Part 1
ERNEST DAUDET
L’Espionne
PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES Librairie Paul Ollendorff 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
1905 Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
Histoire diplomatique de l’Alliance Franco-Russe. 1 volume in-8. Les Coulisses de la Société Parisienne (Première série). 1 volume in-18 jésus. Les Coulisses de la Société Parisienne (Deuxième série). 1 volume in-18 jésus. Un Amour de Barras. (Nuit de Noces.--Aventures d’Émigré.--Représailles.--Une Nuit de Noël.--Une Matinée de Fouché.--Le Roman d’un Complot) 1 volume in-18. Poste restante, roman (Collection reliée à 3 fr. 50 le volume.) 1 volume in-18.
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IL A ÉTÉ TIRÉ A PART CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE.
L’ESPIONNE
I
A la fin du dix-huitième siècle, la ville libre de Hambourg était, depuis longtemps déjà, comme encore aujourd’hui, une ville florissante. Sa position géographique, son port sur l’Elbe, à proximité de la mer du Nord en avaient fait le point intermédiaire des communications des contrées septentrionales avec le reste de l’Europe. Qu’on allât de celles du Midi vers la Russie ou qu’on revînt de ce pays qui semblait alors à l’extrémité du monde; qu’on suivît la voie de terre ou qu’on eût préféré la voie de mer, c’est par Hambourg qu’il était le plus commode de passer. On y trouvait incessamment des navires en partance pour l’Angleterre, la Suède, le Danemark, tandis que le service de la poste y assurait, en des conditions aussi faciles que le permettaient les moyens de locomotion alors en usage, le transport des voyageurs vers le midi de l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et la France.
La vieille cité hanséatique tirait de cette situation exceptionnelle sa rapide prospérité et sa puissante animation. La Révolution française les avait accrues en répandant à travers les pays germaniques toute une population d’émigrés. Poussés par les hasards de leur course errante jusqu’à Hambourg, ces fugitifs s’étaient fixés en assez grand nombre dans la ville ou dans son voisinage, dans le duché de Holstein notamment, auquel elle confine et qui était alors possession danoise. D’autres y faisaient halte avant de poursuivre leur route vers la Russie, où les attirait la présence de leur roi proscrit réfugié à Mitau en Courlande, et où ils espéraient trouver ainsi que lui un asile et des secours.
Le gouvernement français étant resté en relations diplomatiques avec le gouvernement hambourgeois, la ville de Hambourg, qui devait déjà aux motifs que nous venons d’énumérer d’être la plus fréquentée de toute l’Allemagne, était devenue en outre une sorte de terrain neutre où l’on voyait se coudoyer, parmi les indigènes qui tiraient profit de la présence de tant d’étrangers, des émigrés et des républicains, des agents officiels de la France et des agents officieux du prétendant dédaigneusement surnommé par ses ennemis «le roi de Mitau», des représentants des cours d’Europe chargés de missions en Russie, des fonctionnaires moscovites portant de tous côtés les ordres du tsar, des courriers de cabinet de toutes les puissances et des espions aux gages de la République française ou du parti royaliste.
La physionomie de la ville n’était pas alors ce qu’elle est de nos jours. L’incendie de 1842, qui la détruisit en partie, a eu pour conséquence sa reconstruction. En la réédifiant sur ses ruines, on l’a modernisée. Pour se figurer ce qu’elle était avant que les flammes y eussent exercé leurs ravages, il faut visiter ce qu’elles en respectèrent ou se reporter aux dessins et aux plans qui nous ont conservé son image et sa configuration topographique. Ils donnent l’idée d’une cité du moyen âge. Son enceinte fortifiée, la vétusté sordide de certains de ses quartiers, l’étroitesse de la plupart de ses rues, les façades vermoulues de ses maisons contribuaient à symboliser un esprit traditionnel pieusement conservé, visible non pas seulement dans les mœurs des habitants, mais encore dans le cadre matériel de leur existence. Toute une longue et suggestive histoire se lisait sur les antiques murailles de la ville, en même temps que sa conservation attestait le désir des générations nouvelles de ne rien changer au théâtre sur lequel avaient vécu leurs aînées.
