Chapter 11
La pensée de ce spectacle dont la seule annonce emplit d'effroi les vrais criminels, ne l'ennuya pas. Quelle menace auraient pour lui les yeux éteints de ce pauvre mort? Il verrait sans peur ce corps qu'il avait contemplé par deux fois: la nuit presque palpitant encore de vie, le matin déjà raidi et froid. Cependant, lorsqu'il se trouva dans la salle aux murs blancs, aux fenêtres hautes, où la lumière mettait des taches pâles sur les tables de marbre, il eut une sensation désagréable. Une odeur vague d'acide phénique et d'essence de thym, une odeur qui tenait de la pharmacie et du cimetière, flottait dans l'air humide. Et il s'imaginait sentir l'odeur terrible et fade qui se dégage des êtres morts depuis peu. Pourtant il regardait avidement, s'efforçant de noter les moindres détails dans sa mémoire afin de pouvoir au prochain jour les consigner exactement.
On le fit pénétrer enfin dans une pièce où une forme recouverte d'un drap était étendue sur une table. On leva le drap, et, bien qu'il fût prêt à ce spectacle, il eut un mouvement de recul involontaire. Il ne reconnaissait pas ce cadavre, ou du moins, au premier coup d'oeil il ne le reconnut pas. La mort, pour achever son oeuvre, avait tassé, ratatiné les chairs. La face qu'il avait vue pleine et ronde, était émaciée, des ombres grises, vertes, s'y écrasaient descendant des tempes au menton, comme si quelque pouce énorme s'était plu à modeler la cire jaune de ce visage.
Quand il l'eut contemplé quelques secondes, le juge lui dit:
-- Voilà votre victime.
-- Encore une fois, je proteste contre une pareille accusation. Je ne connais pas cet homme, je ne l'ai jamais connu.
Et il songeait: Dire que la vérité a passé devant ces yeux, et qu'à présent, tout est fini, qu'il ne reste rien de ce que cet être a vu, souffert, et qu'on pourrait me trancher la tête ici même, sans qu'un frisson secouât cette chair inerte...
La confrontation dura peu. Pour les magistrats, Coche s'entêterait à nier encore, à nier toujours, et il était de taille à ne pas faiblir.
On crut l'user par l'énervement: peine inutile. À toutes les questions, l'accusé répondait invariablement:
-- Je ne sais rien.
Puis, après avoir accumulé charge sur charge, quand on lui demandait:
-- Qu'avez-vous à objecter à ceci? Comment expliquez-vous cela?
Il levait les bras, et se bornait à murmurer:
-- Je ne comprends pas. Je ne m'explique pas...
L'instruction, longue, difficile, n'amena aucune découverte intéressante. Il était impossible de briser la muraille mystérieuse qui, de son vivant, avait entouré Forget. Personne ne le connaissait, personne n'était au courant de ses habitudes. On ne put relever aucune charge morale contre Coche, mais il fut facile, par là même, de les lui faire supporter toutes. De ce que nul ne savait les fréquentations de la victime, on concluait simplement que Coche avait fort bien pu être en rapport avec elle, sans que qui que ce soit pût en témoigner. Quant au mobile qui l'avait poussé à commettre ce forfait, il n'apparaissait pas clairement. Une enquête minutieuse sur sa vie, ses ressources, n'apprit rien, sinon qu'il ne faisait pas la fête, qu'il payait exactement son terme et qu'on ne lui savait pas de liaison sérieuse. On ne put davantage établir la liste des objets dérobés boulevard Lannes, et le hasard, sur lequel on comptait pour apporter quelques éclaircissements sur ce point, ne se mit pas de la partie. Si bien qu'au bout de trois mois, malgré tout le zèle de la Sûreté, l'acharnement du juge, et les recherches personnelles de tous les journaux de Paris, l'instruction en était exactement au même point que le premier jour: c'est-à-dire que deux charges précises et d'une gravité extrême pesaient sur Onésime Coche: le bout d'enveloppe et le bouton de manchette ramassés dans la chambre de la victime. À ces charges, dont l'accusé n'avait pu se dégager en aucun moment, s'ajoutait la présomption grave résultant de son brusque départ du _Monde_, et sa fuite à travers Paris, où l'on avait relevé en trois jours son passage dans trois hôtels différents, sous de faux noms. Si l'on ajoutait à cela son attitude étrange à l'heure de l'arrestation, son essai de défense à main armée contre les agents, son retour clandestin à son domicile, on se trouvait en face d'une situation assez nette pour autoriser tous les soupçons et presque des certitudes. Le dossier, il est vrai, manquait de preuves morales; les preuves matérielles les remplaçaient. L'instruction fut donc close, transmise à la Chambre des mises en accusation, et l'affaire du boulevard Lannes fut inscrite au rôle des assises pour la session d'avril.
