L'aventure

Part 10

Chapter 103,858 wordsPublic domain

--Je ne mets point en doute votre bonne foi, madame; vous avez été victime d’un remarquable escroc; Ramon Garcia de La Vega s’appelle Jules Cloquin dit le Marquis, dit le Beau Brun de Clignancourt, dit Gigolo, dit Jus de Chique, dit Chocho, dit le Rupin. J’en oublie. Il est le chef d’une bande de cambrioleurs, en compagnie de laquelle il a dévalisé cette saison six hôtels particuliers. En dernier lieu, le 29 juin, la bande a pillé l’hôtel du consul de Terras Calientes. Cloquin nie sa participation à ce vol; il prétend que, ce soir-là, il était en compagnie d’une dame dont il a refusé de livrer le nom; à force de recherches, nous avons successivement retrouvé les divers domiciles loués par Cloquin sous des noms différents: comte d’Andraye, baron Schwart, colonel Vinditti, enfin, «Garcia de La Vega». Là nous avons saisi, avec une comptabilité en règle, une correspondance classée par mois; plus quelques lettres de vous non décachetées. Je me suis permis de les ouvrir; alors Cloquin n’a plus fait difficulté d’avouer...

Ah! ma chérie! Je n’écoutais plus. Je m’abandonnais à la crise de nerfs, avec joie; autant de gagné. D’ailleurs les circonstances me commandaient cette attitude; le juge et le greffer ne savaient plus où donner de la tête; ils me soignaient de leur mieux et n’osaient appeler, de peur de mettre des étrangers dans la confidence. Bastardy me tamponnait le front avec un mouchoir imbibé du vinaigre des prévenus; le greffier me tapait dans les mains en murmurant d’un ton navré: «Pauvre petite femme! Pauvre petite femme!» Le juge, me croyant sans connaissance, disait au greffier:

--Une comtesse qui se trouve mal dans mon bureau! Ce n’est pas banal, au moins! Il n’y a qu’à moi que cela arrive!

Elle était dans un joli état, la comtesse. Je m’étais remise, et je disais à mi-voix: «Perdue!... perdue!» en fixant, sans autre pensée, la borne-pendule sur la cheminée. Je m’essuyai les yeux.

Bastardy, lui, était presque aussi ému que moi; il me prit les mains: «Voyons, voyons! ne vous effrayez pas; vous n’êtes pas perdue, chère madame; nous arrangerons ça.

--Que va dire mon mari? (Stupide, cette question.)

--Votre mari ne saura rien. Je suis au désespoir de vous avoir ainsi bouleversée; notre métier... c’est-à-dire nos fonctions ont des exigences...

Là, vous êtes à peu près bien, maintenant. Désirez-vous que nous poursuivions, ou préférez-vous revenir demain?

--Finissons-en tout de suite.

Il se préparait à me poser de nouvelles questions; évidemment il supposait que j’étais du dernier bien avec le sieur Cloquin, et, pour n’être point brutal ou mal poli, il m’interrogeait d’une façon si embrouillée que je ne saisissais point le sens de ses phrases; le greffier en pouffait dans le panier à papier. Alors j’ai pris mon restant de courage:

--Écoutez, monsieur, il est préférable que je vous raconte mes relations avec M. de La Vega ou du moins celui qui était pour moi M. Garcia de La Vega, Brésilien; vous en retiendrez ce qui pourra vous servir. Je l’ai rencontré au Louvre où il m’adressa la parole; puis il se mit à me suivre et, pour me débarrasser de lui, je lui parlai; un autre jour, je le retrouvai par hasard au Cercle des Vannés. Il s’établit ainsi entre nous une sorte de camaraderie; le jeu m’amusait, j’eus la faiblesse de le prolonger; c’est la seule faiblesse que l’on soit en droit de me reprocher; je suis allée avec M. de La Vega d’abord à Saint-Cloud, puis au bois de Boulogne.

(J’en étais au point difficile de ma déposition; le terrain glissait.)

--Au bois de Boulogne, il me supplia...

--De lui permettre de visiter votre hôtel, le soir?

--C’est cela; je consentis à le recevoir, en l’absence de M. de Chantorey. Je l’attendis vainement; vous en avez la preuve dans les lettres saisies à l’hôtel Clifton.

