Chapter 12
Coche n'était plus qu'une chose inerte, un pauvre corps défaillant. L'épouvante était descendue sur lui. Sa volonté avait triomphé trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait compte maintenant de l'espèce de folie contre laquelle il s'était débattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien ne pouvait plus le sauver qu'un miracle, et la fatalité venait d'abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu'il escomptât ce miracle. Il connaissait enfin l'horreur des épouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l'appel effroyable à la vie qui s'en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bête torturée se posaient sur ces gens qui tout à l'heure allaient revoir la rue, la gaîté de l'air libre et retrouver la joie de la bonne maison, du foyer familial où l'homme sage vient abriter ses rêves, comme le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie où dansent les étoiles. Et tandis que ces visions traversaient son âme éperdue, une voix s'éleva qui fut d'abord à ses oreilles un murmure confus, puis un tonnerre quand elle prononça:
-- Onésime Coche est condamné à la peine de mort.
Après il entendit encore vaguement...
-- Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation...
Il sentit qu'on l'emmenait, qu'une main serrait sa main... il se trouva sur son lit, dans sa cellule, sans savoir comment ni pourquoi, et il s'endormit d'un sommeil de brute.
Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar:
Il venait d'assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la porte en rampant, descendait l'escalier et se trouvait dans la rue.
Dehors, sous la bise coupante, il s'arrêtait, la tête vide, les jambes molles, comme un homme ivre: pas un murmure, pas un bruit. Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas, s'arrêtait pour s'orienter dans la nuit noire, et se mettait en route.
Il marchait lentement, roulant dans sa pensée confuse, l'horreur de son crime et l'effroi du mort étendu, la gorge béante, les paupières ouvertes sur ses prunelles chavirées. Un carrefour désert et sombre s'ouvrait au-devant de ses pas. Harassé, les genoux tremblants, il s'adossait à un mur. Soudain, dans le silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s'arrêtait les muscles ramassés, prêtant l'oreille. Le même bruit résonnait plus fort et plus précis. Il partait, rasant les maisons, droit devant lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le bruit courait avec lui... La rue, plus large bornée de lueurs hésitantes, se déroulait déserte, et silencieuse. Il galopait la terreur accrochée aux flancs comme des chiens de meute... Tout un brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la notion du temps, de l'heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui restait de force et d'énergie ne vivait plus que dans l'espoir du matin blême qui bientôt monterait à l'horizon, ramenant avec lui l'éveil des choses et des gens, faisant surgir d'autres visages d'êtres humains, repeuplant ce désert sombre qui l'épouvantait. Et il courait toujours. Il avait fait tant de détours, croisé tant de chemins, qu'il s'en allait vers l'inconnu, perdu dans Paris sommeillant. Il courait, râlant de fatigue et de peur, et voici qu'au bout de l'horizon, le jour monta, triste, pluvieux... Le jour! le jour!... Un murmure confus s'éleva: on eût dit le chuchotement d'une foule. Là-bas, toute une masse sombre ondulait avec des souplesses de vague. Était-ce encore l'obsession de la nuit? Non pas... des hommes étaient là devant lui!... Enfin! il n'allait plus être plus seul avec son épouvante... il allait coudoyer des êtres vivants... les frôler... Il tendit l'oreille... Une voix brève domina le bruit... un cliquetis, rapide comme celui que fait un coup de vent parmi les feuilles sèches... une blancheur descendit dans le ciel plus léger, finie l'angoisse de la nuit, l'horrible solitude... sa poitrine s'appuyait contre d'autres poitrines... À ce moment la vague s'ouvrit, comme pour lui livrer passage... il s'avança, et tout d'un coup tomba sur les genoux: dans sa terreur il n'avait pas vu où sa fuite l'amenait, et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux grands bras dressés dans le ciel pâle... la Guillotine!...
