L'aventure

Part 2

Chapter 23,813 wordsPublic domain

--Vous n’êtes pas Clara Tender; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et puis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. Et puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.

--Vous êtes subtil comme un mage; dites-moi mon nom, maintenant.

--Je vous avoue que je l’ignore; dites-le-moi, je le saurai.

--Par exemple!

Je feignis de me lever; il me fit rasseoir.

--N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.

Je me fâchai:

--Allons, cette plaisanterie a trop duré.

--Ce n’est pas mon avis.

--Laissez-moi partir.

--Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

--... Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

--Alors vous ne partirez pas.

--Et si j’appelle?

--On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître... Mais non, je vous relâche sans conditions; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre!

J’avais hâte de partir, je répondis:

--Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

--Alors, à ce soir, au _Bouis-Bouis_.

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

--Entendu!

Et je pensais à part moi: «Mon bon, ce soir, au _Bouis-Bouis_, on pourra toujours commencer sans m’attendre.»

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache; après m’avoir répété: «A ce soir, au _Bouis-Bouis_», il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte; là, il fit mine de me quitter; mais j’étais sûre qu’il me filerait; aussi, une fois en voiture, j’ai dit au cocher: «Allez au Bois, et vite, je suis en retard.» Derrière la vitre d’espionnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister; debout dans le fiacre, il excitait le cocher; mais, en deux minutes, il était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux; je serais allée le soir au _Bouis-Bouis_ (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Épice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue? Tableau!

Qu’est-ce que Ramon Garcia de La Vega? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment? Tu ne te figures pas comme il était drôle, aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes; il pensait clairement: «Voyons! ne boudez pas contre votre faim! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi; décidez-vous vite.» Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagnie de Gérard,--je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège: «Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien» (choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses pour toi. Écris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.

III

CHANSONS, ROMANCES ET GAUDRIOLES

Mets ta main, ta p’tite main, Ta main dans la mienne.

(_Vieille chanson_.)

Une désolation! Cherbois n’est plus juge, il monte en grade, il est vice-président! Ce vieux singe a tant intrigué qu’il s’est fait nommer. Quel dommage! Tout marchait à souhait; j’avais averti en sous-main Me Harduin-Béhague des bonnes dispositions où se trouvait Cherbois; Harduin-Béhague, qui avait d’abord assez mal reçu les Sennerive, s’était aussitôt humanisé; et, par conséquent, ton mari commençait à donner des signes d’apaisement.

Maintenant, il a repris son assurance, Me Harduin-Béhague hausse les épaules quand on lui parle conciliation; il lâche des phrases sur l’intégrité de la Magistrature (penses-tu?).

Je suis sûre que l’affreux Cherbois connaissait d’avance le mouvement; et s’il ne m’a pas avertie, c’est qu’il voulait profiter de l’occasion pour être aimable à peu de frais.

Le nouveau juge est un sieur Buscher de Lacostevieille; la question se pose: fera-t-il du zèle ou n’en fera-t-il pas? Dans le premier cas, rien à essayer, au moins provisoirement; attendre quelques semaines et tâcher de se faire oublier. Dans le second cas, j’agirai par le ministère...

Ne me remercie pas; j’adore intriguailler. J’aurais été une femme d’action, «si les circonstances l’avaient permis»; je regrette de n’avoir pas vécu au temps de la Grande Mademoiselle; moi aussi, j’aurais fait tirer le canon, et j’aurais commandé en chef. Je me serais contentée de vivre au temps de madame de Staël et de l’aider à taquiner l’empereur; j’en suis réduite à taquiner M. Censy.

Je me remue, je te recrute des alliés; d’ici un mois, je tutoierai tout le personnel de la Justice. On n’imagine pas l’influence qu’une femme, une pauvre femme, peut prendre dans une administration, voire dans un tribunal. On me cite une chère Madame qui fait la pluie et le beau temps à la 20e chambre; le Président, le Greffier, les Conseillers sont à ses genoux; trois ou quatre grands avocats se roulent à ses pieds. Et elle n’est pas d’une beauté rare; non, elle a le tour de main pour dompter la magistrature assise. (Elle la couche, probablement.)

Roger ne se doute pas de mes démarches; il persiste à plaindre Censy et à le consoler.

* * * * *

Tu désires des nouvelles du Tzigane; je l’ai revu! Par le plus grand des hasards.