Telle nous essayons de la décrire, telle elle était en l’an 1799, évocatrice d’un passé lointain: ses promenades pleines de mouvement, d’agitation, de bruit; une douzaine de flèches d’église, émergeant de la masse sombre de ses toitures; les eaux qui la baignent, hérissées de mâts et de voiles; les quais des ports, encombrés de ballots, de caisses, de mannes de fruits, de barriques, de bois de construction, de pierres taillées; ses rues ouvertes à une population qui circulait hâtive, affairée entre les lieux d’embarquement et de débarquement et les bâtiments de la douane ou les bureaux des armateurs; sillonnées de diligences, de chaises de poste de toutes les couleurs, de toutes les formes, partant ou arrivant, et que regardaient passer du seuil de leur boutique les fripiers, les marchands de denrées, les débitants de tabac et de boissons, dont les étalages tentateurs et les enseignes mirobolantes se succédaient le long des voies principales telles que le Jungfernsbug et le Neuer Wall.
Sur le Jungfernsbug, s’élevait «l’hôtel de Saint-Pétersbourg», sur le Neuer Wall, «l’hôtel du Roi d’Angleterre». Ces établissements rivaux, les plus confortables et les plus achalandés de la ville, se disputaient la faveur des voyageurs de marque. Les princes, les ambassadeurs, les hauts personnages de l’émigration française, nobles seigneurs et grandes dames, descendaient à l’un ou à l’autre. Quiconque appartenait à l’élite sociale se serait cru déshonoré en allant loger ailleurs.
Toutefois, les émigrés préféraient à l’hôtel du Roi d’Angleterre l’hôtel de Saint-Pétersbourg, comme si son vocable les y eût plus spécialement attirés et leur eût promis d’y être sous la protection de l’empereur de Russie, qui s’étendait alors avec autant de persévérance que d’éclat sur la noblesse de France, exilée. Aussi, était-on sûr de trouver presque toujours des Français parmi la population nomade qui s’y renouvelait sans cesse. Pour ceux qui résidaient dans la ville ou aux environs, c’était une distraction quotidienne de venir rôder aux abords de cette auberge aristocratique, où les conduisait l’espoir de voir apparaître sur son seuil un visage ami, ou d’y recueillir quelque écho de la patrie absente et regrettée.
En face de l’hôtel, le «café de France» offrait à ces chevaliers errants un but, un abri et un poste d’observation. C’était le lieu ordinaire de leurs rendez-vous. Ils aimaient à s’y rencontrer pour parler de leurs malheurs communs, pour échanger leurs vues politiques, leurs craintes, leurs espérances. On les reconnaissait à leur mine inquiète et maussade, à leurs habits râpés, à l’animation de leurs gestes, au bruyant éclat de leurs propos, à la violence de leur langage, à leurs manières hautaines et provocatrices, à la croix de Saint-Louis, que ceux qui avaient le droit de la porter ne quittaient jamais et dont ils étaient si vains que même réduits à demander à une besogne manuelle des moyens d’existence, ils en ornaient leurs vêtements de travail.
Le 24 décembre 1799, veille de Noël, un étranger qui serait entré au déclin du jour dans le café de France y eût surpris un certain nombre d’entre eux. Ils emplissaient la vaste salle du bruit de leurs discussions, tout en surveillant à travers les vitres sur lesquelles se jouaient les rayons des réverbères qui, de toutes parts, s’allumaient, les abords de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, soit qu’ils voulussent voir qui entrait et qui sortait, soit qu’ils espérassent découvrir des figures de connaissance parmi la foule qui arpentait le Jungfernsbug et pour qui, dès cette veille de Noël, était déjà commencée la fête la plus populaire de l’Allemagne.