Coche s'éveilla en poussant un cri... Pendant une seconde, il retrouva la joie du réveil qui brise les cauchemars, mais aussitôt la réalité, plus effroyable que le rêve, reprit:
La Guillotine! le couteau blanc, et le panier où bondissent les têtes... il verrait cela! Il mordit ses draps pour ne pas hurler... Adieu les nuits paisibles, les jours calmes! Entre tout ce qu'il avait aimé, souhaité, espéré, et lui, l'horrible chose (il n'osait plus penser le mot guillotine) se dressait maintenant...
Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son pourvoi en cassation et son recours en grâce. Il bégaya: «À quoi bon?», et signa tout de même. Quand il eut posé la plume, il dit en regardant son défenseur avec des yeux grandis par l'épouvante et par la fièvre:
-- Écoutez... il faut que vous sachiez, il faut que je vous dise...
D'une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccadés, de mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13: son dîner chez Ledoux, son départ, la rencontre des rôdeurs, sa visite à la maison du crime, et l'idée soudaine d'égarer la police, de simuler une fuite pour attirer sur lui, l'attention...
Il se tut. L'avocat prit sa main et lui dit doucement:
-- Non, vraiment, ce n'est pas la peine... Le Président vous fera grâce... Là-bas, vous pourrez... plus tard... refaire votre existence.
-- Alors, s'écria le malheureux, vous croyez que je mens?... Mais je ne mens pas, vous m'entendez... je ne mens pas... Allez-vous- en!... Allez-vous-en...
Et au comble de l'exaspération, il se jeta sur lui, hurlant:
-- Mais allez-vous-en donc! Vous ne voyez pas que vous me rendez fou!...
Resté seul, il fut pris d'un effrayant accès de désespoir. Ainsi, même celui qui avait pris la parole pour le défendre ne pouvait le croire innocent! En même temps, la peur de la mort de la douleur, grandissait en lui, et il se raccrochait à la vie désespérément, s'arrachant les cheveux, se griffant le visage, sanglotant:
-- Je ne veux pas mourir! je n'ai rien fait!
Il était doux, craintif, suppliant envers tous, comme si le moindre de ses gardiens avait pu faire agir en sa faveur des influences considérables, et l'arracher à l'échafaud. Lorsqu'on le transporta à la Roquette, ce fut pis encore! Jusque-là, il avait pu parfois pendant quelques secondes oublier l'échafaud, mais là, entre ces murs qui n'avaient vu que des condamnés à mort, comme lui, l'obsédante pensée se faisait plus précise, les images plus nettes: toutes les gloires du crime avaient défilé là, dormi sur ce lit, et le coude appuyé à cette table, frissonné d'horreur à la seule pensée du châtiment plus proche chaque jour. Déjà, il n'était plus pareil aux autres hommes; il faisait partie d'une classe à part, hors la loi, et presque hors la vie. On avait coupé ses cheveux à la tondeuse, rasé ses moustaches, et en passant ses mains sur son visage, il ne se reconnaissait plus. Il avait désappris presque tous les mots, pour ne se souvenir que de ceux qui avaient trait à sa mort prochaine, et durant des heures entières, accroupi dans un coin de sa cellule, les coudes aux genoux, les poings aux dents, il regardait défiler en lui toutes les images d'épouvante, toutes les scènes d'exécution pareilles à ce que serait la sienne.
Il voyait la dernière Nuit, le Réveil et l'effrayante place, grise sous le ciel gris, les toits humides, le pavé luisant, mais il voyait surtout la _Veuve_ avec ses immenses bras rouges et le rire édenté de sa lunette surmontée du couperet.