CHAPITRE X
L'EPOUVANTE
Le séjour de la prison avait fortement déprimé Coche. L'énervement des premiers jours avait fait place à de l'abattement. Au début, il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui semblait impossible d'agir ainsi après tant de petits mensonges. Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu, pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'était là un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa prison, pas plus qu'à l'instruction, ne voyait rien de sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d'avoir à consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d'une tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt doux, si bien qu'il en arrivait à se demander:
-- Qu'est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là?...
Parfois, il revenait à son objection du début: l'être mystérieux le poussant à s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents que plusieurs fois on lui avait demandé s'il était malade.
Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre à ses questions, se bornant à dire:
-- Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire seulement qu'on me laisse en repos.
Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu'il était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et repassé dans son esprit, qu'elle était devenue une certitude.
Il essayait encore de se débattre. Un jour, n'y tenant plus, sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pût revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se convainquît une fois pour toutes qu'il était demeuré l'arbitre de ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et appela le gardien. Mais dès qu'il fut devant lui, il bégaya des paroles sans suite:
-- Je vous ai demandé... je voulais vous dire... non... ce n'est plus la peine... une idée qui m'avait passé par la tête...
La conviction était brusquement entrée en lui qu'il ne pourrait pas parler, qu'on l'avait condamné au silence. Il suffisait d'un mot pour le sauver: ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il ne le prononcerait pas, parce qu'on ne voulait pas!
Par un phénomène d'auto-suggestion, il se persuadait qu'il était la victime, l'instrument d'un autre, lequel, en vérité, n'était que lui-même. Depuis le début, il n'avait eu qu'un ennemi: sa propre imagination. Il n'était captif que de sa faiblesse maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprême pour s'arracher à ce qu'il croyait être une possession diabolique, n'avait abouti qu'à lui prouver, d'une façon indiscutable cette fois, que seule la puissance occulte, la volonté mystérieuse qui agissaient sur lui, étaient capables de lui faire prendre une décision!
Les fous qui retrouvent après une crise, assez de lucidité d'esprit pour se rendre compte de leur démence et redouter l'accès qui peut les reprendre d'un instant à l'autre, sont les plus malheureux des êtres. Est-il une torture plus effroyable que de se dire:
-- Tout à l'heure, ma raison va sombrer; peut-être, alors, d'effrayants instincts feront-ils de moi un monstre... et, sauf à la seconde précise où mon poing frappera, je ne cesserai de savoir vers quel horrible but me pousse la fatalité!
Pareil à ces fous, Coche était certain qu'il ne pouvait plus se soustraire à la force mystérieuse. Sa pensée, dès qu'il voulait avouer, s'arrêtait dans sa tête, comme la voix s'étrangle dans la gorge sous le coup d'une trop vive émotion. Il voyait devant ses yeux, il lisait dans sa tête les mots qu'il faudrait dire, la phrase libératrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots, il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus la dire. Et cependant, tout seul, roulé sur son lit, la tête cachée dans ses mains, il la répétait:
«À l'heure où le crime a été commis, j'étais chez mon ami, M. Ledoux, et c'est en sortant de chez lui que l'idée m'est venue de cette comédie sinistre...»
Tout en la répétant en lui-même, il entendait exactement les moindres inflexions de sa voix. Mais aussitôt qu'il se trouvait en présence de quelqu'un, ses lèvres se refusaient à prononcer les mots qui dansaient dans sa tête, et il assistait, impuissant, à la lente agonie de sa volonté.
C'est dans cet état d'esprit qu'il arriva à la Cour d'assises.
Depuis trois mois, l'affaire, avec son allure mystérieuse, passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans déterminés et des adversaires résolus.
Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les aliénistes de Paris avaient été consultés; aucun n'avait osé se prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui proclamaient son innocence répondaient:
-- Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!...
Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l'ouverture des débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes -- en majorité -- avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes neuves. On s'étouffait dans la partie réservée au public, au banc des avocats, et, pour répondre à d'innombrables demandes, le Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal étouffés, d'exclamations, d'appels.
Un huissier cria:
-- La Cour!
Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou deux «chut» et le silence se fit profond et solennel. Le Président ordonna d'introduire l'accusé, la poussée fut telle, que des cris partirent du public, et qu'une jeune femme, hissée sur une barrière, perdit l'équilibre et tomba.
Onésime Coche parut... Il était excessivement pâle, mais son maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte s'était ouverte devant lui, il s'était dit, une dernière fois:
«Je parlerai, je veux parler.»
Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu'une curiosité féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec l'espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n'eut pas une révolte, pas une pensée de haine.
Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout être a une capacité de douleur déterminée: lorsqu'il est parvenu à la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut avoir atteint cette limite, et s'en réjouit presque. Si le soir où il avait téléphoné la grande nouvelle au _Monde_, quelqu'un avait pu lui dire: «Voilà quel mouvement de curiosité vous allez provoquer», il eût tressailli de joie. Maintenant, il n'éprouvait plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hébétement dont rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie, pesait sur lui, l'heure des vaines révoltes était passée; il n'avait plus qu'à se soumettre et à attendre.
Quand il eut donné d'une voix nette son nom, son âge et tous les renseignements concernant son état civil, il s'assit pour entendre l'acte d'accusation. Cet acte, avec les preuves qu'il dressait contre lui en faisceau, lui fit l'effet du plus terrible des réquisitoires. À mesure que les charges se précisaient, il comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire, inébranlable. Malgré tout, il se disait:
-- _Si je veux parler_, je réduirai cela à néant. Mais pourrai-je parler?...
L'interrogatoire fut assez terne; on espérait des révélations sensationnelles, certains journaux ayant affirmé -- de source certaine -- que l'accusé se réservait pour les Assises. Mais à toutes les questions Coche répondait invariablement:
-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas, je suis innocent.
Le Président lui ayant fait observer tout ce que ce système de défense offrait de dangereux il leva les épaules et murmura:
-- Que voulez-vous, Monsieur le Président, je ne peux pas vous dire autre chose...
Et il reprit son attitude impassible, indifférente presque. Lorsque le défilé des témoins commença, son attention parut s'éveiller, son regard jusqu'alors lointain devint plus direct, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il écouta. Ce fut d'abord Avyot, le Secrétaire de la rédaction du _Monde_, qui dit de quelle façon Coche avait quitté le journal après avoir pris durant quelques heures l'Affaire en mains. À une question du Président qui lui demandait si à aucun moment il n'avait cru reconnaître la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l'avait appelé au téléphone, il répondit: «Non» avec assurance, et précisa encore quelques points de détail: la somme que le reporter avait touchée à la Caisse, l'heure à laquelle il l'avait vu pour la dernière fois, l'attitude qu'il avait eue au cours de cet entretien. Mais tout cela n'avait plus qu'une importance secondaire. Ensuite, ce fut la femme de ménage qui raconta ce qu'elle savait de son ancien maître, de ses habitudes, de ses relations. Sans omettre les moindres détails, elle dit comment elle avait trouvé la chemise tachée de sang, le poignet arraché, et le bouton d'or et turquoises. Tout cela lui avait semblé louche dès le premier instant, et, n'était la discrétion «les domestiques n'ont pas à se mêler des affaires de leurs patrons» elle eût fait part de ses soupçons à la Justice, bien avant que le «Monsieur de la Sûreté» l'interrogeât. Après elle, des garçons du Journal, le bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou quatre fois, avait déposé au 22 des lettres adressées à Coche, défilèrent sans apporter le moindre renseignement intéressant. Le médecin légiste fit à la barre une conférence émaillée de termes scientifiques, de chiffres et de calculs, d'où il résultait que la mort avait été provoquée par un coup de couteau qui, partant du sterno-cleido-mastoïdien, avait déchiré la parotide, sectionné obliquement, de haut en bas et d'arrière en avant, la carotide externe, puis, rebondissant sur l'angle maxillaire, et sectionnant encore le sterno-cleido-mastoïdien, ne s'était arrêté que sur la fourchette sternale.
Il restait encore un témoin, l'horloger, commis par la Justice pour examiner la pendule que l'on avait trouvée renversée sur la cheminée, dans la chambre du crime. Il déposa au milieu de l'indifférence générale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses paroles; sa déposition fut, du reste, courte, et très précise:
-- La pendule qu'on m'a donnée à examiner, dit-il, est une pendule d'un modèle ancien, mais au mouvement excellent et en très bon état, je dirai même qu'on n'en trouve plus guère dans le commerce d'aussi solides, d'aussi finies. Les aiguilles étaient arrêtées sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant quarante-huit heures; elle ne s'est donc pas arrêtée du fait que le ressort était à bout, mais simplement parce qu'elle a été renversée, et que le balancier, couché sur le côté, n'a plus pu fonctionner. Dès qu'elle a été replacée d'aplomb, un léger mouvement d'oscillation a suffi pour la remettre en marche. J'en tire donc cette conclusion que l'heure marquée par les aiguilles est précisément l'heure à laquelle la pendule fut renversée.