Les conversations engagées d’une table à l’autre étaient acerbes et fiévreuses. Le général Bonaparte en était l’objet. Depuis trois semaines que l’on connaissait à Hambourg le coup d’État de brumaire, qui avait suivi de si près le retour en France du héros des Pyramides, l’émotion causée parmi les émigrés par ces événements n’était pas encore calmée. On pouvait ce jour-là, la saisir dans leur langage.
--Buonaparte travaille pour le roi, disaient les uns; il le lui a fait savoir. Sa Majesté est décidée à rétablir pour lui la charge de connétable.
--Buonaparte n’est qu’un ambitieux, objectaient les autres; c’est pour lui qu’il travaille. Il a pris le pouvoir non pour le céder, mais pour le garder.
C’étaient alors des cris de réprobation, des protestations indignées, des récriminations furibondes, qui trahissaient d’irréconciliables rancunes, d’incorrigibles illusions et aboutissaient à des menaces de représailles et de châtiments, qui se réaliseraient à la rentrée du roi dans son royaume. A en croire ces prophètes crédules et candides, elle était prochaine cette rentrée vainement attendue et prédite depuis tant d’années; elle serait la conséquence de la guerre sans merci que les puissances du Nord avaient déclarée à la République.
Brusquement, l’entretien fut interrompu.
--Le général Dumouriez, fit une voix.
Une main tendue désigna de l’autre côté de la rue, un petit homme à la figure vulgaire, aux cheveux grisonnants, qui sortait de l’hôtel, avec la mine déçue d’un visiteur qui n’a pas trouvé la personne qu’il voulait voir. C’était le vainqueur de Valmy. Depuis la trahison qui avait fait de lui un objet d’horreur pour les patriotes français et donné aux émigrés l’espoir de ses services, il résidait dans la ville d’Altona, située, comme on sait, à proximité d’Hambourg où, grâce à ce voisinage, il venait fréquemment.
Ce jour-là, il n’était pas venu seul. Un homme plus jeune et plus svelte l’accompagnait qu’eurent bientôt reconnu les habitués du café de France.
--Le comte de Rivarol, dit l’un d’eux d’un ton de respect, la gloire des lettres françaises, un royaliste fidèle qui n’a pas craint d’émigrer, lui aussi. Il servira notre cause par la plume comme le général par l’épée.
--A moins qu’ils ne soient, comme on les en accuse, inféodés tous deux à l’orléanisme, observa quelqu’un.
--M. de Rivarol est au-dessus de cette insinuation, reprit le précédent interlocuteur. Ses écrits répondent pour lui et quand on connaît ses sentiments, on ne saurait suspecter ceux du général Dumouriez dont il est l’ami le plus intime, le voisin, le confident.
--Vous pouvez dire le beau-frère, ajouta railleusement la voix qui la première avait nommé Dumouriez.
Cette allusion à la liaison qui existait depuis longtemps entre le général et Mme de Beauvert, sœur de Rivarol, fit sourire. Peut-être, allait-elle donner lieu à des commentaires désobligeants, lorsqu’un nouveau personnage, au visage affable, aux airs de bourgeois cossu, se montra sur le Jungfernsbug venant du côté du port. Ayant aperçu Rivarol et Dumouriez qui le saluaient, il s’approcha d’eux, le chapeau à la main.
De l’intérieur du café, les habitués observaient avec curiosité cette scène.
--Voilà ce qui prouve que ces messieurs ne méritent pas vos soupçons, remarqua le défenseur du général. Si M. le comte de Thauvenay, représentant de Sa Majesté dans ce pays, est en rapports avec eux, et s’il ne craint pas de leur parler en public, c’est qu’il les sait bons royalistes ou en train de le devenir.
--Il semble, en effet, qu’il les félicite, fit un interlocuteur.
--Et de quoi peut-il bien les féliciter? demanda un troisième.
--De la conversion de l’un, s’écria le premier, de la part qu’y a prise l’autre. Voyez; ne dirait-on pas d’un trio d’amis? Les voilà qui s’éloignent ensemble.
