L'envers d'un homme de bien

Part 15

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Un soir, remuant des papiers, il trouva un testament qu’il avait autrefois rédigé. Il le relut et il fut irrité. Il ne s’expliquait pas comment il avait pu songer à enrichir par sa mort tel ou tel neveu qui ne lui était de rien. N’était-ce pas assez de mourir? Il eût voulu ne léguer sa fortune à personne, s’ensevelir avec elle, ou l’épuiser comme il épuisait sa cave.

Dès lors, il fut avare, avec obstination.

Bathilde crut qu’il se privait pour les pauvres: elle l’en considéra davantage.

XXIV

Devant les rayons vides de sa bibliothèque, Monsieur Brossard s’entretenait avec le Père Autrand. Vêtu de sa robe de chambre couleur de bure, les mains dans les manches, branlant la tête, il imitait les attitudes dans lesquelles l’imagerie populaire représente ordinairement saint Bruno et saint François. Le Père Autrand l’observait avec étonnement! Depuis quelques semaines, Monsieur Brossard avait considérablement vieilli; sa barbe grisonnait, la peau détendue de son visage formait auprès du nez des poches, ses yeux humides brillaient sous les paupières tombantes, son regard était vague et il s’exprimait avec embarras comme s’il eût eu de la peine à ordonner ses pensées.

Le Dominicain attribuait ce changement aux transports épuisants d’une piété trop vive et il se reprochait d’avoir inconsidérément jeté cette âme ardente dans la voie glorieuse.

--Peut-être aussi, se disait-il, à l’instant de quitter le monde est-il tourmenté par les assauts du doute ou souffre-t-il plus que de raison des sacrifices que j’exige.

Et, comme à ce moment, les regards de Monsieur Brossard erraient sur les planches sombres où naguère se pressaient les dos colorés de ses livres et où, maintenant, une poussière grise offensait la vue, il crut à un mouvement de regret et tenta de l’apaiser:

--Je crois voir, dit-il, que vous contemplez avec quelque tristesse la place d’où l’esprit de votre divine épouse a chassé les rêveries impies et les imaginations incohérentes par lesquelles tant d’âmes se perdirent. C’est un sentiment naturel et dont il vous sera tenu compte. Dieu se soucie peu des offrandes qui ne nous coûtent rien; c’est un maître exigeant! Il sait que la douleur est la marque de la sincérité; il nous est plus facile de la feindre que de la dissimuler, mais lorsqu’elle est véritable, elle imprime profondément sa griffe sur nos visages et, déjà, vous en portez les stigmates. Vous avez beaucoup souffert, cela se devine.

Le bon Père s’arrêta pour humer une prise; Monsieur Brossard se rengorgea. Souffrir lui paraissait une assez noble chose et dont on peut être justement fier.

--Oui, dit-il, j’ai beaucoup souffert!

Le Père Autrand leva la main:

--Dieu, dit-il, réserve ses plus cruelles épreuves à ses créatures préférées et, s’il m’était permis d’emprunter à la frivolité mondaine une comparaison que j’entendis exprimer un jour dans sa grâce innocente, par notre amie, Mme de Birette, je dirais que les persécutions de l’âme sont les coquetteries du Seigneur; par elles il se fait aimer, par elles, il nous attache et, plus sa rigueur est grande, plus nous devons nous réjouir et nous tranquilliser. Dieu ne cherche pas à nous séduire, mais à nous posséder; ceux qu’il comble de douceur le servent avec mollesse, ceux qu’il ménage fléchissent au premier revers, ceux-là seuls qu’il poursuit sans relâche et qu’il accable, non point de sa colère, mais de sa puissance implacable et sereine peuvent, en l’adorant, s’élever jusqu’à lui.

La voix chaude du religieux retentissait aux oreilles de Monsieur Brossard et le remuait profondément; elle fit renaître son admiration. Il soupira:

--Quand donc me sera-t-il permis de prêcher, mon Père?

--Votre zèle vous fait honneur, mon fils. J’y reconnais l’influence de la sainte femme dont l’esprit vous anime. Mais dès aujourd’hui, il vous faut réprimer vos ardeurs et vous soumettre à la sévérité de nos règles. Pour bref que soit votre noviciat, il vous faudra demeurer deux ans au moins dans le silence apaisant de nos maisons. Là, le mysticisme qui vous exalte fera place à la foi raisonnable qui est dans le caractère du bon prédicateur.

