennes:

--Qu’êtes-vous venu faire à Hambourg?

--Vous y attendre.

--Vous saviez donc?...

--Que vous y passeriez à la fin de l’année en retournant en Russie. Oui, je le savais.

--Comment? Par qui?

--Par vous-même, belle Adèle. A Londres, il y a trois mois, ne m’avez-vous pas communiqué vos projets, votre désir de tenir la promesse faite par vous au comte Rostopchine de l’aller retrouver dès que vos affaires d’Angleterre seraient réglées?

--Je ne me souvenais pas de vous avoir fait ces confidences.

--Mais, moi les ayant reçues, je ne pouvais les oublier. C’est en me les rappelant, que j’ai pu fixer sans me tromper, vous le voyez, le moment précis où vous traverseriez Hambourg.

--Vous vous exposiez à ne pas me rencontrer.

--Peu importe, puisque vous voilà, répondit Rivarennes.

Il souriait, se frottait les mains.

--Au lieu de manifester un contentement inexplicable pour moi, fit Mme de Bonneuil, vous feriez mieux de m’en apprendre la cause. Vous avez à me parler, avez-vous dit?

--Oui, nous avons besoin de vous.

Elle était tout oreilles. Mais, au lieu de continuer, il promenait autour de lui un long regard. Elle en saisit la signification:

--Oh! vous pouvez parler, dit-elle, nous sommes seuls et d’ailleurs y eût-il quelqu’un dans ce salon, ce ne serait pas une raison pour craindre d’être entendu ou deviné. Une salle d’auberge est un terrain neutre. Entre et sort qui veut, sans éveiller l’attention. N’étant connu de personne à Hambourg, personne ne s’avisera de vous soupçonner, pas plus qu’on ne m’en soupçonne, d’être aux gages de la police française, car, je suppose que vous êtes ici en cette qualité.

--Oui, pour recourir à vous, comme à une femme discrète et sûre, qui a donné des preuves de dévouement et d’habileté et à qui on peut toujours se confier, je l’espère.

Rivarennes s’était assis à côté de Mme de Bonneuil dont la défiance se dissipait maintenant que dans ce visiteur dont l’apparition l’avait d’abord surprise et troublée, elle retrouvait un négociateur autorisé, envoyé vers elle par un haut personnage qui avait, en d’autres circonstances, généreusement payé ses services.

--Je n’ai rien à refuser à M. Fouché, déclara-t-elle, et puisque vous venez de sa part, vous pouvez compter sur mon concours, sur tout mon zèle, à la condition cependant qu’il soit en mon pouvoir de faire ce qu’il me demande.

--Si ce n’était en votre pouvoir, je ne serais pas ici.

--Que me veut-on?

--On veut, continua Rivarennes, que vous prolongiez votre séjour dans cette ville et que vous y reteniez aussi longtemps que nous le jugerons nécessaire un brillant gentilhomme français qui doit y arriver d’un instant à l’autre, venant de Mitau et allant à Paris.

--Que je l’y retienne! s’écria Mme de Bonneuil, stupéfaite par l’étrangeté de la demande. Comment?

--On vous laisse juge des moyens. Vous êtes libre d’employer tous ceux que vous suggérera le désir d’être utile à la République et agréable au citoyen Fouché. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous les suggérer. Une jolie femme n’est jamais à court quand elle veut plaire, envelopper de son charme, imposer en un mot sa volonté. L’essentiel, c’est que le gentilhomme dont je parle et qui ne compte s’arrêter que quelques heures à Hambourg, soit empêché d’en repartir sans votre permission, c’est-à-dire sans la nôtre.

--Et quel est-il, ce gentilhomme? interrogea Mme de Bonneuil, comme si elle ne prenait pas au sérieux la mission qui lui était proposée ou la jugeait inexécutable.

--Il se nomme le duc de Maligny, répondit Rivarennes. Attaché à la personne du prétendant, il l’a suivi à Mitau et s’est fait le courtisan de son exil. Il possède sa confiance, est au courant de tous ses secrets. Nous avons lieu de croire que s’il a sollicité sa radiation de la liste des émigrés et consenti à se séparer de son roi, c’est afin, une fois en France, d’y travailler pour lui.

