Part 9
A partir de ce moment, plus de fausse alerte; le noir du vestibule me gagne; je monte avec la confuse espérance que ça LE fera venir plus vite. J’ouvre un livre, le livre de l’attente; je relis la même page sans me lasser; je cache la lampe, et je vais à la croisée surveiller la rue, secouée d’espérance dès que j’entends des pas; une ou deux fois, j’ai cru _le_ reconnaître en d’obscurs passants. Je me suis jetée dans les escaliers, je collais mon oreille à la porte... des pas qui se rapprochent, qui passent, qui s’éloignent. Est-on bête! Je remonte, je marche de long en large, méditant une scène de reproches, plus amère à mesure que la nuit s’avance. Viendra-t-il?--Il peut encore venir!--Il ne viendra plus!»
A quatre heures du matin, les domestiques sont rentrés dans un brouhaha de gaieté étouffée; j’ai éteint la lumière; le petit jour frais m’a chassée de la fenêtre; je me suis endormie tout habillée sur mon lit, abrutie de fatigue.
Le lendemain, j’étais en lambeaux; je me suis réveillée à midi et j’ai mis de l’ordre parmi mes raisonnements: «Ou bien il est malade, ou bien il n’a pas reçu ma lettre.» Je n’ai pas supposé un instant qu’il se fût volontairement refusé à cette entrevue qu’il avait tant souhaitée. J’ai donc écrit une carte-télégramme rageuse quoique en petit nègre (sa langue maternelle):
_Pourquoi n’être pas venu? Ai attendu cinq heures, prière répondre vite; inquiète; écrire sous double enveloppe, madame Suzanne Breuillard, 5, rue de Prony._
Le soir, nous dînons chez les Breuillard; je profite de ce que Roger a le dos tourné pour demander à Suzanne:
--Pas de lettres? Germaine rentre chez sa mère; elle doit s’arrêter une journée à Paris et m’avertir.
--Je n’ai rien reçu.
--Oh! c’est désolant! elle repartira sans que je l’aie vue.
--Si j’ai quelque chose demain matin, je te l’apporterai moi-même.
Ce matin, rien; tantôt, rien; Suzanne, qui est la prévenance même, n’aurait pas gardé la lettre; elle se fût hâtée de me l’envoyer. Je lui ai adressé deux fois Mariette qui est revenue les mains vides.
Il me paiera ça!
S’il était malade, il aurait trouvé moyen de m’en aviser.
Au fait, il est peut-être gravement malade. Comment me renseigner?
J’ai peur d’apprendre qu’il est parti, que je ne le verrai plus.
XI
COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.
RACINE, _Phèdre_.
Non, ma petite; je n’ai pas de nouvelles. J’aime mieux tout t’avouer, je suis très inquiète; au bout de dix jours d’attente, je me suis résolue à chercher du côté de l’hôtel Clifton. Je ne m’y suis pas rendue en personne, par exemple. J’ai placé mon fiacre en observation, au coin du boulevard, et j’ai embauché un commissionnaire aux fins de porter un billet très sec au sieur Ramon. «Il y a une réponse.»
Mon envoyé revient au bout d’un quart d’heure:
--Madame, ce monsieur a quitté l’hôtel, il y a environ une semaine.
--Il est parti?
--On ne croit pas; il a laissé ses bagages.
--Est-on inquiet de lui?
--Il paraît qu’il a comme ça l’habitude de s’absenter trois, quatre, cinq jouis sans prévenir... Il voyage.
Ramon n’est pas à Paris; il est parti le jour même où nous nous sommes vus, sur la terrasse des Tuileries...
... Et sans rien me dire! Je me creuse la tête pour trouver la raison de cette dérobade: il ne m’aime plus?
Ma petite amie chérie, je suis malheureuse: c’était donc ça, le roman de l’amour! Je ne vis plus; si j’osais, je pleurerais tout haut... Pourquoi est-il parti? Parce que je ne lui cédais pas assez vite? Ou bien ne voulait-il que s’amuser de moi?
Il est parti sans un mot; le commerce avant tout; des _business_ le réclamaient à Londres, ou à Munich; il s’est hâté. Un rendez-vous d’amour, on le remet. Les femmes ne sont-elles pas toujours disposées à l’accueil de l’Amant prodigue?