--Nous avions arrêté Cloquin dans la journée, au moment où il sortait du restaurant. L’alibi qu’il invoque était, je le savais d’avance, faux; cependant je devais m’en assurer. Mais vous-même, vous ignorez à quel danger vous étiez exposée; et puisque vous avez eu l’obligeance d’éclairer complètement la justice, je compléterai les renseignements que je vous ai donnés. Avant-hier, au cours de la perquisition effectuée à l’hôtel Clifton, nous avons trouvé, dans une liasse de papiers où Cloquin avait rangé vos premières lettres, le plan minutieux d’un appartement que nous supposons être le vôtre. Vous habitez au premier étage sur la rue, dans l’hôtel sis au nº 37?

--Oui.

--La chambre que vous occupez, au-dessus du salon, est isolée?

--C’est vrai; l’étage supérieur est vide, depuis le départ de mon frère.

--Sur le palier du premier étage, on trouve à gauche la chambre de votre... de M. de Chantorey; on tourne à droite, on arrive à votre chambre après avoir passé par un couloir. Bien; il y a dans la chambre, outre les menus meubles, un secrétaire, une commode Empire, un chiffonnier, une table.

--Oui.

--Dans le secrétaire sont vos bijoux et divers objets de prix; dans la commode, un nécessaire de bureau en or; dans le chiffonnier, avec une trousse enrichie de pierreries, les fonds d’une œuvre de bienfaisance dont vous êtes la trésorière?

--Tout cela est parfaitement exact.

--Voyez, c’est marqué sur le plan; Cloquin a un grand sens de l’ordre; nous avons une dizaine de plans détaillés, pareils à celui-ci, avec des indications sur le personnel des maisons, les habitudes, les heures où l’on est sorti et même sur le caractère des habitants. Tout porte à croire que si nous n’avions pas arrêté à temps le faux Garcia de La Vega, vous auriez été dévalisée.--Il subsiste encore un doute: vous assurez qu’il n’est jamais venu rue Brémontier?

--J’ai juré de dire la vérité, monsieur.

--Alors, comment Cloquin a-t-il pu lever le plan de votre hôtel?

--Mais c’est moi-même qui lui ai donné, sans m’en apercevoir, toutes ces indications!

Et je me rappelai Ramon soupirant, à Saint-Cloud, tandis que je bavardais à tort et à travers: «Parlez-moi! Dites-moi quelle est votre vie, afin que je vive encore près de vous quand je vous quitte!» C’est moi qui lui ai dessiné du bout de mon couteau sur la nappe le plan de ma chambre: «Là, c’est la cheminée, avec un amour de petite pendule, un vrai bijou de musée!» Le misérable! Il avait noté la pendule!

--Il y a encore une note qui reste inexpliquée; au bas du plan, je lis: «Quelque chose à faire rue Jasmin, 32.» Qu’est-ce que cela signifie?

--Je suppose qu’il y a erreur, là; je ne connais personne rue Jasmin.

Le juge d’instruction était plus qu’aimable, presque familier; je m’enhardis:

--Si je considère ma situation, elle m’apparaît désespérée.

--Oh! nullement, chère madame!

--Mais si; je n’oserai pas affronter la colère de mon mari lorsqu’on lui aura révélé cette déplorable aventure. Après un tel scandale, je n’ai pas le choix des déterminations...

--Vous vous exagérez beaucoup les conséquences...

--Un scandale mondain est une trop bonne aubaine pour les journaux; ils ne laisseront pas échapper celui-là; il suffira d’une indiscrétion d’avocat, d’une confidence d’huissier, et je serai perdue; j’ai un moyen d’imposer silence aux gens et de me soustraire à leur méchanceté.

--Vous ne ferez pas ça! c’est stupide.

Bastardy avait deviné: et vraiment, je n’aurais pas hésité, car c’était si simple! J’envisage le suicide sans aucune terreur dès qu’il ne se complique ni de douleur ni de dégoût; le laudanum est un remède très doux aux contrariétés par trop vives; il suffit d’en verser un peu plus que pour une rage de dents; je me voyais très bien, rentrée chez moi, prenant le petit flacon et dosant dans un verre d’eau le nombre de gouttes nécessaires à la guérison de mon inquiétude. J’ai si peu de raison d’être, en somme! Et quelle meilleure occasion de se retirer après infortune faite!