Il m’avait donné rendez-vous au _Bouis-Bouis_ pour le soir même; le soir même, j’étais, moi, dans mon joli dodo, et je pensais à la tête anxieuse de mon Pays-Chaud guettant la porte d’entrée avec l’espérance de m’en voir surgir.

Cette nuit-là, j’ai eu des rêves compliqués où je m’évoquais courant à travers le Louvre, à bride abattue, tandis qu’Abdul-Hamid me poursuivait en jouant le _Beau Danube bleu_ sur un alto, et il me criait: «N’ayez pas peur, je ne suis pas méchant; donnez-moi seulement votre adresse.»

Et nous traversions des couloirs, nous grimpions des escaliers: et j’étais très vexée parce que nous croisions le président Cherbois, qui ne daignait pas me saluer; je me suis réveillée le lendemain, brisée de fatigue; je t’ai écrit deux jours après et je suis allée moi-même mettre ma lettre à la poste, rue Meissonier.

A dîner, Roger me dit:

--Sortons-nous ce soir?

Je n’avais aucune «idée de théâtre». Mais j’étais dans un bon jour, Roger m’agaçait moins que d’habitude; je lui répondis:

--Si ça vous fait plaisir.

--Voulez-vous que nous allions à Montmartre?

--Soit; autant Montmartre qu’ailleurs.

--On vient d’ouvrir un cabaret artistique...

--Encore?

--C’est très amusant; votre cousine Valentine y a passé une heure avec son mari; elle s’est follement amusée. On dit là, paraît-il, des choses tellement raides qu’on ne les comprend plus.

--Comment s’appelle ce pince-grue?

--Le _Taudis_... attendez, non! Le _Bouis-Bouis_! Pourquoi riez-vous?

--C’est le nom qui m’égaie.

Je ne pouvais pourtant pas lui dire? «Je pense que votre invitation arrive trois jours trop tard!»

Bon; je m’habille (il paraît qu’il faut s’habiller), nous partons; après un tas de recherches, nous trouvons le _Bouis-Bouis_ au fond d’un quartier sinistre, tout en haut de la Butte; seulement, à la porte du cabaret, une file d’équipages chics. Roger renvoie la voiture: «Nous rentrerons en fiacre.» Rien ne m’est plus désagréable.

Nous pénétrons dans l’établissement; tu n’as pas idée d’une chaufferette pareille: une toute petite salle où l’on a casé douze rangées de dix fauteuils (comment? je me le demande encore) devant une estrade supportant un piano droit et deux paravents; là-dedans, cent cinquante personnes empilées; une chaleur de bain turc, une atmosphère composée de tous les relents humains, mêlés aux muscs et aux parfums des filles, aux odeurs de pétrole et de gaz.

La décoration est fruste: des lampions éclairés à l’électricité, des éventails japonais, des affiches illustrées, des masques, et des peintures bizarres; les tentures sont en toile d’emballage.

Quant à l’assistance, rien que des habits et des toilettes; beaucoup de «du monde» ravis de respirer dans cette étuve innommable et beaucoup de grues dispendieuses; tout ce monde est ému à l’idée de voir «des artistes» de près. Les artistes-chansonniers sont en général des Messieurs mal vestonnés qui, les mains dans les poches, chantent tantôt des choses gaies avec un air triste, tantôt des choses tristes avec un air gai; une ou deux dames viennent de temps en temps filtrer leur vinaigre dans les _Chansons ingénues_ où il est question de Chevaliers, de Damoiselles, de Pages, de destriers et de tout le bric-à-brac moyenâgeux; il y a encore pour elles les _Chansons villageoises_; Colin et Jeannette s’en vont au bois joli cueillir la fraise, la cerise, la framboise, les mûres, les noix ou tout autre fruit à influence évidemment aphrodisiaque; tous deux se laissent choir sur la mousse, sous la feuillée, et Colin montre à Jeannette... Non, ces choses-là me crispent comme si on me frottait la plante des pieds avec du papier de verre.

Et le troubadour sentimental! Le seul de la bande qui ait une redingote et une cravate 1830, et qui chante la romance amoureuse: «Nous nous sommes aimés... nous ne nous aimons plus... tu en aimes une autre... oh! comme on s’aimait! Ah! Ta main, ton bras, ton col, ta taille, ta poitrine, ta perfidie, ton inconstance...» Ces mécomptes amoureux sont soupirés par de jeunes gens à tête d’expéditionnaire ou de calicot; on imagine mal qu’ils aient l’âme ravagée par le regret des amours défuntes.