L'aumônier le visitait chaque jour. Peu à peu, une terreur superstitieuse, un besoin de se réfugier en quelqu'un, d'être écouté et d'être plaint, le poussait vers une sorte de piété craintive, remplie de visions superstitieuses. Il ne parlait plus, mais écoutait avidement, prenant d'un geste machinal et répété sans cesse son cou amaigri dans ses mains, puis le lâchant brusquement, comme s'il avait senti la place où le couteau tracerait son chemin. Même avec le prêtre il évitait de s'entretenir de sa fin prochaine; il écoutait parler de repentir, d'expiation... ces mots n'avaient pas de sens pour lui: de quel crime aurait-il a répondre?... quel forfait devait-il expier? Si Dieu, en vérité, tenait compte des gestes des hommes, il saurait bien, le voyant arriver devant son Tribunal, qu'il était innocent... Un jour, pourtant, le quarantième jour de sa captivité approchait, il savait que son pourvoi en cassation avait été rejeté, et ne comptait plus que sur la clémence présidentielle, il dit brusquement à l'aumônier:
-- Monsieur l'abbé, en votre âme et conscience, si vous étiez à la place du Président, signeriez-vous ma grâce? Répondez-moi dans toute la sincérité de votre coeur d'homme loyal. Il faut que je sache. J'ai besoin de savoir.
Et l'aumônier l'ayant regardé bien en face répondit:
-- Non, mon enfant, je ne signerais pas, il faut payer...
Chose étrange, cette réponse le calma presque. La pire torture de son existence était le doute. Il n'osait se préparer à mourir, craignant d'attirer la mauvaise chance sur lui. Maintenant, c'était fini, il se considérait comme mort et s'imaginait qu'ainsi prévenu il saurait mieux résister à l'épouvante du réveil. Pourtant à mesure que la date fatale approchait, ses nuits se peuplaient de cauchemars. Il se dressait sur son lit au moindre bruit, collait l'oreille au mur, essayant de deviner ce qui se passait dans la rue, sur la place. Et quand le jour était venu, quand il était sûr que ce n'était pas pour ce matin, il s'endormait d'un sommeil coupé de soupirs et de sanglots...
Vers la fin de la quarante-troisième nuit, il crut percevoir une vague rumeur, des bruits de maillet frappant le bois, des pas assourdis. Il se mit à claquer des dents, n'osant plus écouter, redoutant d'entendre, les yeux rivés à la porte de sa cellule, attendant la seconde effroyable où elle s'ouvrirait, livrant passage au bourreau! Et la porte s'ouvrit.
Il regarda d'un oeil hébété les hommes qui l'entouraient et se leva sans dire un mot, sans faire un geste. On lui demanda:
-- Voulez-vous entendre la Messe?
Il fit oui d'un signe machinal. Pendant l'office, il regarda obstinément le sillon qui séparait deux dalles, songeant que le couteau ne ferait pas sur son cou une marque plus large... Il s'étonnait seulement, avec le reste de pensée qui flottait dans son esprit, de vivre encore. Ensuite ce fut la toilette, mais déjà il avait perdu la notion des choses; à peine frémit-il quand les ciseaux frôlèrent sa nuque et qu'on lui passa des cordes aux mains et des entraves aux pieds. On lui offrit une cigarette, du cognac... il refusa... Et soudain, l'horizon qui, depuis près de cinq mois s'était arrêté pour lui aux murs de sa cellule, s'élargit; une fraîcheur coula sur ses épaules, un effroyable silence envahit ses oreilles, un silence si profond, si formidable, que son coeur y battait comme une cloche. Son rêve d'une nuit s'était réalisé... Au-dessus des épaules du prêtre, il vit la guillotine... Le jour venait très doucement.
Derrière les maisons, une traînée laiteuse et rosé moirait le ciel. Ses yeux ouverts, pour la dernière fois regardaient, regardaient... Il fit un pas, buta dans ses liens, soutenu par les aides. Le prêtre bégaya:
-- Le Bon Dieu vous pardonnera...
Le Procureur lui dit, d'une voix qui tremblait:
-- Vous n'avez plus un aveu, plus une révélation à faire?
Rassemblant tout ce qui lui restait de force, il ouvrit la bouche pour crier:
-- Je suis innocent...
Déjà ses genoux frôlaient la bascule, il jeta un coup d'oeil de côté, et tout à coup, malgré les aides, malgré ses entraves, il fit un bond en arrière et poussa un cri surhumain:
-- Là! Là! Là!...