... D’ailleurs rien n’est plus vrai; toute mortifiée que je suis, je me retiens de lui écrire que je l’attends et que je lui appartiens ce soir, s’il le veut. Roger s’en va régulièrement à neuf heures; aussitôt après son départ, c’est une débandade générale; les serviteurs de différents sexes se sauvent à qui mieux mieux, et je ferme les yeux. Que de belle liberté perdue, puisque je reste seule, devant ma petite table, à rêvasser et à ruminer du chagrin!
Je n’aurais jamais pensé que je dusse autant intéresser la partie; j’éprouve de la peine, de la _vraie peine_; ce n’est plus seulement cette espèce de malaise que tu nommes la «chair inquiète». Il s’y mêle de la désillusion, de la rage d’être dédaignée, et le sentiment de ma déchéance; je tiens à ce rasta, à ce demi-nègre; je lui écris des lettres de reproches tendres où je mets le meilleur de mon cœur; je me garde de les lui envoyer; il ne les comprendrait pas si, à son retour, il avait même l’idée de les lire.
A son retour, il m’écrira: «Soyez à telle heure à tel endroit!» et j’y serai et je serai ravie. Tu avais raison, il faut se réserver pour celui qui viendra, celui qui est digne de tenter avec vous l’Aventure; mais je n’étais plus en possession de moi-même: aucun raisonnement ne prévaut contre un baiser, si c’est le baiser espéré. Glaris disait: «Ce qui me répugne dans l’amour, c’est que la bestialité y domine; et tous nos efforts ne tendent qu’à la justifier à l’aide de subtilités psychologiques.» La duchesse de Sion, qui était faible avec un de ses laquais (il n’y a pas de grande dame pour son valet de chambre), devait s’excuser en invoquant la psycholalie dont regorgent plusieurs livres.
J’aurais de la sympathie pour ma douleur si elle en valait la peine; même cela m’est interdit; je me suis compromise dans une histoire banale où j’ai joué par surcroît le rôle le plus médiocre; ainsi en prend à maint et mainte...
Toi, tu es heureuse; tu es liée à l’ami de ton choix, rien ne vous séparera plus. J’ai encore la lettre où tu me disais que ta vie sentimentale était close; que tu n’avais plus qu’à entretenir le bonheur acquis; tu me racontais tes journées à Écouen, en compagnie de Gérard, vos joies, vos projets; c’est cela qui m’affolait; j’ai tâché de me créer l’illusion de votre idylle; je n’ai abouti qu’à la caricature.
Tout ça, c’est de la Rêverie-pour-violoncelle; mais, sapristi! je plains mon prochain amant.
XII
ENTR’ACTE
Deux mesures pour rien!
CHARLES LAMOUREUX.
Comme ta lettre m’a étonnée! Comment, toi aussi, ma pauvre petite, tu démontes tes panoramas?--Sincère avant tout, je dois te dire que ta déception m’a un peu consolée; le malheur d’autrui est excellent pour nous remettre du nôtre; excuse cette sinistre franchise, j’ai l’égoïsme des convalescents.
J’avais appris ton départ d’Écouen; rien de précis. Et puis il a couru sur toi des bruits si absurdes, que j’avais prêté à ceux-ci une attention peu complaisante. J’étais en visite chez Valentine, quand la mère Cosquin est arrivée, reluisante de joie; elle prend le temps de caler sa personne au fond d’un fauteuil, et, après un regard de côté vers moi, elle débute:
--Vous savez la nouvelle? Notre petite Germaine Censy ne divorce plus!
Là-dessus, toutes ces dames s’agitent, battent des ailes, gloussent, caquettent; si tu avais vu ce poulailler!...
--Non!
--Pas possible!
--Allons donc!
--C’est trop drôle!
--Est-ce bien vrai?
La mère Cosquin jubile; elle t’en a beaucoup voulu d’avoir accaparé les conversations de cet hiver; quoique t’ayant dans le nez, elle ne peut pas te sentir (bizarre anomalie). Elle reprend:
--Elle s’était installée chez les Sœurs de Magdala.
--Oui, pauvre petite! s’écrie Valentine.
--Tout le monde l’approuvait: c’était si courageux de s’imposer une retraite pénible, loin de Paris! Elle cachait son jeu. Tous les jours, M. Gérard Levail prenait le train pour Écouen...
--Bah!
--Je m’en doutais!
--Oui, continue la Cosquin, et madame Censy allait le prendre à la gare, on ne voyait qu’elle sur le quai; ensuite; ils se promenaient en tonneau.
--Comme Diogène?