Le spectacle m’écœurait; cependant les femmes honnêtes paraissaient s’amuser beaucoup; les grues s’ennuyaient, mais elles ne voulaient pas être en reste avec les femmes honnêtes, et elles craquaient leurs gants à force d’applaudir. Et il se défilait, et il en défilait toujours des «cher camarade Un Tel dans ses _Chansons ignobles_» ou des «Bon poète Machin dans ses _Stances malpropres_»; ils partaient du fond de la salle, dérangeaient les spectateurs pour gagner l’estrade et, après avoir béni l’assistance d’un regard de mépris las, ils jetaient leurs couplets, va-comme-je-te-chante, ce sera toujours trop bon pour eux. On avait envie de leur crier: «Vous savez, si vous vous ennuyez, vous pouvez vous en aller, nous ne réclamerons pas l’argent.»

Je me penchai vers Roger:

--Vous ne trouvez pas que c’est encore plus idiot que le café-concert?

--Mais non, je vous assure.

Il s’amusait, le misérable! A l’entr’acte, pendant que l’on faisait semblant de renouveler l’air, j’effectue de nouvelles tentatives pour partir; mon mari me répond:

--Si vous n’êtes pas fatiguée, restons pour la Revue.

Il y avait encore une Revue! _Vadrouille-Revue!_ Je rageais; impossible de bouger. J’étais prise entre le «conjoint mâle» et une forte personne à figure rouge que la chaleur vernissait; au moment où l’on frappe les trois coups, j’entends la voix du placeur qui crie derrière moi: «Monsieur! tenez... par ici... il y a une place vide à côté de Madame!»

_Madame_, c’était moi; je l’appris en voyant entrer dans notre rangée, qui?... tu l’as deviné, le señor Ramon Garcia de La Vega, déjà nommé, externe. En m’apercevant, il entamait un heureux sourire, précurseur des paroles significatives, quand je me penchai vers Roger sous prétexte de lui demander son programme; le sourire ci-dessus s’effaça soudain. Chocolat prit l’air indifférent de l’homme sans arrière-pensée; il s’assit près de moi, c’est-à-dire qu’il inséra le quart d’un rein entre moi et la dame opulente; puis, graduellement, par des pesées successives, il repoussa cette dernière et parvint enfin à installer un rein entier; cela lui suffit.

Je t’avoue que le cœur me battait un peu fort; une farandole de questions me traversa la tête: «Comment a-t-il su que je serais là ce soir? Est-il venu chaque soir depuis l’autre jour? Que me veut-il? A-t-il compris que je suis avec mon mari? M’adressera-t-il la parole?» Du coin de l’œil, je l’observais; on eût juré qu’il prenait le plus vif intérêt au spectacle.

Quel spectacle? Je n’en sais ma foi rien; j’entendais confusément qu’il s’agissait d’une Moralité pour goîtreux, jouée par des personnages allégoriques tels que la Vadrouille, le Toupet et la Noce; chacune de ces idées générales chantait à son tour un couplet sur les guêtres du Président, sur les divers ministres, sur la Russie, sur des événements d’un intérêt périmé, le tout relié par des calembours d’un autre âge. Près de moi, Roger riait aux éclats, et je suppliais intérieurement la Providence:

«Mon Dieu, que mon mari ne s’aperçoive de rien!»

Il est d’une jalousie ridicule; il suffit que l’on me regarde un peu longtemps pour qu’il se croie offensé; encore, s’il s’en prenait à ceux qui me regardent, mais il s’en prend à moi qui n’en puis mais! Jusqu’ici, l’admiration à moi témoignée par mes contemporains ne m’a rapporté que des scènes épouvantables.

Juste à ce moment de mes réflexions, je sens quelque chose qui frôle mon gant; je veux retirer ma main, pas moyen; une autre main la retient enfermée; à l’abri de son pardessus qu’il avait plié et disposé sur son bras gauche, mon voisin s’était emparé de mes phalanges et les tenait captives dans sa paume droite.