Bastardy me gronda gentiment.--J’aurais pensé qu’une femme telle que vous, au lieu d’avoir recours tout de suite aux moyens violents, eût examiné d’abord s’il ne s’en offrait pas de plus discrets.

--Je me trouve compromise dans une affaire fâcheuse où, contre toute vraisemblance, je suis coupable surtout d’étourderie; je dois à mes parents et à mes amis de leur éviter les chagrins et la honte qu’ils ne manqueront pas d’avoir à mon sujet et par ma faute. Je suis sacrifiée d’avance; la loi vous ordonne d’être impitoyable.

--Oh! dit-il, j’ai le droit d’user d’indulgence. L’important, c’est que M. de Chantorey ne sache rien; pour qu’il ne sache rien, il faut...

--Supprimer ma déposition! fis-je vivement.

--Hélas! ce n’est pas possible. Mais on peut tourner la difficulté; attendez!

Il se pencha par-dessus la frontière, du côté de son greffier, et lui souffla quelques mots à voix basse; le greffier acquiesça. Bastardy se retourna vers moi.

--Donc, en ce qui me concerne, n’ayez aucune crainte, je garderai votre incognito.

--D’autres n’auront pas la même réserve.

--Ça dépend! Il est clair que Cloquin aura communiqué votre nom à son défenseur. Monsieur Gustave, qui défend Cloquin?

--Il a désigné Me Florival.

--Bravo! Excellent! Florival est un habile homme qui saura se taire dans l’intérêt même de son client; nous aurions pu tomber sur un poseur, enchanté de se tailler un succès de mauvais aloi; Florival me rassure. Le pis qu’il puisse arriver, c’est qu’il réclame en échange de son silence certaines concessions; enfin, on verra, je causerai avec Florival.

--Mais... l’_Autre_?

--Toute la question est là. Certainement il peut provoquer un incident d’audience; les magistrats, pressentis par moi, effleureront cette partie de l’enquête; j’en parlerai au ministère public. Cloquin, selon moi, ne tentera rien contre vous; je l’ai observé, c’est un caractère curieux; il ne manque point de chevalerie à sa manière. Nous avons eu toutes les peines du monde à lui arracher votre nom; encore, a-t-il fallu que nous eussions les lettres en mains. Il renoncera vite à l’alibi, dès qu’il en constatera l’inutilité. J’aurai soin de piquer son amour-propre, le seul endroit par où il soit accessible. Il abandonnera son plan de défense; votre déposition devient autant dire superflue.

--Ne mettrez-vous pas le comble à votre amabilité, en supprimant cette trace de...

--Impossible, chère madame, impossible! Il faut prévoir le cas où le prévenu se raviserait. Mais rassurez-vous, je réponds de son silence. Le greffier va relire votre déposition; nous laissons le nom en blanc, avec cette mention: _Sera communiqué s’il en est besoin._ Personne n’osera le réclamer; de la sorte, nous satisfaisons tout le monde.

Le greffier bredouilla le résumé de mon interrogatoire; il l’avait rédigé dans les termes les plus obscurs; cher homme! J’avais conquis le greffier par-dessus le marché!

Je respirais plus librement: le juge d’instruction ranima mes terreurs en me tendant un porte-plume.

--Maintenant, chère madame, signez.

--Si je signe, je dévoile mon identité; autant mettre mon nom en toutes lettres au début.

--Oh! une signature se déchiffre assez malaisément!

Tu penses qu’il n’eut pas à me le répéter deux fois; je traçai au bas de la feuille une série de jambages informes, soulignés d’un paraphe-rature;--j’osai demander:

--Et la Presse?

--Aucun journaliste ne sera mis au courant.

--Ils sont si rusés!

--Je les défie de m’arracher la vérité: aussi bien ils n’y tiennent pas!

--Par exemple!

--Mais oui; ils désirent prolonger le mystère, exciter la curiosité; ils échafauderont des hypothèses, discuteront des probabilités; sans prononcer aucun nom, on attirera l’attention sur une quantité de dames. Et ce seront des démentis, des entrefilets, des chroniques, des réponses; ils auront tiré de cette énigme plus de copie que ne leur en eût fourni la simple réalité. Souvenez-vous du Masque de Fer!

Je me confondis en remerciements; M. Bastardy me reconduisit à la porte de son cabinet. Ouf! sauvée!...