Il prit un temps, et ajouta:

--Puisque aussi bien le jour approche où triomphera la volonté de celle qu’en devançant les décrets mystérieux de la Providence, il me plaît de nommer Sainte Thérèse de l’Étoile, votre épouse, je veux vous imposer une dernière épreuve. Tandis que j’ouvrirai les portes du couvent qui vous doit accueillir et dont je vous apprendrai le nom en son temps, vous observerez ici, une retraite absolue. Un mois de méditation solitaire, sans livres, sans amis, vous apportera j’en suis sûr cette paix spirituelle dont je vous ai souvent parlé et qui, en ce moment, vous échappe.

Le Père Autrand se leva; il souriait avec bienveillance.

--Je veux vous faire pourtant une grâce dernière et c’est qu’avant de commencer votre retraite, vous receviez une fois encore vos amis. En prenant congé d’eux, vous prendrez congé du monde et nul, hormis votre servante, ne vous reverra, que vous n’ayez revêtu l’étole sacrée. Voulez-vous que ce soit samedi?

Monsieur Brossard hocha la tête en signe d’assentiment, il était sans volonté.

--J’inviterai donc en votre nom ces personnes aimables qui, une fois déjà, en des circonstances mémorables vous témoignèrent leur affection en s’asseyant à votre table. Je m’entendrai moi-même avec Bathilde pour l’ordonnance du repas. Ainsi vous ne serez distrait en rien de vos méditations et vous jouirez par avance des privilèges que le monde accorde aux ministres de Dieu.

Puis, au moment de partir, il dit encore:

--Ce sera le banquet, ou plutôt, la Cène où se célébreront dans la réconfortante atmosphère de l’amitié, les prémisses de vos noces éternelles. Dieu cultive la douleur qui prosterne les hommes aux pieds des autels, mais il veut que la joie soit dans le cœur de ceux qu’il éprouve.

Monsieur Brossard ne bougea pas. Il vit partir le Père Autrand, il entendit se fermer la porte, il esquissa un geste de révolte, puis ses bras retombèrent; une immense fatigue l’accablait.

Il assista à son dîner d’adieu; mais son esprit était absent; le bruit des conversations lui parvenait comme s’il les eût entendues à travers les cloisons. Bathilde admirait la dignité muette de son maintien, le docteur Reymond l’étudiait, les autres convives s’occupaient peu de lui.

Il se sentait isolé dans la rumeur indifférente et, de temps à autre, tourné vers la desserte où les liqueurs étaient rangées, il regardait le flacon d’eau-de-vie, son seul ami, du même œil attendri dont on regarde sa maîtresse, perdue dans la foule importune.

Il ne remarquait pas la joie mal dissimulée de Lamorille, ni la satisfaction d’Israël qui, penché vers M. des Courtis, évaluait le parti qu’il pourrait tirer de l’ordination pour ranimer la vente un peu ralentie et languissante des livres de Thérèse.

Cécile Lamorille avait retrouvé tout l’éclat de sa jeunesse; en sortant de table, elle passa le bras autour de la taille de Mme Deslandes, leurs têtes inclinées se frôlèrent.

--Elles sont délicieuses! murmura Mme de Birette.

--N’est-ce pas? fit Marcel.

Son sourire était tendre, son regard enveloppant.

La guerre était finie; le temps des projets revenu, et il rêvait de s’installer avec sa jeune femme dans cet appartement que le départ de Monsieur Brossard laisserait libre. Il s’approcha d’elle et de Cécile, ils échangèrent quelques paroles, puis ils sortirent de l’ancienne bibliothèque, et parcoururent la maison. Le cœur léger, le rire aux lèvres, ils en prenaient possession, discutant sans retenue l’emplacement de leurs meubles, critiquant les arrangements vieillots de Thérèse.

Monsieur Brossard, assis dans son fauteuil, l’âme prostrée, ne voyait rien. Il eût volontiers chassé tout ce monde à grands coups de canne et cette idée s’empara de lui avec tant de violence que, soudain, il se dressa comme si on l’eût réveillé en sursaut et regarda autour de lui épouvanté, craignant d’avoir rêvé tout haut.