Après un moment d’arrêt, les illustres personnages se remettaient en marche, suivis des yeux par les passants qui les avaient reconnus. Ils disparurent au tournant d’une rue, tandis que, dans le café, continuaient à s’échanger les réflexions qu’avait provoquées leur rencontre.
Un nouvel incident y coupa court. De l’une des extrémités du Jungfernsbug venaient à pas lents, vers l’hôtel de Saint-Pétersbourg, deux promeneuses, au passage desquelles se retournaient les gens qui les croisaient. L’attention des habitués du café se fixa sur elles. Dans la vie monotone de ces désœuvrés, elles apportaient une distraction.
Au premier abord, à voir la marche assurée de l’une, son port de reine, la fermeté de son regard, son visage à la fois grave et malicieux, qu’animaient, sous une lourde chevelure brune, des yeux noirs où se devinaient l’énergie et la volonté que donne l’expérience de la vie; à voir la figure virginale de l’autre, sa grâce timide, tout ce qui révélait en elle la fleur en bouton, à la veille d’éclore, on les eût prises pour la mère et la fille. Mais en y regardant de plus près, on se serait bien vite aperçu que la plus âgée des deux était trop jeune pour être la mère; on eût dit plutôt deux sœurs dont l’aînée ne devait qu’à leur différence d’âge d’exercer sur la cadette une autorité maternelle.
Du reste, s’il pouvait exister quelque doute quant à leur degré de parenté, il n’en était pas de même quant à leur rang social. La toilette de l’aînée, sa robe en velours gris, dont une douillette de drap couleur de feuille morte doublée de fourrures laissait voir les bords, son chapeau noir, en feutre dur, à la coiffe en pain de sucre, aux ailes étroites, ceint d’un ruban fixé sur le devant par une boucle d’acier et surtout l’aisance avec laquelle elle portait ce costume, révélaient non moins qu’une élégance native des habitudes aristocratiques. Il n’y avait qu’une grande dame pour aller par les rues sous ces luxueux atours sans paraître endimanchée.
Plus modestement mise, ainsi qu’il convient à une jeune fille, sa compagne ne présentait pas moins de distinction. La simplicité même de sa tenue ajoutait à sa grâce, laissant deviner une haute naissance, un incessant contact avec une société où les femmes poussaient jusqu’au raffinement le désir de plaire.
Naturellement, dans le café, en apercevant ces deux promeneuses, en les regardant entrer comme chez elles dans l’hôtel à la mode, rendez-vous des gens de condition, on s’était demandé qui elles étaient. On les voyait pour la première fois et, d’abord, personne n’avait pu les nommer. Mais bientôt un vieux gentilhomme, récemment arrivé d’Espagne, se les rappela pour les avoir déjà rencontrées à Madrid. Il les nomma:
--La comtesse de Bonneuil et sa nièce, Mlle de Morsang.
--J’ai connu un Morsang, capitaine à l’armée de Condé, lui répondit-on. Il est mort. Serait-ce sa fille?
--Probablement.
--Je ne le savais pas marié.
--Vous n’étiez pas obligé de le savoir, répliqua le vieux gentilhomme; il a pu se marier sans vous en prévenir; il a pu aussi avoir une bâtarde à votre insu et la reconnaître. Les mieux informés savent-ils jamais tout?
L’argument avait sa valeur; personne n’y répondit, et il fut acquis que la belle adolescente était la fille légitime ou naturelle de M. de Morsang.
On discuta plus longuement sur la comtesse de Bonneuil. Quelqu’un déclara qu’il en existait une autre à Paris, veuve depuis longtemps, dont la fille avait épousé Regnaud de Saint-Jean d’Angély, l’ancien député aux États généraux, et qui prétendait être seule de son nom. Il fallait donc qu’elle voulût en faire accroire ou qu’elle ignorât l’existence de son homonyme ou encore que celle-ci portât ce nom sans y avoir droit. En un temps si propice aux aventuriers, cette dernière supposition n’était pas invraisemblable. Mais une jolie femme trouve toujours des défenseurs. Bonneuil ou non, la personne qui était en cause fut vaillamment défendue par le vieux gentilhomme qui l’avait nommée.