--Est-ce pour cela que vous voulez l’empêcher d’y rentrer.

--L’empêcher d’y rentrer! tel n’est pas notre dessein, protesta Rivarennes. Nous souhaitons au contraire qu’il y rentre. Il y sera sous notre surveillance et nous saurons bien, s’il s’avise de conspirer, lui en ôter l’envie. Mais, nous avons besoin qu’il n’y rentre pas de sitôt, et nous avons compté sur vous, belle Adèle, pour le retenir ici et le mettre hors d’état de se jeter au travers d’une entreprise au succès de laquelle le gouvernement attache le plus grand prix. Notre duc est jeune, prodigue; il aime les femmes, le plaisir; vous êtes belle; il ne tiendra qu’à vous de l’ensorceler, de l’enchaîner et de le fixer à vos pieds jusqu’au moment où nous vous autoriserons à lui rendre sa liberté. Sera-ce au bout de huit jours ou au bout d’un mois? Je n’en sais rien. Mais j’en ai assez dit pour vous faire comprendre ce qu’on attend de vous.

Rivarennes s’arrêta comme si, croyant avoir victoire gagnée, il jugeait inutile de rien ajouter à ces explications. En sollicitant une réponse, son regard attestait qu’il la tenait déjà pour favorable. Aussi fut-il singulièrement déçu en voyant Mme de Bonneuil hausser les épaules et en l’entendant déclarer qu’on lui demandait l’impossible.

--Vous m’accordez quelques heures pour séduire un homme que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas, dont je ne sais rien que ce que vous venez de m’en dire. Comment voulez-vous que je m’y prenne, alors que j’ignore quand, où, comment nous nous rencontrerons et si seulement il me remarquera?

--Nous partons de ce point que les circonstances vous favoriseront, en le mettant sur votre chemin.

--S’ensuit-il qu’elles me permettront d’attirer son attention? demanda la comtesse. Vous m’avouez vous-même qu’à peine arrivé, il sera pressé de repartir. Où prendrai-je le temps d’exercer cette séduction à laquelle vous faites appel? Et puis, avec son nom, son esprit, sa jeunesse, il n’a guère dû rencontrer de cruelles; on l’a aimé sans doute et souvent; et sans doute aussi, on le lui prouve sous les formes les plus propres à le rendre fat et dédaigneux. Y a-t-il apparence qu’il abaisse ses regards sur une inconnue? Je ne suis plus jeune, mon cher, et je ne peux plus me flatter de triompher rien qu’en me montrant.

--Vous êtes toujours charmante, objecta galamment le policier, et vous pouvez rivaliser avec les plus belles. Rappelez-vous vos aventures de Madrid: Godoï, Prince de la Paix, premier ministre; le général Pérignon, ambassadeur de la République; le duc d’Havré, représentant du roi de Mitau, attelés tous les trois à votre char. Et, plus récemment, à Saint-Pétersbourg, le comte Rostopchine et le comte Panin, ministres impériaux, se disputant vos faveurs, et le plus favorisé des deux, Rostopchine, à ce point captivé par vos charmes que vous n’avez pu quitter Saint-Pétersbourg qu’en lui promettant formellement d’y revenir aussitôt que vos affaires à Londres seraient terminées. Vous êtes de ces femmes qui triomphent quand elles veulent. Soyez pour le duc de Maligny ce que vous avez été pour vos précédents adorateurs et il sera dans vos mains un jouet comme ils l’ont été eux-mêmes.

Rivarennes avait parlé avec chaleur. Mais sa parole, bien qu’éloquente et persuasive, fut, cette fois encore, impuissante. Mme de Bonneuil secouait la tête, demeurait insensible à ce pressant appel.

--A Madrid, j’avais vingt-cinq ans, fit-elle tristement; ma jeunesse était une arme que je ne possède plus; ce que j’ai fait alors, je ne saurais le refaire. Quant à Rostopchine, ce n’est pas en un jour que j’ai conquis son cœur et sa confiance. J’y ai mis du temps, beaucoup de temps. Ce n’est pas en usant de ce qui me reste de beauté que j’en ai fait l’ami dévoué qu’il est devenu pour moi; c’est à force d’habileté, de flatteries, de ruses, en entrant dans ses vues, en étudiant son caractère, en me pliant à ses caprices, en lui prouvant que je pouvais seconder ses projets.