Enfin, ses amis s’en allèrent. Le Père Autrand le serra dans ses bras; il fut ému et chacun voulut l’embrasser. Mme de Birette le fit en riant, Mme Deslandes lui tendit le front; Cécile effleura sa barbe du bout des lèvres, ses yeux étaient pleins de malice.

Lamorille ne put s’empêcher de dire, en l’étreignant:

--Vous savez, c’est fait! Je prends votre place!

Et le Docteur murmura:

--Mon cher, il était temps... à moins qu’il ne soit trop tard!

Monsieur Brossard, exaspéré, se mordait les lèvres. Impatient, il poussait ses amis dehors.

Il y eut encore du désordre dans l’antichambre; des phrases interrompues, des rires étouffés puis, le départ, le silence, plus rien!

Monsieur Brossard claqua la porte; une colère haineuse lui gonflait la poitrine; il rentra dans son bureau, arracha son faux col, le jeta loin de lui. Puis, il s’approcha du plateau, se versa un grand verre d’eau-de-vie, le vida d’un trait et se laissa tomber sur un fauteuil où il demeura immobile, les mains à plat sur les genoux, les yeux fixes, le souffle rauque.

Sa retraite commençait!

XXV

Ce que fut la retraite de Monsieur Brossard, seuls Astaroth, Asmodée, Athanaël et quelques autres démons, patrons de la colère, de l’ivresse et de la luxure eussent pu le dire. En lui se livraient les derniers combats. Il semblait que Satan après l’avoir déchiré de ses ongles brûlants le jetât, boule sanglante, aux pieds du Seigneur.

Il n’y demeurait guère; une soif ardente de plaisir et d’insatiables appétits lui labouraient la chair. Il attendait le cœur battant que Bathilde fût couchée, la maison silencieuse et, sursautant au moindre bruit, les nerfs tendus, il s’échappait, fuyant vers d’inavouables déroutes dont les suites étaient douloureuses.

Le jour, il somnolait, ne se levant d’un fauteuil que pour tomber dans un autre et, soudain, sans raison, l’ennui le saisissait; il détestait le monde et s’en voulait à lui-même. Parfois, plus calme, il cherchait à passer les heures et, vêtu de sa robe de moine, il se retrouvait, comme autrefois, devant sa glace, exerçant son éloquence. Son imagination malade lui suggérait des blasphèmes, mais il enflait la voix et se trouvait beau, car dans l’effondrement de toutes ses facultés, sa vanité subsistait tout entière.

La nuit, lorsque la fatigue l’empêchait de sortir, il se retirait dans la chambre de la morte qu’il insultait de ses désirs, de son sommeil et de ses râles.

Bathilde ne l’approchait plus qu’en tremblant, l’agitation continuelle de ses mains incertaines, ses brusques colères causaient à cette fille de mortelles terreurs. Parfois, les yeux pleins de larmes, redoutant sa folie, elle implorait le ciel et elle priait pour lui, à genoux sur le carrelage jaune de sa cuisine.

Enfin, l’âme en détresse, elle alla trouver le Père Autrand. Elle essaya de lui décrire les crises que traversait son maître, mais inhabile et simple, elle ne sut lui faire partager son angoisse.

--Tous les saints, lui répondit le religieux, ont connu à l’approche de leur profession des moments d’exaltation dont le vulgaire s’étonne, mais qui les élève vers la divinité! Les plus vifs transports succèdent dans leur âme aux abattements les plus profonds et nous ne devons pas les juger car nous ne sommes que bassesse et incompréhension. Votre maître peut connaître de pénibles traverses, car les voies de la Providence sont singulières, mais il est dirigé par de secrètes influences et ce serait douter de la toute-puissance divine que de nous tourmenter.

Puis, sans plus se préoccuper de Monsieur Brossard, il demanda à Bathilde ce qu’il était dans ses intentions de faire lorsque son maître serait au couvent et s’il lui déplairait d’entrer à son service.

L’extase se peignit sur le visage de la vieille fille, elle soupira:

--Oh! Monseigneur!

Déjà son maître l’occupait moins. Elle se voyait servante du Dominicain; elle ne concevait pas autrement le bonheur en ce monde et le Père Autrand eut de la peine à lui faire accepter les gages, d’ailleurs modestes, qu’il lui proposait.

Il la renvoya, cependant, et elle l’entendit qui murmurait, en se frottant les mains:

--Cette bonne Madame de Birette sera bien attrapée!