--Je n’en parle pas à la légère, dit-il. A Madrid où elle a résidé en 1797, elle était reçue à la cour. Le duc d’Havré, le dévoué serviteur de notre roi, la patronnait. Depuis, elle a vécu à Saint-Pétersbourg, estimée et considérée; elle y était encore l’an dernier. Elle y retourne maintenant après un séjour à Londres où l’avaient appelée des questions d’intérêt.
Ces renseignements positifs mirent fin au débat. Comme la comtesse de Bonneuil et sa nièce, ayant franchi le seuil de l’hôtel, avaient disparu, on cessa de s’occuper d’elles.
II
Les discussions dont nous venons de retracer la physionomie avaient eu pour témoins, indépendamment de ceux qui y prenaient part, les consommateurs répandus dans le café de France. Mais, comme elles s’étaient engagées et poursuivies en langue française et que très peu d’entre eux, en leur qualité d’Allemands, avaient pu les comprendre, ils y étaient, pour la plupart, restés étrangers. Ils s’étaient contentés de pester contre ces Français envahissants, qui partout où ils se montraient, témoignaient d’autant de sans-gêne que s’ils eussent été chez eux et se jetaient sans retenue, violents et bruyants, dans la paisible existence des braves gens qui leur donnaient asile.
Parmi ces consommateurs indifférents en apparence à ce déchaînement de propos agressifs, il en était un cependant dont l’attitude, en dépit de ses efforts pour se contraindre et dissimuler, eût révélé à quiconque l’aurait observé avec attention qu’il ne perdait rien de ce qui se disait autour de lui.
C’était un homme entre deux âges.
A l’expression débonnaire de sa figure ridée et osseuse, à sa mise correcte quoique très simple, on eût pu le prendre aussi bien pour un modeste fonctionnaire retraité que pour un commerçant retiré des affaires, après fortune faite, uniquement occupé à employer en distractions honnêtes et peu coûteuses les incessants loisirs qu’il devait à son oisiveté.
Assis au fond de la salle en compagnie d’un pot de bière, il semblait plongé dans la lecture du _Spectateur du Nord_, recueil périodique français, fondé à Hambourg par un Français, à l’usage des émigrés. Mais, tout en feignant d’être captivé par sa lecture, il tendait l’oreille, recueillait les paroles qu’on débitait à haute voix, à quelques pas de lui, levait les yeux de temps en temps pour envelopper d’un regard furtif les discoureurs dont les propos imprudents lui révélaient les opinions violemment hostiles à la République française.
Ayant entendu prononcer le nom de Mme de Bonneuil, son attention redoubla. Il suivit des yeux la tante et la nièce tandis qu’elles entraient dans l’hôtel, et parut alors désireux de quitter la place où il était resté jusque-là. Mais, probablement, il tenait à la quitter, sans être vu, car après avoir regardé de tous côtés comme pour se ménager une sortie à l’insu de ses voisins, il sembla satisfait de constater l’existence derrière soi d’une porte de service qui lui permettait de s’échapper autrement que par la grande, sans passer par conséquent devant les émigrés qui en obstruaient l’accès.
D’un signe, il appela le garçon; il glissa dans sa main une pièce de monnaie et gagna cette porte latérale. Elle s’ouvrait sur un couloir étroit et obscur, qui le conduisit dans la rue, à côté de l’entrée principale du café. En une minute, il eut traversé la chaussée, confondu parmi les passants et pénétra sous la voûte de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, au delà de laquelle s’étendait une vaste cour dont des écuries et des remises formaient le fond.
--Qui demandez-vous, monsieur? interrogea en allemand le portier debout sur le seuil de sa loge.
--Mme la comtesse de Bonneuil, répondit-il dans la même langue.
--Mme la comtesse vient de rentrer. Vous êtes plus heureux que le général Dumouriez qui tout à l’heure, s’est présenté pour la voir et dont elle a eu le regret de manquer la visite. Qui dois-je lui annoncer?