--Mais non, ma bonne! _Tonneau_, petite voiture. Ils dînaient ensemble, elle reconduisait M. Levail à la gare. La règle des Sœurs de Magdala est très élastique, on a la liberté quasi complète; pourvu qu’elles rentrent le soir, les pensionnaires peuvent courailler toute la sainte journée (elle a dit: _courailler_). Comme c’est respectable! Enfin! Où en étais-je? Ah! oui: ils jouaient aux petits amoureux, c’était frais et joli.
--Comme son titre, au _Printemps_! interrompit Valentine.
--Mais ça n’a pas duré; toujours la même affaire: amour contrarié, amour caché, amours solides; amours faciles, amours perdues. M. Levail, qui prenait régulièrement le train des amants, s’est peu à peu lassé; il s’est avisé de réclamer son jour de congé par semaine; puis il n’est plus venu que tous les deux jours; le pays ne lui offrait plus rien d’inédit, il le connaissait...
--... dans l’Écouen?
--C’est le cas de le dire! madame Censy s’est fâchée; chaque fois les explications étaient plus embarrassées; on échangeait des mots aigres-doux, puis simplement aigres. Le beau Gérard a boudé une semaine; lorsqu’il s’est décidé, il n’a plus trouvé Germaine à la gare. Querelle; autre semaine de bouderie, au bout de laquelle Gérard écrit à Germaine que décidément leurs caractères ne sont pas faits pour une vie commune, qu’il préfère rendre à madame Censy sa liberté.
--Qu’est-ce qu’elle en fera?
--Justement; elle lui a répondu: «Ma liberté? Qu’est-ce que j’en ferai? J’ai tout lâché pour vous.»
--Ils ne se tutoient pas?
--On ne se tutoie pas dans les lettres de reproches. Madame Censy reçoit une lettre datée de Kreuznach, une épître charmante qui disait: «Je m’arrache le cœur; il le faut! J’aurai du courage pour deux!» Ce qui signifiait: «J’en ai assez, sauve qui peut!»
Pendant que la Cosquin débitait son fiel, j’étais abasourdie. Tu ne m’avais pas mise au courant; cette vieille musaraigne paraissait très documentée; le poulailler se préparait à tomber sur toi avec un ensemble touchant. Déjà Valentine soupirait:
--Pauvre petite madame Censy!
--Vous la plaignez?
--Elle a ce qu’elle mérite!
--Il y a une justice au ciel!
--Merci! où serait l’avantage de rester correcte, s’il n’était pas de sanction pour les frasques?
Et allez donc! Et allez donc! On approuvait Gérard, naturellement. Bonnes chères petites madames!
La mère Cosquin soigne ses effets; elle avait gardé le meilleur pour la fin:
--Germaine a passé trois jours entre la vie et la mort. (C’est faux, hein?) Sa mère l’a emmenée en Vendée; là elle s’est rétablie; une après-midi on lui annonce qu’un monsieur désire lui parler; c’était Censy!...
--Ah! mon Dieu! un homme si violent!
--Il a été parfait; il s’est avancé vers sa femme, la main tendue; il lui a dit: «J’ai quelque chose à vous proposer; j’estime que c’est plus avantageux pour vous que pour moi, aussi je vous engage à réfléchir avant de le repousser: voulez-vous reprendre la vie commune?»
--Oh! voilà un mari! Qu’est-ce qu’elle lui a répondu?
--Ce qu’il y avait à répondre: «Je vous ai donné mille raisons de me détester; quel intérêt avez-vous à me proposer une pareille résolution?»
Censy ne s’est pas fâché; il paraît que son humeur s’est beaucoup modifiée; il a riposté: «Je ne vous déteste plus; je viens à vous sans colère parce que je n’ai désormais que de l’indulgence pour les autres comme pour moi-même. Je reconnais combien je fus ridicule en prenant au tragique une disgrâce que l’on s’accorde à juger comique.»
--Mais, c’est Dumas petit-fils, cet homme-là!
--Non; il a bien spécifié: «Je ne vous pardonne pas, je n’ai pas à vous pardonner; je vous invite à recommencer l’expérience de la vie à deux sur de nouveaux,--et j’insiste,--sur de moindres frais. Je n’exige rien de vous que de la cordialité; je vous marquerai en revanche beaucoup d’égards; ainsi nous serons comme deux passagers de la même cabine qui s’arrangent de leur mieux pour ne pas se gâter mutuellement la traversée. Durant ces trois mois où nous avons été séparés, je me suis amélioré sensiblement; si mes informations sont justes, vous avez dû, dans le même temps, acquérir une philosophie plus pratique... En somme, une conception trop romanesque du mariage nous a conduits tous les deux à des actes d’une inexcusable violence.»