De ce jour, Bathilde ne pria plus dans sa cuisine. Elle travaillait gaiement et elle comptait les heures.

Enfin, la date fixée par le Père Autrand approcha...

Et ce fut le dernier jour!

Monsieur Brossard paraissait résigné. Il se leva de bonne heure et il observa une dignité triste, édifiante. Il brûla des papiers, vida des tiroirs, rangea divers documents, déchira des agendas. Il faisait tout cela machinalement, sans faiblesse et sans passion. De temps à autre, il s’arrêtait, le regard vague, et semblait réfléchir, puis, comme s’il eût renoncé à découvrir les raisons de ses actes, il se remettait à sa tâche.

Vers quatre heures, il appela Bathilde, la remercia des soins qu’elle avait eus pour lui, régla les dépenses et lui demanda ce qu’elle comptait faire désormais.

--J’entre au service de Monseigneur, Monsieur sait?

Un sourire déforma sa vieille figure recuite. Monsieur Brossard la regarda d’un air indéfinissable.

Il était à son bureau, dans sa pose coutumière, assis de côté sur sa chaise, le coupe-papier d’ivoire à la main, mais son visage était changé; il ressemblait à un Gréco, beaucoup plus qu’à un Largillière; sa robe de moine accusait la différence.

Bathilde, un peu honteuse, tournait entre ses gros doigts rouges, le bout relevé de son tablier bleu; elle attendait un éclat.

Il parla, elle fut étonnée; sa voix était tranquille, un peu basse, presque douce:

--C’est juste, dit-il; j’allais vous faire d’inutiles remontrances et vous reprocher votre ingratitude; j’avais tort et je vous en demande pardon! Il serait comique, en effet, qu’au moment où nous nous faisons gloire de nous être détachés du monde, nous exigions que le monde nous restât attaché; il n’en est rien et je le constate sans amertume, encore que l’expérience que j’en fais soit cruelle; vous n’y pouvez rien, ma bonne Bathilde; je ne vous en veux point.

Bathilde ne savait que répondre; elle bredouilla:

--Monsieur sait que je l’aime bien; Monsieur est un saint!

Monsieur Brossard ne l’entendit pas; il baissa la tête et, se parlant à lui-même:

--Je n’ai pas encore dénoué mon manteau que déjà mes amis se partagent mes dépouilles: mon confesseur me prend ma bonne; Lamorille s’est installé dans ma place; le petit Deslandes que, pour diverses raisons, je déteste, occupera mon appartement; Israël fera de moi le sujet d’un prospectus et gagnera davantage avec mes livres; seuls le docteur et Mme de Birette sont désintéressés; ils se moqueront de moi!

Il se leva, s’approcha de Bathilde et, d’un ton qu’elle ne lui connaissait pas:

--Voyez-vous, ma bonne Bathilde, il semble que je sois déjà mort!

Il lui tendit la main; elle hésita l’espace d’une seconde, car jamais il n’avait fait ce geste puis, brusquement, elle se pencha, prit la main de son maître entre les siennes, la baisa et, s’étant relevée, elle éclata en sanglots.

Monsieur Brossard fut ému:

--Allez, dit-il, il faut m’envier, non me plaindre; Dieu a posé sur mon front la lumière, elle resplendira demain, et les hommes, devant moi, s’inclineront.

Puis, changeant de ton, il ajouta:

--Vous servirez le dîner de bonne heure, et vous irez vous coucher; je veux passer la nuit à prier dans la chambre de Madame; allez!

--Pauvre Monsieur! soupira Bathilde.

Et elle partit, pleurant très fort.

Il dîna lentement, mangea beaucoup. Il avait fait placer sur sa table les six dernières bouteilles de ses grands crus et il se forçait pour boire, ne voulant rien laisser.

Dans la chambre de la morte, il trouva trois flacons d’eau-de-vie, qu’il y avait portés à l’insu de Bathilde.

Il délia sa cravate, s’enveloppa dans sa robe, alluma un cigare. Une étrange angoisse lui vidait le cœur; il ne pouvait joindre ses pensées, sa tête était lourde, il étouffait! D’un geste las, il se passa la main sur le front, puis, il se mit à boire: sans envie, sans plaisir, par devoir!