Pas encore; d’autres juges d’instruction étaient à l’affût, d’autres _curieux_, comme on dit dans l’argot spécial: les reporters. Je ne pensais plus à eux, quand je me heurtai à un museau en arrêt à la porte du couloir; ma voilette se baissa d’elle-même et je pris le _pas glissé_ (un pas à moi, que je prends dans la rue quand je suis suivie par des têtes déplaisantes; j’essoufflerais un régiment). Au haut de l’escalier, dans la pénombre, un de ces messieurs tente de me bloquer:

--Madame, un mot, je vous prie!

Brusque crochet; je saute les marches deux à deux; un autre journaleux plus leste m’entreprend au palier inférieur:

--Madame, je vous supplie de m’accorder deux minutes; j’ai...

Ouiche! je suis dans la cour, j’ai passé la grille; sur le boulevard, je me retourne; ils sont deux à me filer, un grand et un petit bouffi: ils se disposent à me cerner; je traverse, ils traversent. Place Saint-Michel, je me faufile, à un endroit où l’on répare la chaussée; le petit bouffi s’attarde; le maigre se faufile derrière moi, parmi les cordes tendues; je l’ai dans le cou, et je cours presque.

Le temps pressait, il était quatre heures et demie; je devais être rentrée avant Roger, et l’autre qui ne me lâchait pas d’un pouce, qui ne me lâcherait qu’à ma porte! Les précautions devenaient inutiles, si je n’arrivais pas à le semer.

Au coin du boulevard Saint-Germain, aux omnibus, la circulation s’engorge; là je gagne de l’avance sur le maigre et je perds le petit bouffi. Juste le temps de sauter en voiture: un sapin, malheureusement découvert, maraudait; je m’y jette: «Auteuil, bon pourboire!» Le reporter court à mes trousses, sans s’arrêter hèle un autre fiacre et me rejoint. Un pavage en bois nous sépare, mais je suis obligée de stopper devant un fardier à six chevaux, et, de nouveau, je suis repincée; j’explique au cocher:

--Un monsieur me persécute depuis une heure; pour m’en débarrasser, je suis montée dans votre voiture, mais il en a pris une autre; tâchez de le distancer.

--Ça se trouve bien, j’ai un cheval frais!

Un coup de fouet, et nous voilà lancés au grand galop en plein boulevard Saint-Germain, sautant sur les pavés, dérapant et tanguant sur les rails du tramway, semant la terreur le long de notre route; nous avons escaladé trois trottoirs, serré une dizaine de bicyclettes, écrasé un tuyau d’arrosage, serpent à roulettes qui nous barrait la voie; je me cramponnais à la capote pour ne pas être jetée hors de la voiture; les sergents de ville agitaient l’illusoire point d’exclamation de leur bâton blanc.

Et derrière nous l’autre voiture aussi bondissait au triple galop, ne perdant pas une ligne de terrain, profitant même du chemin libre que nous lui tracions. Quelle poursuite! La course à l’abîme!... Mon cocher, sans détourner la tête, m’interrogeait:

--Gagnons-nous?

--Non.

Et des jurons, et des coups de fouet! Le pont de la Concorde étant barré, nous le brûlons... nous prenons par le quai de l’Alma, ventre à terre; le vent nous sifflait aux oreilles. Le cocher perd son chapeau de paille:

--N’arrêtez pas, je le paie!

Le pont traversé, nous frôlons le train à vapeur de Versailles, et, hardi! dans l’avenue de l’Alma! Un crochet par la rue Pierre-Charron, nous dévalons dans une rue de traverse, un autre crochet par l’avenue Montaigne.

--Nous gagnons?

--Un peu.

--Chouette, papa!

Nous retraversons le chemin parcouru. En route pour le Trocadéro! Ça monte; si on nous arrête, nous sommes rejoints; le cheval s’essouffle et je vois poindre de l’autre côté de l’avenue le cortège d’un enterrement qui s’avance perpendiculairement à notre route. Perdus! Il va nous couper le chemin; nous sommes pris!

Un dernier coup de fouet; le cheval saute dans les brancards... nous passons... nous sommes passés! Et derrière nous le corbillard referme la voie; on ne passe plus! Je suis sauvée.

Le cocher profite du répit, s’engage dans un dédale de petites rues, regagne Auteuil par des chemins inouïs; on ne retrouvera pas ma trace, désormais.