Le visiteur allait donner son nom. Mais il se ravisa:
--Annoncez-lui un de ses amis de France, rien de plus. Elle ne m’attend pas; je veux qu’elle ait la surprise.
--Alors, entrez au salon, monsieur; vous y trouverez Mme la comtesse.
Ce salon était une immense pièce voûtée, s’étendant sur la longueur de la cour d’où lui arrivait la lumière par cinq hautes fenêtres. Éclairée à la chute du jour par un lustre et des candélabres, abondamment pourvue de sièges, aménagée pour la commodité des voyageurs qui habitaient l’hôtel, elle était surtout remarquable par le luxe prétentieux de son mobilier, vrai mobilier d’auberge riche, défraîchi par l’usage et dont l’usure même attestait les vieux services. Un poêle monumental en faïence verte en occupait le milieu. Devant ce poêle allumé, le visiteur, du seuil de la porte, aperçut en entrant une femme assise qui lui tournait le dos, les pieds tendus vers le foyer d’où s’échappait une chaleur douce, pénétrante, dont la rigueur du froid qui sévissait au dehors faisait apprécier l’utilité.
C’était Mme de Bonneuil.
En rentrant, toute transie, elle était venue se mettre là pour se réchauffer, sans prendre même le temps d’ôter son chapeau et ses fourrures. Sa nièce Marguerite de Morsang avait fait comme elle. Debout à son côté, elle promenait ses mains sur la faïence brûlante du poêle où l’on entendait la flamme ronfler.
Le visiteur était entré sans bruit et put s’approcher des deux femmes sans qu’elles le vissent venir. Alors, s’inclinant, il murmura à l’oreille de la tante:
--Votre serviteur, madame la comtesse.
Elle sursauta surprise et se retourna.
--Rivarennes! Vous, ici? s’écria-t-elle.
Elle avait pâli; une inquiétude subite naissait dans ses yeux; toute son attitude révélait son émoi tandis que sa nièce plus défiante qu’émue dévisageait dédaigneusement le nouveau venu comme si, le connaissant de longue date, elle eût été déjà fixée sur le but de sa visite et n’en eût rien attendu de bon.
Quant à lui, sans paraître sensible à l’effet qu’elle produisait, il se redressait et, familier, bon enfant, s’efforçant d’être aimable, il reprit.
--Oui, c’est moi, chère comtesse. Me trouvant à Hambourg, j’ai appris que vous y étiez; et je suis accouru pour vous offrir mes hommages.
--Bien aimable, répliqua sèchement Mme de Bonneuil. Mais savez-vous que c’est pur hasard si vous m’avez rencontrée? Arrivées de Londres depuis trois jours, nous ne nous sommes arrêtées ici que pour nous reposer. Nous devions repartir hier pour la Russie. Si nous sommes restées, c’est uniquement afin de répondre aux politesses de Mme la princesse d’Holstein, qui nous a fait l’honneur de nous inviter à la fête qu’elle donne cette nuit à l’occasion du réveillon de Noël. Sans cette fête, vous ne nous auriez pas trouvées.
--Je ne m’en serais pas consolé, répondit Rivarennes, d’autant que j’avais à vous parler.
Cette fin de phrase suggéra à Mme de Bonneuil le désir d’en savoir plus long. Mais elle maîtrisa sa curiosité et retint la question qu’elle brûlait de poser. La présence de sa nièce la gênait. Rivarennes ne parlerait pas devant Mlle de Morsang. Il fallait donc éloigner celle-ci.
Avec toute autre, Mme de Bonneuil eût recouru à la ruse, inventé une raison, imaginé un prétexte. Mais avec cette jeune fille qu’elle affectait toujours de traiter comme une enfant, il n’y avait pas à se mettre en frais.
--N’as-tu rien à faire, Margot? lui demanda-t-elle d’un ton qui équivalait à un ordre. Tu devais écrire à notre hôtelier de Pétersbourg pour lui annoncer notre prochaine arrivée. C’est peut-être le moment.