De temps à autre, il entendait, lointaine, la vieille pendule du salon qui sonnait les heures, puis à nouveau, le silence l’accablait.

Vers minuit, la bouche amère, il se versa un grand verre d’eau-de-vie et l’avala d’un seul trait. Il sentit dans sa poitrine une brûlure atroce, une douleur aiguë, déchirante, intolérable! Alors, frappé de folie, il but, coup sur coup, deux ou trois verres encore, jusqu’à vider la bouteille. Ses yeux se voilèrent, sa tête brûlante éclatait, la chambre toute entière tourna d’un mouvement irréel et rapide. Une frayeur étrange, une frayeur de noyé le saisit, il voulut gagner le lit.

Il se dressa, fit un pas, chancela et battit l’air de ses bras écartés. Il avait perdu le sens, et cherchait instinctivement un appui; sa main tâtonnante rencontra le crucifix sur la table; il le saisit, l’entraîna, tournoya, et tomba comme une masse en travers du prie-Dieu, serrant le Christ entre ses doigts.

XXVI

--Eh bien, Bathilde, votre maître est-il prêt?

--Je ne sais pas, Monseigneur; il a passé la nuit dans la chambre de Madame, je n’ai pas osé le déranger.

Il était dix heures du matin. Le Père Autrand venait chercher Monsieur Brossard, il avait l’air heureux et satisfait.

--Allons voir, dit-il.

Bathilde le suivit, respectueuse.

Le Père Autrand frappa discrètement à la porte de Thérèse; il attendit, puis il frappa plus fort.

--Il n’est peut-être pas là, souffla Bathilde.

Le Père Autrand poussa la porte; il fit deux pas, leva les bras, et cria:

--Sainte Vierge!

Bathilde, qui regardait par-dessus son épaule, fit le signe de la croix.

--Éteignez les lumières, ouvrez les rideaux, dit le Père Autrand.

Puis se ravisant:

--Non, ne touchez à rien, c’est mieux ainsi.

Et, s’étant penché sur le corps de Monsieur Brossard qui gisait les jambes repliées et la main serrant le Christ contre son sein, il dit:

--Je crois qu’il a cessé de vivre.

A son tour, il fit le signe de la croix.

--Allez chercher le médecin, je vais, à tout hasard réciter l’office des morts.

Bathilde avait aperçu, près du fauteuil, les flacons vides, et soit prudence, soit simplement souci de l’ordre, elle prit le plateau et alla le cacher dans sa cuisine. Puis, sans plus réfléchir, elle partit en courant. Elle s’arrêta, pourtant, chez le concierge, chez la fruitière, chez le boucher et partout elle contait avec de grands gestes et des mots excessifs la fin miraculeuse de son maître.

Vers onze heures, elle revint avec le docteur Reymond.

Le concierge avait prévenu l’église, les pompes funèbres et toutes les commères du quartier, si bien que l’escalier était encombré de monde.

Le docteur ordonna qu’on ne laissât entrer personne, hormis deux prêtres accourus tout exprès de la paroisse.

La chambre de Thérèse offrait un étonnant spectacle; la clarté des lampes, les tentures lourdes, le prie-Dieu, cet homme frappé un Christ à la main et le Dominicain, à genoux par terre, et qui priait, tout cela composait un spectacle saisissant.

En entendant le médecin, le Père Autrand se leva. Il lui montra Monsieur Brossard:

--C’était un saint! dit-il.

--Nous allons voir, fit le docteur.

Il se pencha, l’ausculta, se redressa.

--Il est mort! dit-il.

Alors Bathilde qui n’attendait que cette parole pour laisser échapper sa douleur fit entendre d’horribles gémissements; d’autres vieilles qui, malgré la défense du médecin s’étaient glissées dans la maison, l’imitèrent et ce fut pendant quelques instants un concert de longues lamentations.

Le Père Autrand s’était tourné vers les deux ecclésiastiques et, s’efforçant de dominer le tumulte, il leur expliquait les circonstances singulières de cette fin édifiante.

--La mort, dit-il, est venue l’attendre au seuil du cloître, elle l’a accueilli au moment où l’extase mystique ouvrait son âme à la voix du Seigneur; il est tombé dans ce lieu de prières, tenant un crucifix, le seul bien qui lui restât sur cette terre dont il avait ces derniers jours renié toutes les vanités. Vêtu d’une robe monacale, ayant dépouillé les parures et les erreurs du siècle, il se présente aux yeux de l’Éternel, pauvre, pur et pénitent.