Je lâche mon sapin, je prends le train et je rentre chez moi; l’excitation de la poursuite m’avait ranimée; lorsque je fus dans ma chambre, la réaction me jeta bas; ci: une fièvre solide qui m’a tenue au lit quatre jours et trois nuits et dont je suis mal remise; et tout le temps j’avais cette idée fixe: «Pourvu que je ne délire pas! que je n’aille pas tout raconter, à mon insu!» Roger me veillait et ne m’a pas abandonnée un instant. Quand je me suis relevée, j’étais encore très faible; il s’est installé auprès de ma chaise longue et il m’a fait la lecture,--tu devines ce qu’il m’a lu: l’_Affaire Cloquin_, parbleu! Ce fait-divers le passionne, il dépouille tous les journaux et il m’impose le récit de choses... que je connais trop!

Les journaux s’intéressent beaucoup à ma modeste personnalité; désireux de rentrer dans ses frais de fiacre, le reporter de l’_Intègre_ a rédigé la description de sa course échevelée à ma poursuite; signalement: ma toilette, ma personne, mon allure, le tout assez inexact, par bonheur! Le public s’est pris de curiosité pour moi, je suis devenue l’_Inconnue de Cloquin_, la _Femme du monde introuvable_, la _Mystérieuse personne_. Bastardy avait vu juste; on a mis en avant un tas de noms propres,--ou à peu près propres,--on a cité quatre ou cinq dames tarées et titrées, celles que l’on a surnommées la «vieille garde-noble», puis on a fouillé dans l’armorial exotique, puis chez les Américaines emmarquisées; on a interviewé Bastardy qui s’est montré très habile. Tout en feignant de lâcher quelques indiscrétions, il s’y est pris de manière à égarer les curieux; on ne sait plus si je suis grande ou petite, jeune ou vieille, brune ou blonde.

Me Florival, l’avocat du prévenu, a été interviewé; il a déclaré qu’il ignorait mon existence et qu’il fallait se garder de mêler des femmes à cette affaire; Florival a son plan: je suis l’otage de son client auquel on tiendra compte de la discrétion de son défenseur.

Et moi?--En ce moment, je me tâte, comme une qui vient de tomber du cinquième étage et vérifie s’il n’y a rien de cassé. Je suis abasourdie; j’ai oublié les péripéties de ces derniers mois et je ne m’attache qu’à cette seule pensée: «Va-t-il me dénoncer?» A l’idée du tintamarre subséquent, le vertige me prend et je ferme les yeux: j’ai l’hallucination suivante: la mère Cosquin déboulant chez Valentine et hurlant: «On tient le nom! C’est Yvonne! Je m’en doutais!» Et tout le poulailler en révolution! Et ma belle-sœur des Valleures qui lève les bras au ciel!

Et Roger! Dieu! quelle catastrophe! je n’y assisterais certainement pas. Chaque jour de gagné me rend un peu de tranquillité; mais il suffit d’un mot pour tout détruire.--Avec ça, Roger est du comité de propagande électorale monarchiste, il s’y donne tout entier, il conspire, il en néglige la rue Jasmin! Suppose que le gouvernement se venge et joue un vilain tour à son adversaire; le ministre s’est fait communiquer le dossier; Bastardy a dû lui donner mon nom, c’est probable. Et quand Roger m’annonce que le Comité a décidé de prendre l’offensive, je suis dans des transes atroces, et je me dis que je vais lire mon pauvre nom dans les feuilles du soir. Rien qu’aujourd’hui, il y avait sur moi deux chroniques, quatre fantaisies, une nouvelle à la main, des informations comme s’il en pleuvait, un article de Rochefort, un de Drumont, qui affirme que j’appartiens à une des plus grandes familles israélites; les socialistes sont capables d’interpeller, d’exiger la lumière... Je suis folle.

L’agitation où je me débats a un avantage: elle m’empêche de réfléchir, je m’échappe à moi-même; il serait bon de maintenir cet état-là; Suzanne (qui ne sait rien) m’a proposé de partir en voyage avec elle; j’ai accepté. Roger m’autorise à m’éloigner de Paris. Nous partirons dans une semaine. Durant cet exode, le silence se sera fait autour de l’_Affaire Cloquin_ et j’aurai obtenu trois mois de répit; d’après l’_Intègre_, le procès ne se jugera qu’à la rentrée. Indique-moi un moyen pour détacher mon mari du comité royaliste.