--Censy! Le gros Censy qui formule, maintenant? Il n’y a plus de grands enfants, ma parole!
--Il a terminé: «Résumons; ainsi que vous en aviez exprimé le désir, j’ai retiré ma demande en divorce. Toutefois, si l’accommodement que je vous présente ne vous convenait pas et si vous préfériez recouvrer votre liberté, j’introduirais une nouvelle demande fondée sur les motifs que vous m’indiqueriez. Donc je vous laisse une nuit de réflexion; prenez conseil de votre mère qui avait jadis du bon sens. Demain matin, vous me communiquerez votre décision.»
Il est allé dîner et coucher à l’hôtel; le lendemain Germaine repartait avec lui; en ce moment, ils sont sur la route de Constantinople; on ne parle plus de divorce; ce sera un ménage modèle.
--Dernier modèle.
--Mais voici le plus curieux: la mère de madame Censy est furieuse; elle raffolait de M. Levail, elle espérait que sa fille l’épouserait, et qu’elle aurait le gendre rêvé: le replâtrage la désole; elle maudit sa fille, Censy, Gérard, les Sœurs de Magdala et Françoise la Bas-Bleu qui a converti Censy à l’indulgence.
Je t’ai rapporté par le menu la chronique de la mère Cosquin; elle est si menteuse que je n’en ai pas cru la moitié, encore qu’elle affirmât tenir tous ces détails de ta mère. J’aurais gardé ça pour moi, si ta lettre ne m’avait confirmé la version ci-dessus.
Pour toi aussi, l’essai a raté; ma petite amie, nous n’avons pas de chance; au moins as-tu de beaux regrets; moi je n’ai que de l’écœurement.
Ma santé sentimentale est bien meilleure; encore un peu, et j’aurai oublié; dire qu’il y a quinze jours à peine, je guettais à la fenêtre l’amoureux en toc que je m’étais choisi! O le dernier monologue de _Ruy Blas_: «C’est fini, rêve éteint, ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu!»
Dépêche-toi de rentrer à Paris; nous causerons de tout cela, assises par terre, comme quand nous étions jeunes filles et que nous échangions nos peines d’amour perdues. Je t’embrasse.
XIII
LES CURIEUX
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.
PASCAL[1].
[1] Cette pensée de Pascal mise en épigraphe n’a aucun rapport avec le sujet ce chapitre; mais elle me plaît, et cela suffit. Je crois, néanmoins, de mon devoir d’avertir le lecteur. (N. D. l’A.)
Je ne t’ai pas donné signe de vie, ma chérie, parce que j’étais au lit, malade, à la suite d’une secousse terrible dont je suis encore mal remise. Dans mes imaginations les plus folles, je n’ai rien rêvé de comparable au réel cauchemar où je me débats depuis huit jours. Il faut que j’aie la tête plus solide qu’on ne le croyait généralement pour avoir résisté aux épreuves qui m’ont assaillie...
L’_Inconnue_, la fameuse inconnue dont les journaux ont vainement cherché la piste, la Femme-du-Monde introuvable... eh bien! c’est moi!
Le jour même où je t’écrivais, comme je sortais afin de jeter ma lettre à la poste, je croisai le facteur. Le cœur me bat toujours quand je rencontre cet homme qui a de l’imprévu plein les mains. Il me remit une enveloppe jaune, portant en grosses lettres imprimées:
TRÈS URGENT
Et en plus petites lettres:
TRIBUNAL PREMIÈRE INSTANCE DE LA SEINE CABINET DU JUGE D’INSTRUCTION
C’était adressé à:
_Madame la comtesse de Luz de Chantorey, rue Brémontier._
En haut: _Personnelle._
A l’intérieur, un papier imprimé dont les blancs étaient remplis.
M. _Bastardy_, juge d’instruction, invite madame de _Chantorey_ à se rendre en son cabinet, nº _10_, au Palais de Justice, le _19 juillet 1897_, à _1_ heure _et demie_ de _l’après-midi_, pour _affaire la concernant_.
En marge: NOTA. RAPPORTER LA PRÉSENTE LETTRE.