--C’est un bienheureux! dit l’un des prêtres.

--Que Dieu l’ait en sa miséricorde! ajouta l’autre.

Et la troupe noire des commères répondit:

--Ainsi soit-il!

Cependant, le docteur aidé de Bathilde avait placé le cadavre sur le lit de la morte.

Le Père Autrand s’approcha du médecin.

--Son âme qu’il élevait vers Dieu de toute la force de sa foi est sortie de son corps comme le parfum de la violette s’envole des lèvres des martyrs.

--Si vous voulez, dit le docteur. Nous, nous appelons cela: l’apoplexie.

--Vous êtes un affreux matérialiste, dit le Père, avec indulgence, mais Dieu vous éclairera. Quoi qu’il en soit, vous étiez le plus ancien ami de notre ami, et il n’a point de proches; il faudra donc que vous m’aidiez à régler les obsèques.

--Très volontiers, mon Père, encore que par métier je ne puisse m’intéresser que médiocrement à ce que l’on fait de mes clients une fois que je les ai, si j’ose dire, terminés.

--Sachez pourtant que nous ferons de celui-ci ce qu’il rêvait d’être et qu’il occupera une place enviable aux pieds de son épouse.

Le docteur réprima un sourire:

--Pardonnez-moi, dit-il, j’allais vous répondre une inconvenance.

Puis ayant promis de revenir à la fin de la journée, il se retira.

Tout le quartier était en émoi; les commerçants sur le pas de leur porte commentaient cet événement magnifique, les dévots parlaient de miracle; le concierge faisait signer un registre aux visiteurs et Bathilde se signait elle-même à chaque coup de sonnette.

Les amis de Monsieur Brossard venaient, s’inscrivaient, interrogeaient et voyant que le défunt n’avait point de famille, ils s’en allaient rapidement.

Les dévotes demeuraient davantage, les protégées de Thérèse, ses admiratrices, ses lectrices, toutes celles qui, depuis des mois, encombraient l’existence de Monsieur Brossard étaient là, vêtues de noir, petites, tassées, écroulées sur le tapis.

Une odeur moite emplissait la chambre, le ronronnement des prières faisait une sourde rumeur, et toutes ces femmes, leur rosaire égrené, s’approchaient du lit, baisaient le buis, baisaient le Christ, baisaient le mort et l’inondaient d’eau bénite, comme si elles eussent voulu le noyer. Le Père Autrand, à genoux sur le prie-Dieu les voyait, l’une après l’autre, se pencher sournoisement sur le cadavre et dérober d’un geste rapide quelque objet qui pût servir de relique. L’une coupait furtivement une mèche des cheveux, l’autre un morceau de linceul, une troisième, inclinée sur la croix, arrachait quelques grains du rosaire enroulé sur ses branches.

Et puis, elles s’en allaient, le regard bas, serrant leur butin dans leurs griffes.

Lamorille vint de bonne heure, il tenait à s’assurer en personne de la fin édifiante de l’ami auquel il succédait; la joie contrainte, donnait à sa figure une expression qui paraissait douloureuse.

Sa femme refusa de voir le cadavre, mais elle s’amusa à visiter de nouveau l’appartement en compagnie de son neveu et de sa jeune nièce.

Mme de Birette déposa quelques roses sur la couche mortuaire; c’était les seules fleurs que l’on eût apportées. En sortant, elle rencontra Israël qui, tout de suite, lui demanda:

--Savez-vous quels sont les héritiers?

Elle leva le doigt et, riant de son joli rire cristallin:

--Dieu!... dit-elle.

--Oh! si c’est cela... nous nous entendrons toujours!

Et il s’engagea sous la voûte. Les deux pointes écartées de sa barbe noire, son œil luisant, ses pieds immenses, lui donnaient un aspect démoniaque.

--L’horrible homme! murmura Mme de Birette en s’éloignant.

Vers six heures, le docteur Reymond revint; le Père Autrand l’accueillit avec un empressement sympathique.

--Vous arrivez à point, dit-il, j’achevais justement de régler le détail des obsèques; elles seront simples, mais grandioses. Monsieur vous en lira le projet; il m’a été, je dois le dire, d’un grand secours.