Qu’est-ce que tu eusses fait à ma place? J’aurais dû avertir Roger; je m’en abstins, pour les raisons exposées plus haut; il y aurait eu esclandre, échange de gifles peut-être. Me dégager? ouitche, essaye! Et puis, impossible de remuer sans attirer l’attention de mon mari; ma main se débattait ainsi qu’une souris prise au piège; insensiblement et toujours à l’abri de son paletot, le brigand finit par maîtriser mon avant-bras en l’insérant entre son coude et son torse; tu vois d’ici le drame intime; j’avais une peur atroce que Roger ne se détournât vers nous. Heureusement, tandis que je me démenais, on projetait sur un écran des images lumineuses, au bénéfice desquelles on avait baissé la lumière. Je renonçai à lutter.

Alors, maître de la situation, Abdul-Hamid desserra un peu les doigts et se mit à me caresser la main doucement, très doucement. J’éprouvai une curieuse impression, à la fois agaçante et délicieuse; je la ressentais à travers le gant, elle était ainsi lointaine et précise à la fois. Ayant pris mon parti de ce que je ne pouvais empêcher, je passai cinq minutes vraiment inédites; tu n’as pas idée de tout ce qui me tourbillonna dans le cerveau durant ces instants; je vécus un roman fantastique, rempli de péripéties folles et d’incidents assez baroques. Cette caresse, d’une sensualité si vague, me poussa vers des rêveries que je n’avais jamais eues avec cette netteté. Même aux heures de sommeil où la cohue des visions se presse en notre tête, je n’avais pas connu un pareil désarroi...

Enfin il lâcha ma main et je sentis presque du regret que cela n’eût pas plus duré; mais il était temps que le jeu cessât. On releva la rampe, tandis que le piano attaquait une marche de sortie. Je me ressaisis; j’étais furieuse, je m’en voulais de m’être abandonnée à ce manège.

Dame! il faut bien l’avouer: à la fin, le bras ne serrait plus...

Je résolus de perdre mon Espagnol dans la foule; j’y réussis en tirant Roger d’autorité; c’est-à-dire que je gagnai quelques mètres d’avance, suffisants pour nous permettre de donner notre adresse au fiacre sans être entendus. Comme nous partions, mon persécuteur sortait du _Bouis-Bouis_; le cocher disait à Roger:

--C’est dans le quartier Monceau?

--Oui.

L’autre a dû saisir le renseignement au vol; mais s’il me déniche dans le quartier Monceau, sans avoir ni mon nom ni mon adresse, c’est qu’il possède une riche persévérance.

Ne te moque pas de moi; en somme, je suis désolée de me savoir aux trousses une espèce de Mexicain; je n’ose plus quitter l’hôtel, je redoute de le trouver de planton à ma porte; et si on apprenait une pareille histoire, quel ridicule! «Oh! la petite comtesse de Luz qui flirte avec un homme jaune!» Et les interrogations narquoises: «Qui était ce Jus-de-Réglisse, qui vous serrait de si près au _Bouis-Bouis_?»

Ne montre pas ma lettre à Gérard, je t’en supplie; il n’est pas assez discret; gardons nos secrets entre femmes.

J’ai fait toutes les commissions indiquées dans ta lettre; j’ai vu le fourreur, il prendra ton manteau de ta part chez M. Censy, avec les autres pelleteries; nous sommes en avril, c’est le printemps, sauf erreur, car le froid est plus pinçant que jamais. Je vois tous les trois jours Valentine le soir. Chaque fois elle me confie mille amabilités à ton adresse. C’est de la monnaie de guenon; si tu ne t’arranges pas avec ton mari, les plus empressées te tourneront le dos, voilà mon avis.

La modiste livrera dans une quinzaine; les modes ne sont pas encore sorties, à cause du froid. Pour les gaufrettes, tu les recevras par colis postal; j’ai mis sur la boîte: _Médicaments_, afin de rassurer les Sœurs.

Je t’embrasse bien fort; amitiés à Gérard.

IV

DANS LA NUIT

ROSETTE

Je crois plutôt que c’est une fée!

TRIVELIN

Oh! oh! Il faudrait s’en assurer.

_La Reine Mab_, acte III.

Excuse-moi, ma chérie, j’aurais dû te donner des nouvelles plus tôt; mais rien ne pressait, les négociations sont en bonne voie; quant à moi, je n’ai pas eu le loisir de te répondre, je suis mêlée à un véritable roman; tu sais, je commence à croire que c’est l’Aventure, la belle Aventure; on me l’aurait annoncé il y a trois semaines dans les cartes: «_Un homme brun... pour la bagatelle... ayant de l’argent... Méfiez-vous d’un blond..._» j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui, je me rends à l’évidence: il y a «un homme brun» dans ma vie, et j’ai bien peur que ce ne soit «pour la bagatelle».