--Vous calomniez votre beauté, interrompit Rivarennes.

Sourde à ce propos, elle continuait:

--D’ailleurs, en me parlant de lui, vous me rappelez que je lui dois l’indépendance, que si je me suis enrichie, c’est grâce à lui. Il m’a comblée, et j’ai beaucoup à attendre encore du goût que je lui ai inspiré. En me prêtant à vos desseins, je m’exposerais à me voir retirer ses bienfaits.

--Oui, s’il savait. Mais il ne saura pas.

--Comment m’en flatterais-je, alors que sa faveur m’a mise en vue et que partout où je passe, je suis l’objet des attentions de tous ceux de ses compatriotes qui cherchent à lui plaire. Suis-je seulement sûre qu’il ne me fait pas surveiller? Portez ailleurs vos propositions, ajouta Mme de Bonneuil en finissant; moi, je ne puis les accepter.

Rivarennes ne put contenir le dépit que lui causait ce refus.

--C’est une désertion, s’écria-t-il, la voix grosse de colère.

--Je ne déserte pas, déclara-t-elle; mais, je veux rester maîtresse de mes moyens de servir. Pourquoi m’obliger à en employer que je considère comme dangereux et qui me seraient nuisibles? A-t-on eu à regretter jusqu’ici de s’en fier à mon initiative? Si l’on a été à Paris tenu au courant des dispositions plus favorables de Paul Ier pour la France, de son admiration pour le général Bonaparte; si le terrain a été préparé pour les négociations qui vont s’engager, à qui le doit-on si ce n’est à votre servante?

--Vous avez eu une part dans ce succès diplomatique; personne ne songe à le contester, observa Rivarennes.

--Alors pourquoi vouloir m’imposer un autre rôle?

--Parce que nous ne voyons que vous qui soyez apte à le remplir et que si vous persistez à vous y dérober, nous ne saurons à qui le confier. En vous en faisant l’aveu, je vous prouve la confiance qu’on avait mise en vous et l’importance du service que j’étais chargé de vous demander. Ai-je besoin d’ajouter qu’on l’eût payé royalement.

A ces mots, Mme de Bonneuil leva les yeux sur le négociateur. Il crut y lire qu’elle revenait sur sa décision et que l’espoir d’un gain considérable la rendait moins rétive. Il n’en douta plus en l’entendant lui dire.

--Qu’eût-on fait pour moi?

--Ce que vous auriez voulu qu’on fît, répondit-il.

Un silence suivit ces paroles et se prolongea sans que Rivarennes songeât à l’interrompre. La tentation opérait, Mme de Bonneuil allait y succomber, il en était sûr maintenant et jugeait habile de ne pas se montrer impatient.

--Il est donc bien important qu’une fois à Hambourg, votre duc de Maligny n’en puisse repartir? fit-elle tout à coup.

--Plus important que je ne saurais dire, puisque son séjour ici nous permettra d’opérer efficacement ailleurs, et de mettre la main sur des conspirateurs dangereux qui nous échapperont, s’il parvient à les rejoindre.

Jugeant à l’attitude de Mme de Bonneuil qu’elle voulait tout savoir, Rivarennes poursuivit.

--Ces coquins-là, royalistes émigrés en Allemagne, ont ourdi un complot à l’effet d’assassiner le premier Consul. Avant de l’exécuter, ils ont écrit de Bade au prétendant, à Mitau, afin de solliciter son agrément. Contre leur attente, celui-ci a formellement réprouvé leur dessein et comme au même moment, le duc de Maligny rayé de la liste des émigrés allait partir pour Paris, il l’a chargé d’en empêcher l’exécution. Il lui a, en outre, ordonné de faire diligence, les conspirateurs ayant déclaré que si, à la date du 5 janvier, la réponse qu’ils attendent ne leur est pas parvenue, ils se considéreront comme autorisés à agir. C’est pour cela que le duc de Maligny, parti de Mitau, voici douze jours, voyage sans débrider et ne doit pas s’arrêter à Hambourg. S’il n’y est retenu, il repartira donc aussitôt, rejoindra les conspirateurs en temps utile et leur communiquera l’ordre dont il est porteur. Renonçant à leur projet, ils se disperseront et le complot n’aura pas de suites.

