L'envers d'un homme de bien

Part 16

Chapter 16864 wordsPublic domain

L’agent des pompes funèbres s’inclina, correct et froid.

--Je voudrais, auparavant, si vous avez le loisir de m’entendre, vous soumettre l’épitaphe que j’ai composée à la louange de notre ami, et qu’il me plairait de voir gravée sur le cercueil et répétée sur la pierre du sépulcre. Ce n’est point, croyez-le, un vain amour-propre d’auteur qui me pousse, mais le souci de rendre hommage à la mémoire d’un homme incomparable.

--Je le crois! dit le docteur.

Et, tirant son étui:

--Vous permettez que j’allume une cigarette?

--Faites donc! Faites donc! dit le prélat, et lui-même absorba une prise.

Ils s’assirent, prirent leurs aises, et le Père Autrand, après avoir corrigé quelques mots du bout de son crayon, toussa, affûta ses bésicles et lut:

--Ci-gît Daniel Brossard, homme de bien! Il fut le digne époux d’une sainte et le fidèle serviteur de sa mémoire. Pour Elle, il abjura ses erreurs, humilia son intelligence, mortifia son corps. Il méprisa les plaisirs, les fumées trompeuses de la Gloire, les vains attraits de la fortune. Il s’éleva durement dans les voies du Seigneur; répandit la cendre sur son front et, dans son cœur le tendre amour de sa divine épouse. Son âme était généreuse, sa parole chaude, son esprit scrupuleux. Une flamme ardente le brûlait: elle le consuma! Il s’éteignit miraculeusement au seuil du cloître le 30 juin de l’année 1919, un Christ entre les mains, une prière sur les lèvres. Qu’il soit heureux, parmi les bienheureux.

--Bravo! dit le docteur, voilà une magnifique épitaphe et qui vous fait honneur. Je n’y vois pas un mot à changer, mais je crains qu’elle ne donne envie de mourir à tous ceux que vous favorisez de votre amitié!

--J’aurais pu la mettre en latin, fit modestement le religieux, mais elle n’aurait pas été comprise.

--Et c’eût été dommage!

Ils échangèrent quelques paroles encore, puis le Dominicain se retira dans la chambre mortuaire pour prier.

Alors, le docteur Reymond s’approcha du bureau de Monsieur Brossard, où l’employé des pompes funèbres écrivait sans arrêt.

--Si j’ai bien compris, dit-il, vous allez faire graver ce morceau d’éloquence sur la plaque de cuivre que l’on fixe au cercueil?

--Mais... oui, Monsieur!

--Combien coûtera cette inscription?

--Une centaine de francs, Monsieur; tout est si cher.

--La plaque de cuivre est vissée sur le bois, n’est-ce pas?

--Oui, Monsieur.

Le docteur tourna sa cigarette entre ses doigts.

--Bien, dit-il, mais alors, sur la face qui sera tournée contre le chêne et cachée, ne serait-il pas possible de graver quelque autre chose?

--Mon Dieu, Monsieur... ce n’est pas l’habitude.

--Je sais; mais, enfin, si je le demandais, le feriez-vous?

Il glissa sur la table un billet de cent francs.

--Certainement, Monsieur. Nous sommes là pour faire plaisir aux familles.

Et, il prit la plume.

Le docteur Reymond semblait examiner attentivement sa cigarette; de la main gauche, il pianotait sur la table.

--Voici, vous ferez graver au revers de la plaque, en lettres profondes, ces simples mots: Ci-gît Daniel Brossard... C’est ainsi que l’on commence?... Bien.

Il prit un temps, secoua la cendre de sa cigarette et, d’une voix chantante:

--Ci-gît Daniel Brossard, égoïste, hypocrite et paillard, il vécut de vanité et creva d’indigestion.

L’employé fit: Ah! baissa la tête, et écrivit.

--Cela sera fait, Monsieur.

Le docteur jeta sa cigarette et, tranquillement passa dans la chambre où reposait Monsieur Brossard.

Une dernière fois, il contempla le visage de cet homme dont il avait percé le secret et qu’il envoyait au ciel muni d’une si belle épitaphe. Un sourire cruel éclaira son visage.

Sur la poudreuse, les lumières tremblantes des bougies faisaient jouer les ors et la pourpre dont jadis M. Botte avait revêtu les piquantes aventures de la nonne Éléonore. Le docteur Reymond prit le volume et machinalement le feuilleta. Il ne put réprimer un sursaut.

Le Père Autrand avait tourné la tête:

--Vous regardiez son missel, dit-il; je l’ai toujours vu près de lui, il y puisait, j’en suis certain, de grandes consolations.

--Je n’en doute pas, répondit le docteur. Ce livre d’heures, caché sous cette robe ecclésiastique et somptueuse, c’est l’image même de ce que fut son existence. Aucun souvenir ne saurait être plus fidèle.

--Emportez-le donc, mon fils, vous qui l’avez bien connu. Ce missel vous rappellera notre ami et si le temps vous manque pour aller prier sur sa tombe, parfois, le soir, vous en lirez quelques pages et vous évoquerez ainsi sa mémoire d’une façon qui l’eût touché.

Le docteur regarda le prêtre de côté, puis il regarda le cadavre et, souriant encore, il glissa dans sa poche l’histoire d’Éléonore.

--Je l’emporte, dit-il, ainsi je reverrai son âme dans le miroir où elle aimait à se retrouver, et je la connaîtrai mieux.

--On ne connaît jamais les âmes, on les approche; Dieu seul les possède. Réjouissons-nous seulement d’avoir fait l’un et l’autre, pour notre ami ce que dans sa faiblesse notre cœur nous inspira.

--Je m’en réjouis! mon Père, répondit le médecin.

Et ces deux hommes dont les pensées étaient diverses, mais également sincères, sortirent ensemble de la chambre où Monsieur Brossard demeura seul, rigide, impénétrable et les mains nouées sur la Croix.

FIN

IMPRIMÉ POUR ALBIN MICHEL PAR LES ÉTABLISSEMENTS BUSSON PARIS, 23, RUE TURGOT--IXe, PARIS