* * * * *
Je savais de quoi il s’agissait; il y a trois mois, j’ai fait arrêter sur ma plainte Isabelle (tu te rappelles, la grande Isabelle, une brune qui est restée à mon service près d’un an et qui s’est enfuie avec la broche que Louis-Philippe offrit à ma grand-mère des Valleures). J’allais montrer la lettre à Roger; mais je me ravisai; tout ce qui est police, justice, le bouleverse depuis qu’il conspire; il voulait même me faire retirer ma plainte, sous prétexte que la femme d’un député de la droite ne doit pas être mêlée à un procès correctionnel, etc., etc. Je ne pense plus à la convocation; elle me revient en mémoire le lendemain après déjeuner; un moment j’ai eu l’envie de ne pas m’y rendre; mais nous avons trop de respect de ce qui touche au tribunal, et aussi trop de peur superstitieuse, j’avais entendu parler du «pouvoir discrétionnaire» que s’attribue le juge. Glaris prétend que le magistrat instructeur est d’invention espagnole et descend de Torquemada. Bien m’en a pris de faire toilette simple, chapeau modeste et voilette opaque, et de me rendre incognito chez l’inquisiteur.
Devant la grande grille dorée du Palais, j’interroge le bicorne d’un gardien:
--Le cabinet de M. Bastardy?
--... scalier à gauche, sous la voûte; un étage, puis deux étages.
Je monte des marches de pierre, je questionne un autre bicorne qui m’indique un petit colimaçon obscur; je monte des marches en bois; puis, c’est une porte vitrée donnant sur un long, triste, large, bas corridor, orné d’une banquette de chêne; deux huissiers mélancoliques dans deux chaires; deux poêles ronds sans tuyaux; une sorte de bonneteur veillait sur le sommeil du municipal chargé de le garder; un jeune homme à tournure de calicot s’entretenait avec un huissier et prenait des notes sur un calepin; deux autres calicots, plus loin, comparaient leurs carnets; je demeurai plantée à la porte; l’autre huissier descendit de son bureau et vint à moi:
--Vous demandez:
--M. Bastardy.
--Donnez votre feuille.
Il me la prit et disparut par le couloir attenant à la salle d’attente et prenant jour sur elle par une cloison de vitres cannelées; un couloir d’hôtel, garni de portes numérotées. L’huissier reparut, plus poli:
--M. le juge d’instruction prie madame de l’attendre un instant ici.
Il me conduisit dans le couloir où je restai seule; derrière la cloison, j’entendais les jeunes gens à carnet interviewant l’huissier:
--Qui est-ce?
--Sais pas.
--Son nom est sur la feuille.
--J’ai pas regardé; le juge ne me l’a pas rendue.
--Jolie?
--Crois que oui... voilette baissée.
--Pour quelle affaire?
--Ça n’est pas marqué.
--Tiens! c’est rare! Qu’est-ce qu’elle fiche ici?
--Demandez-le-lui.
--Est-ce pour l’infanticide de Levallois?
--L’instruction est bouclée d’hier.
--Alors... pour le Marquis? Nom d’un chien, pas de veine! c’était un chic tuyau.
--Faut pas la laisser échapper, reprend une autre voix; je parie que c’est pour le Marquis; ne ratons pas le coup; je la forcerai à causer, moi...
En effet, un des jeunes gens se glisse dans mon couloir, s’assied près de moi:
--Vous attendez depuis longtemps, madame?
Silence.
--Les juges d’instruction n’en font pas d’autres.
Silence.
--Pourtant M. Bastardy a la réputation d’être plus galant que ses collègues. Lechanvre est plus rosse que lui, Vindeix aussi.
Je persiste à ne pas bouger, rencoignée le plus que je peux dans l’ombre.
--Si j’étais juge, je ne ferais pas poser un aussi joli témoin!
Le compliment ne porte pas.
--Vous êtes citée sans doute dans l’affaire du Marquis? Une belle affaire, sensationnelle; c’est moi qui ai eu le premier la nouvelle... Je suis M. Jeanvert, de l’_Intègre quotidien_.
Cet avant-goût du juge d’instruction ne me plut pas; M. Jeanvert se rapprocha:
--Vous ne répondez pas, madame. Seriez-vous muette? ou bien ne comprenez-vous pas le français?... Vous vous ennuyez, là, toute seule; je vous tiens compagnie, causons... Vous ne voulez pas? vous avez tort; je pourrais vous être de bon conseil à l’occasion.