--N’est-ce pas là ce que vous devez souhaiter?

--C’est ce que nous souhaiterions s’il s’agissait de préserver les jours du premier Consul. Mais, ils ne sont plus menacés, les conspirateurs étant connus et surveillés, et nous avons intérêt à ce que ces scélérats persévèrent dans leur entreprise criminelle, ce qu’ils feront si le duc de Maligny ne les a pas rejoints le 5 janvier. Ils passeront alors la frontière pour se rendre à Paris et seront arrêtés en entrant en France. Toutes nos mesures sont prises à cet effet. S’il s’attarde à Hambourg, nous les tenons; s’il les rejoint, ils nous échappent et nous perdons l’occasion de nous emparer d’eux... Comprenez-vous maintenant, belle Adèle?

--Oui, je comprends. Mais, pour retenir ici l’envoyé du roi de Mitau, est-il nécessaire d’employer une femme? Vous avez d’autres moyens.

--Des moyens de violence! s’écria Rivarennes, une arrestation! un accident! Fi donc! Outre qu’en territoire étranger, l’emploi en est difficile, ils auraient l’inconvénient de laisser prise au soupçon, de faire deviner à notre voyageur qu’on lui a tendu un piège. Peut-être, nous échapperait-il ou parviendrait-il à envoyer à Bade, à notre insu, un émissaire, et notre but serait manqué. Il faut qu’il soit retenu sans s’en apercevoir, grisé par de beaux yeux, empêché de réfléchir aux conséquences du retard que subirait son voyage, d’en calculer les suites; il faut, en un mot, que prisonnier, il ne sente pas sa chaîne.

Mme de Bonneuil haussa les épaules.

--Je ne connais pas de femme capable d’opérer ce miracle, déclara-t-elle, et, pour ma part, je refuse de m’en charger. Ah! si j’avais déjà rencontré le duc de Maligny, si l’occasion m’avait été offerte de lui prouver qu’il me plaît et que je serais heureuse de lui plaire, je ne dis pas; on peut toujours tenter de reprendre un entretien interrompu et en espérer un profit. Mais, exercer en quelques minutes sur un homme qu’on n’a jamais vu, assez d’influence pour lui imposer une volonté contraire à la sienne et bouleverser ses projets, c’est une tâche dont je me sens incapable. Vous demandez l’impossible, je vous le répète, Rivarennes, et, quelque désir que j’aie d’être agréable à M. Fouché, il ne faut pas, en cette circonstance, compter sur moi.

--Vous refuserez-vous même à essayer? demanda Rivarennes en désespoir de cause.

--Essayer sans confiance, quand on sait la partie perdue d’avance, à quoi bon?

--A prouver tout au moins votre bonne volonté, votre dévouement.

--S’il ne s’agit que d’en donner une preuve nouvelle, je suis à vos ordres, maintenant comme toujours, répondit Mme de Bonneuil d’un accent qui révélait plus de résignation que de conviction. Mais, croyez-moi, mon cher, si vous tenez à ce que M. de Maligny reste à Hambourg, cherchez un autre moyen.

--Faudra-t-il donc l’assassiner? demanda brutalement Rivarennes qu’irritait l’échec de sa démarche.

--En vérité, je ne vois pas de procédé plus sûr pour l’empêcher de repartir, répliqua Mme de Bonneuil devenue soudain railleuse.

--Ah! pour Dieu, ne vous moquez pas, fit-il avec emportement. Mes instructions m’autorisent à ne reculer devant aucune extrémité.

Il avait élevé la voix, ne se contenait plus, et trahissait une résolution indomptable. Mme de Bonneuil lut dans ses yeux qu’il ne mentait pas. Elle savait, d’ailleurs, de quoi le rendait capable le désir de ne pas perdre la faveur du ministre qui dirigeait la police consulaire et dont il était l’agent secret en Allemagne et en Russie.