Ma chère petite amie, je me regarde dans la glace et je suis stupéfaite du changement qui s’est opéré en moi; j’ai une malheureuse figure vieille, anxieuse, où s’écarquillent des yeux de folle; ma pauvre figure que j’aimais tant! J’ai maigri, il semble que je relève d’une longue maladie; je me sens mal à l’aise dans la vie.

Et je suis de nouveau seule, toute seule. A chaque minute, au moindre pas trop brusque, je sursaute: «On vient me chercher, m’apprendre que tout est découvert!»

Les regards des gens m’emplissent de trouble, et les nuits, surtout les nuits, s’écoulent interminables; les heures tombent une à une dans le silence et je retourne le même problème: «Parlera-t-il?»

Brûle soigneusement cette lettre ainsi que les précédentes; je tiens à ne rien conserver de cette affreuse histoire. Mais j’ai des souvenirs qui m’attendent au détour, et qui ne me lâcheront point; même si la conscience pardonne, la mémoire ne pardonne pas.

Un mot de toi me fera grand bien...

XIV

OÙ FINIT L’AVENTURE

Ah! maudite galère!

_Les Fourberies de Scapin_.

Je rentre à Paris; j’ai traversé des villes, des musées, des églises, et des hôtels; on m’a montré le même grand boulevard dans trois capitales différentes, et des wagons me secouèrent sans merci. Partout l’inquiétude m’a poursuivie: «Parlera-t-il?»

Durant trois mois, l’obsession de ce cauchemar m’a gâté mes jours; la nuit, des voix de juges m’éveillaient en sursaut: «Tournez-vous et dites à Messieurs les Jurés quelles ont été vos relations avec l’accusé.» Dans le Quercy où nous avons automné un mois, j’ai vu raviver mon supplice. Roger recevait les journaux; j’ai pu suivre, dans ses détails, l’_Affaire du Marquis_; ces deux semaines de débats ont été pour moi pleines de transes. Aujourd’hui, je suis délivrée, acquittée; _il n’a pas parlé!_

La vie de cet homme est une chose extraordinaire; il n’est pas Brésilien, mais Batignollais; il n’avait jamais quitté Paris. Il commença par être acteur, puis commis d’agent de change. Condamné pour vol à cinq ans de prison, il s’est échappé; il fonda une banque d’exploitation minière dont le principe était, paraît-il, ingénieux; faillite frauduleuse et condamnation sous un autre nom; après sa libération, il forma une bande dont la spécialité était de dévaliser des hôtels en été. Cette bande comptait parmi ses adhérents des domestiques, valets de chambre, cuisiniers, et même des nourrices! L’organisation en était parfaite, quasi-administrative, avec sous-chefs, inspecteurs, directeurs du personnel, caissières, comptables, contentieux, recrutement, correspondance; en tout plus de quatre-vingts affiliés. On a saisi des archives tenues à jour: on étudiait une expédition des mois et des mois, on ne l’entreprenait qu’à coup sûr.

Le plus souvent, Cloquin se renseignait lui-même: il avait un procédé infaillible; il guettait les femmes au Salon de Lecture d’un grand magasin et entrait en conversation avec elles de la manière suivante: il leur volait leur porte-monnaie et le leur restituait comme s’il venait de le ramasser à terre. Il s’attaquait de préférence aux demi-mondaines cotées; une fois en rapports avec elles, il les accompagnait, les entreprenait, jusqu’à ce qu’elles l’eussent introduit chez elles; il notait les entrées, les sorties, les accès faciles; il dressait le plan, et trois mois après, la bande opérait. Le vol commis, on en distribuait le produit à divers receleurs ou banquiers; la paye se faisait tous les mois; une caisse de secours aux affiliés arrêtés ou en fuite fonctionnait, ainsi qu’une caisse d’épargne. Cloquin déclara:

--Mon rêve était d’instituer une retraite pour mes employés.

Les bonnes fortunes de ce singulier brigand sont désormais célèbres (peu s’en est manqué que je n’y figurasse). J’ai transcrit le passage de l’interrogatoire qui me concerne plus particulièrement:

D.--Vous étiez très apprécié dans les petits théâtres où vous aviez la réputation de dépenser sans compter?

R.--Il n’y a pas que dans les petits théâtres.