Et tandis qu'on essayait de le pousser, raidi, fort à briser un chêne, les talons accrochés aux pavés, le menton jeté en avant, il hurlait toujours:
-- Là! Là!
Son appel avait quelque chose de si furieux et de si déchirant à la fois que les aides eux-mêmes hésitèrent une seconde. Le prêtre avait suivi son geste, et de la cohue des cris d'épouvante partirent.
Un soldat, l'arme aux pieds, tomba à la renverse; deux hommes, une femme essayaient de fendre la foule qui déjà, dans une poussée formidable, avait rompu les barrages, envahi l'espace vide où le condamné se débattait en hurlant:
-- Arrêtez-les!... Les assassins!... Là... Là...
L'aumônier se jeta en avant et cria:
-- Les deux hommes!... La fille!... Arrêtez! Arrêtez...
Vingt mains s'abattirent sur eux. L'un des hommes tira son couteau. La fille se mit à pousser des cris effrayants. L'aumônier se précipita sur Coche, l'entoura de ses bras et supplia le Procureur:
-- Au nom du Ciel! Ne touchez pas à cet homme...
Le condamné demeurait immobile à présent. De grandes larmes coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui disait:
-- Je décline toute responsabilité, l'exécution est impossible pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n'ai pas assez de monde pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je vous en conjure...
Alors le Procureur balbutia:
--... Faites rentrer le condamné.
Étrange mentalité des masses! cette foule accourue là pour voir mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau!
Or, voici simplement ce qui s'était passé: Au premier rang des spectateurs, à l'instant où on allait le jeter sur la bascule, Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit du crime. Cette seconde-là, plus immense pour lui qu'un siècle, lui avait suffi: leurs traits étaient trop présents à sa mémoire pour qu'il hésitât devant eux: d'un coup d'oeil il avait détaillé les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la face de l'autre déchirée par la cicatrice qui lui balafrait le visage de la tempe à l'aile du nez.
Quelle sinistre pensée les avait poussés tous trois à venir voir guillotiner celui qui expiait leur crime? Aux jours d'exécution, tous ceux que guette l'échafaud viennent regarder avidement comme s'ils voulaient apprendre à mourir. Au besoin de voir se mêlait chez ceux-ci l'effroyable plaisir de l'impunité, du triomphe qui les sauvait à tout jamais...
Arrêtés, ils essayèrent d'abord de nier, mais Coche avait repris tout son sang-froid et toute sa raison. Ses déclarations précises, les détails qu'il fournit sur leur marche, tout, jusqu'à la description qu'il donna de la blessure du plus grand les fit bégayer, se contredire... La femme, la première, balbutia un aveu, les hommes suivirent, et ce fut l'éternelle scène immonde et dramatique des complices se chargeant réciproquement. On retrouva dans leur taudis presque tous les objets volés et le couteau qui avait servi à égorger la victime. Alors l'aventure invraisemblable de Coche apparut claire -- et au bout de quinze jours, il fut remis en liberté -- non pas innocent pour la loi, mais gracié, en attendant que la Cour de Cassation eût révisé son procès.
Lorsque, pour la première fois, il se trouva seul, libre, dans la rue, il eut comme un éblouissement et se mit à pleurer.
Un printemps précoce mettait de la joie dans le ciel. Jamais la vie ne lui était apparue plus légère. Il frémit en songeant à l'horreur du drame qu'il venait de vivre, à la beauté, à la douceur, à la bonté de toutes ces choses qu'il avait failli perdre, à l'abîme où sa raison avait roulé, et, contemplant près d'un jardin les arbres bruns où les bourgeons piquaient des taches vertes, les pelouses au gazon luisant, et le grand ciel où voltigeaient des nuages, il comprit qu'il n'aurait plus assez de tout de ce qui lui restait à vivre pour regarder cela, et sourit avec une immense pitié en songeant que, ni la fortune ni la gloire ne valent qu'on risque, pour les conquérir, la simple joie de regarder la vie.