--Allons, calmez-vous, dit-elle, on tentera l’impossible pour vous éviter de commettre un crime.

Son sourire, en tombant sur la colère de Rivarennes la dissipa. Sa bonne humeur lui revenait et l’entretien des deux complices se continua.

Tandis qu’ils échangeaient ces édifiants propos, Marguerite était restée à la place où on l’a vue s’asseoir. La virginale candeur de ses seize ans à peine révolus imprimait à son visage un charme indicible. Elle n’était plus une enfant; elle n’était pas encore une femme. Mais la pureté de ses traits, l’expression attirante de sa physionomie où tout respirait l’intelligence, la droiture et la franchise, l’abondance soyeuse de ses cheveux blonds, la blancheur laiteuse de son teint, la sveltesse de sa taille laissaient deviner dans l’adolescente d’aujourd’hui, ce que serait la femme de demain.

A la voir telle que nous la décrivons, il ne semblait pas qu’elle fût faite pour les chagrins et les pleurs. Il y avait comme un invraisemblable désaccord entre la tristesse morne dont, à cette heure, le fardeau visiblement l’écrasait, et les signes précurseurs d’une existence heureuse, qui caractérisaient sa jeune beauté.

Elle avait pris une plume, tiré à elle une feuille de papier; mais, au lieu d’écrire, elle avait cédé à l’entraînement de ses pensées et laissé son esprit les subir. Et sans doute ces pensées étaient tristes, amères, poignantes, puisque, bientôt, tout en son attitude témoigna d’un immense accablement, et qu’en ses yeux clairs brillèrent des larmes dont un retour sur son passé révélera les causes.

III

A seize ans, Marguerite connaissait les pires duretés du sort. Aucune ne lui avait été épargnée. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Élevée par sa nourrice et sous les yeux de son père, le comte de Morsang, dans un vieux château du Périgord, elle ne se rappelait rien de sa première enfance, si ce n’est qu’elle avait alors vécu dans une atmosphère de tendresse dont elle ne devait jamais oublier la douceur.

Mais combien brèves ces premières félicités! Elle atteignait à peine l’âge où elle aurait pu en apprécier le bienfait, lorsqu’un soir, son père, au retour d’un voyage à Paris, avait annoncé qu’il fallait partir, s’expatrier, fuir les excès révolutionnaires, aller à l’étranger rejoindre les princes frères et cousins du roi, combattre sous leurs ordres afin de délivrer cet infortuné souverain, prisonnier de ses sujets rebelles.

Dans cette émigration soudaine, et bien qu’il n’y eût autour d’elle que visages attristés et effrayés, Margot avait vu d’abord une partie de plaisir. Pour une enfant, une course au loin, un déplacement, c’est toujours une fête. Mais, à peine en route, les souffrances s’étaient multipliées. Malgré sa jeunesse, elle en avait conservé un souvenir affreux.

Au hasard des chemins, parmi des flots de fugitifs, à travers les pénibles incidents d’une longue route, on était enfin arrivé à Augsbourg en Souabe. Une modeste chambre d’auberge était devenue la demeure de la petite châtelaine. C’est là que son père l’avait laissée aux soins de sa nourrice, fixée auprès d’elle par son dévouement et sa sollicitude. Il était allé à Worms, se réunir aux gentilshommes enrégimentés par le prince de Condé, dans le but de rétablir le roi sur son trône.

Quatre années durant, elle était restée séparée de lui. C’est à peine si, de temps en temps, il venait, en toute hâte, l’embrasser. Il passait quelques heures auprès d’elle, repartait ensuite; de nouveau, des mois s’écoulaient sans qu’elle le revît. Sa nourrice, quelques vieilles dames ses compatriotes réfugiées à Augsbourg, à qui son père l’avait recommandée, la fille de l’une d’elles qui avait fondé dans cette ville une école française et qui s’était chargée de son instruction, ses compagnes de classe formaient alors toute sa société. Ainsi, aux jours heureux de sa première enfance avaient succédé des heures assombries par toutes les tristesses et toutes les misères de l’exil.