Je me tais obstinément; entre un second reporter qui entame à haute voix avec le sieur Jeanvert une conversation qui ricochait sur moi.
--Laisse madame tranquille; elle ne veut pas répondre, elle a ses raisons.
--Elle désire garder l’incognito.
--Elle ne le gardera pas longtemps; nous saurons tout à l’heure qui elle est, puisque nous savons tout.
--Elle a tort de ne pas répondre de bonne grâce.
--D’autant plus que nous n’aurions pas abusé...
--Madame, mille excuses!
Ils se lèvent et vont se concerter à quelques pas de moi; ils chuchotaient des phrases dont j’attrapais des bribes...
--C’est une peau.
--Mais non, trop de chic.
--Mais si, je te dis, une peau de luxe. C’est Diane de Vaucresson qui est témoin dans l’affaire.
--Diane est plus petite; satanée voilette! Si je pouvais entrevoir...
--Pas d’erreur, c’est une peau.
--Jamais de la vie! c’est une femme du monde!
Cette discussion m’amusait. L’autre reprit:
--Mais... mais... mais! Ce serait «la Femme du Monde?» Oh! je ne la lâche plus!...
Encore un peu, et ces messieurs se jetaient sur moi pour m’arracher ma voilette; la porte du nº 10 s’ouvrit; un employé grassouillet passa la tête:
--Madame, veuillez entrer.
Je ne me fis pas prier.
* * * * *
Le cabinet du juge d’instruction Bastardy ne ressemble en rien à ceux que j’ai vus dans les mélodrames de l’Ambigu; une petite pièce lugubre éclairée d’en haut par une lucarne carrée; au-dessous de la lucarne, un grand bureau à deux places séparées par un casier à notes. A une des places, un monsieur en redingote qui se leva quand j’entrai: M. le juge d’instruction Bastardy. L’employé grassouillet reprit sa place de l’autre côté, et plongea dans des paperasses.
M. le juge Bastardy sortit un instant de la pénombre professionnelle et m’avança une chaise de crin; c’est un homme jeune, brun, qui a les cheveux en brosse, une moustache châtain clair et un menton volontaire; il soigne visiblement un profil de médaille qui s’empâte: en outre il fait tout ce qu’il peut pour donner à ses bons yeux gris une expression inquisitoriale. Avec moi, il fut délicieux, et ses efforts pour paraître bien élevé malgré ses fonctions m’eussent divertie si ma situation me l’avait permis. Énervée par les préalables persécutions des journalistes, j’arrivais en mauvais état.
--Madame, je vous prie de m’excuser si je suis obligé de vous poser certaines questions indiscrètes; en premier lieu, voulez-vous avoir la bonté de me dire vos noms et prénoms?
--Yvonne de Luz de Chantorey. Je demeure rue Brémontier, 37.
--Bien; je vous demanderai le serment habituel... vous jurez de dire la vérité?
--Je le jure!
Ce mélange de courtoisie et de solennité acheva de m’effrayer. M. Bastardy, adoucissant sa voix, me jeta cette stupéfiante question:
--Vous avez été en relations avec un sieur Cloquin (Jules)?
--Non, monsieur; j’ignore le sieur Cloquin, Jules.
--Cependant, cette personne prétend vous connaître... et très intimement.
Et il me mit sous les yeux une photographie: c’était Ramon.
A partir de ce moment, je perdis mon assurance (et cela me sauva); je ne fus qu’une pauvre petite femme écroulée, terrifiée, qui ne savait plus où elle était et qui se trouvait mal et qui appelait au secours. D’abord, je regardai M. Bastardy; il suivait avec soin les progrès de mon ahurissement.
--Vous connaissez cette personne?
--Oui.
--Elle prétend que vous l’avez reçue rue Brémontier, il y a vingt jours, entre dix heures et minuit.
--Non, monsieur, c’est faux.
--Pourtant vos lettres, que voici, prouvent que vous étiez en correspondance avec M. Garcia de La Vega.
--Je lui écrivais, oui; mais jamais il n’est venu chez moi.
--Rappelez bien vos souvenirs; je vous avertis qu’il y va d’un grand intérêt pour la personne dont je vous ai montré le portrait!
Dans la débandade de mes idées, j’en retenais encore quelques-unes; je soupçonnais qu’une chose affreuse était suspendue au-dessus de ma tête, qu’elle allait tomber, et je tendais le dos. Je répétai: «Je vous assure qu’_il_ n’est pas venu chez moi.»