-- Le crime aurait donc été commis à cette heure-là? fit distraitement le Président.
L'audition des témoins était terminée. Il y eut une suspension d'audience de quelques minutes, puis la parole fut donnée au Ministère public.
Coche, un peu rassuré par la déclaration si nette de l'horloger, écouta le réquisitoire sans émotion apparente, et pourtant, il était terrible pour lui dans sa simplicité un peu sèche, presque mathématique.
La salle, déjà favorablement impressionnée par l'interrogatoire et les différents témoignages, fit entendre à deux ou trois reprises des murmures d'approbation, et il y eut d'assez nombreux applaudissements, vite réprimés, lorsque le Procureur termina en demandant pour le journaliste, qui n'avait ni l'excuse de la misère, ni celle de la colère, la peine capitale.
Coche frissonna, enfonça un peu ses ongles dans ses mains, mais sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement:
«Il faut que je parle, je veux parler! Je parlerai».
Et à voix basse il répétait:
«Je veux, je veux, je veux!...»
Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les yeux fixes, les poings serrés, l'oreille et la pensée absentes, il répétait: «Je veux parler, je le veux, je le veux!» L'avocat se rassit au milieu d'un effrayant silence. Par pure courtoisie, Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n'avait rien entendu de sa défense, défense pitoyable à la vérité mais impossible.
Les débats allaient être clos. Le Président se tourna vers l'accusé et lui dit:
-- Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?
Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si pâle que l'on crut qu'il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers lui. Mais il les écarta d'un geste, et d'une voix forte, qui fit passer un frisson sur le jury et sur l'assistance, il répondit:
-- J'ai à dire, Monsieur le Président, que je suis innocent, et je le prouve.
Il prit une large respiration et se tut. L'espace d'une seconde ses yeux devinrent d'une effrayante fixité: il ouvrit la bouche: ceux qui étaient les plus rapprochés de lui, crurent l'entendre murmurer: «Je veux!... Je suis mon maître» et d'un trait, la main levée, les doigts ouverts comme pour écarter une vision menaçante, il cria plutôt qu'il ne dit:
-- À minuit vingt, à l'heure où le crime se commettait, moi, innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert.
Et épuisé par l'effort qu'il venait de faire, épouvanté par la victoire remportée sur l'inconnu mystérieux dont la volonté jusqu'à cet instant avait étranglé la sienne, il s'écroula sur son banc en sanglotant de fatigue, d'énervement et de joie.
Tous les assistants s'étaient dressés. Une telle clameur s'éleva que le Président dut menacer de faire évacuer la salle. Enfin, quand un silence relatif se fut établi, il dit:
-- Coche, n'essayez pas de nous tromper une dernière fois. Songez aux conséquences de votre déclaration, si elle est reconnue fausse. Réfléchissez avant de la jeter dans le débat.
-- J'ai réfléchi! j'ai réfléchi: j'ai dit la vérité! Je le jure! Qu'on interroge mon ami Ledoux...
-- Monsieur le Président, dit l'avocat, je demande que ce témoin soit entendu immédiatement.
-- Telle est bien mon intention, Maître. En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne que le témoin invoqué par l'accusé soit amené sur l'heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert, et vous le conduirez ici. L'audience est suspendue.
La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les autres, sans pouvoir nier l'importance décisive d'un pareil alibi, doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout, l'étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le siège des jurés était fait, et c'est à peine s'ils avaient écouté la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche était reconnu valable, l'accusation s'écroulait, ou du moins recevait un coup terrible. Quant à l'avocat, il disait à son client: «Mais pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt», et Coche répondait cette chose invraisemblable, et pourtant vraie:
-- Parce que je ne pouvais pas!
Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens, avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de faire entrer le témoin.
Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avança seul à la barre, joignit les talons, salua et dit:
-- Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m'a appris que M. Ledoux, rentier, était mort depuis le 15 du mois de mars.
Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un cri, et retomba comme assommé.
Déjà le Procureur s'était levé:
-- Messieurs les jurés, je n'ai pas besoin d'insister sur la gravité d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné ici même, l'accusation n'en aurait pas moins conservé toute sa force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos consciences. Je n'ajoute rien à mon réquisitoire, je n'en retire rien: vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.
L'avocat s'écria:
-- Monsieur le Président...
Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l'épaule:
-- Par pitié... Maître... plus un mot... C'est fini... je vous en supplie... C'est fini... fini... fini...
Le jury déjà mal disposé avant la suspension d'audience ne délibéra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa réponse était «Oui» à l'unanimité à toutes les questions et «Non» à l'unanimité pour les circonstances atténuantes.