Misères et tristesses glissaient cependant sur elle sans y laisser une empreinte profonde. La monotone existence des émigrés, à laquelle elle était associée, s’éclairait souvent de leurs espérances. Ils ne croyaient pas à la durée de leurs maux. Ils se croyaient toujours au moment de rentrer dans leur patrie. Ils suivaient anxieusement, mais avec une invincible foi dans le succès, les événements qui se déroulaient en France et sur la frontière, les combats engagés tour à tour sur le Rhin, en Suisse, en Italie; ils en attendaient le triomphe final de leur cause, la défaite définitive de la Révolution, la prochaine restauration de leur roi. Les projets qu’ils fondaient sur des victoires considérées par eux comme certaines entretenaient leur courage, leur confiance dans un avenir réparateur.

Mêlée à leur vie, Marguerite partageait leurs illusions. Elle était à l’âge où les infortunes les plus prolongées ont moins de prise sur l’âme que les rares joies qui les traversent. A chaque nouveau malheur, elle pensait comme eux que ce serait le dernier; comme eux aussi, elle s’en consolait en se rattachant à de nouveaux espoirs, trop dépourvue d’expérience pour prévoir qu’ils pussent être trompés. Ils allaient l’être cependant et dans les circonstances les plus cruelles.

Au printemps de 1796--elle avait alors douze ans--sa nourrice, son unique amie, lui fut enlevée par une mort aussi soudaine qu’imprévue. Une courte maladie terrassa en moins de huit jours cette vaillante et dévouée créature. Elle n’eut que le temps, au moment où elle se sentait irrémédiablement frappée, d’écrire au comte de Morsang et, en attendant son arrivée, de confier l’enfant à la maîtresse chargée de son instruction.

Le père accourut, mais si visiblement désigné pour une fin prochaine qu’en le voyant descendre de voiture, Marguerite fut épouvantée. L’appel de la nourrice était allé le chercher dans le duché de Bade où résidait alors l’armée de Condé et l’avait trouvé couché sur un lit d’ambulance, à la suite d’une blessure reçue dans une escarmouche entre républicains et émigrés.

Bien que son état exigeât des soins, en apprenant que sa fille allait être seule à Augsbourg, il avait voulu partir. Pansé tant bien que mal et sourd aux conseils des chirurgiens, il s’était mis en route sans calculer les conséquences des fatigues auxquelles il allait s’exposer. Cet acte de dévouement paternel devait lui coûter la vie. En arrivant à Augsbourg, il était épuisé; il dut s’aliter et Marguerite assista de nouveau à toutes les horreurs de l’agonie d’un être chéri.

Celle de sa nourrice avait duré une semaine; celle de son père dura trois mois, rendue plus affreuse par le désespoir que causait à ce malheureux l’imminence de sa mort, alors que sa fille aurait eu tant besoin qu’il vécût. Il la voyait orpheline, livrée à l’abandon, aux hasards de l’exil, aux périls d’une existence sans guide et sans appui; cette image le torturait.

Il fut plusieurs jours sans lui faire part de ses horribles craintes, soit qu’il hésitât à lui confesser ce qu’il fallait qu’elle sût quand il ne serait plus là pour la soutenir et la diriger, soit que, malgré tout, il espérait guérir. Il dut, cependant, se décider à parler.

Il le fit un jour où l’infirmière qui lui donnait des soins s’était éloignée. Seul avec sa fille, il laissa les confidences suprêmes déborder de son cœur.

--Il m’en coûte, ma chérie, d’aggraver tes angoisses et d’accroître ta filiale affliction, lui dit-il. Mais il est des choses que tu dois connaître et dont je serais coupable de retarder l’aveu. Cet aveu, je comptais ne te le faire que plus tard, beaucoup plus tard, quand tu aurais acquis toute la maturité de ta raison. Les circonstances exigent qu’il soit immédiat, parce que, pour que tu comprennes les conseils qu’au moment de te laisser seule au monde, je suis tenu de te donner, il faut qu’il les précède. Ces conseils nécessaires, tu t’engageras à les suivre?

--Je les suivrai, mon père, déclara Marguerite. J’espère, quoi que vous en disiez, que vous vivrez. Mais, s’il en est autrement, vos avis seront pour moi des ordres; je m’y conformerai avec autant de docilité que si vous étiez vivant.