Après tout, tant pis! je ne suis pas allée le chercher, il découvrira bien un jour que je me moque de lui, et, vrai, il faut être fat comme il l’est pour ne pas voir clairement combien il m’amuse.

Le jeu n’est pas méchant; dès qu’il deviendra dangereux, je l’arrêterai; j’aurai ainsi tous les avantages d’une intrigue sans les désagréments; j’aurai le mystère, l’inquiétude, le secret à garder, la confidence à t’écrire, une occupation de pensée; je combinerai des rendez-vous, je débiterai du sentimentalisme à la grosse et je m’imaginerai que je trompe mon mari.

Mais pour aller plus loin, que non! Me vois-tu... hum!... et avec cet homme de couleur? Tu te rappelles quand Glaris racontait que la duchesse de W... s’était offert un lutteur turc des Folies-Bergère; une fois bonne fortune faite, le lutteur ne voulait plus s’en aller de chez elle, et on a dû chercher des gardiens de la paix pour l’emporter. Ce souvenir suffit à garder ma vertu (on dirait un vers de Racine). Roger pourrait me permettre l’intermezzo que j’essaie en ce moment.

D’ailleurs, je suis sûre de moi, je saurai rétablir les distances, sans avoir recours aux gardiens de la paix. Je me divertis à complètement affoler mon amoureux; je goûte le plaisir des dompteuses. Je t’assure, une cravache, des jupons de gaze, un corsage noir étoilé de médailles et mes cheveux dénoués, voilà le costume qui me siérait.

Quand t’ai-je écrit en dernier lieu? Il y a au moins huit jours? Oui. Le lendemain je pensais un peu à Bon Zan (Jus-de-Réglisse, mon amoureux), puis, le surlendemain, je lui accordai encore une aumône de pensée; trois jours après, je ne songeais plus à personne; j’avais repris ma tranquillité, j’osais monter en voiture sans regarder auparavant les trottoirs environnants. La semaine s’écoula, vide d’incidents.

Un soir nous passons chez Valentine après le dîner, c’est-à-dire que Roger m’y conduit avant d’aller à la Salle des Sociétés savantes.

(Quand Roger m’annonce la Salle des Sociétés savantes, je n’ai qu’à regarder le flacon d’odeur et l’envoi du fleuriste; je suis fixée. Pauvre homme! s’il se doutait de ce que j’en pense, il économiserait ses cotisations annuelles aux susdites Sociétés. Dire que, par-dessus le marché, je suis obligée de lui faire des scènes de jalousie, par-ci par-là, dans les neiges, pour n’avoir pas l’air indifférente; sinon il se vexerait. Enfin!)

Donc, Roger devait me reprendre vers minuit; il faut lui rendre cette justice: il est expéditif. Trajet, causerie et... le reste compris, deux heures lui suffisent pour ses escapades.

J’étais à peine depuis dix minutes chez ma cousine, je me sentis un peu souffrante; je priai Valentine d’avertir mon mari à son retour et de lui dire que j’étais rentrée. On me proposa de me reconduire, on insista, je refusai; nous demeurons tout à côté, la rue Brémontier coupe l’avenue de Wagram. Sans doute l’avenue de Wagram, la nuit, n’a rien de très rassurant, mais je m’affermissais en songeant à des sujets gais, à toi, à la petite fille de Valentine, à un livre que je lis avant de m’endormir; et je marchais, je marchais!

Je n’étais plus qu’à cent mètres du tournant où d’ordinaire je dépose ma peur et relève la tête, quand j’entendis des pas derrière moi.

Le sang me sauta aux oreilles, je me dis:

--Ça y est! Un voleur! S’il voit mes bijoux, je suis fraîche!

Et pas un passant dans l’avenue, pas un agent (nécessairement; ce quartier les attriste). Les pas se rapprochaient; alors je prends ma lâcheté à deux mains et je me mets à courir; l’autre court aussi, plus vite que moi; rattrapée, je me retourne, et je me trouve nez à nez avec le fameux Ramon qui me salue gravement de ces mots:

--Bonsoir, chère madame. Comment allez-vous depuis l’autre semaine?

J’ai tout de suite ressaisi mon aplomb:

--Vous me ferez donc peur chaque fois que je vous rencontrerai?

--Oh! que je suis confus! Aussi, vous vous sauvez!

--C’est que vous courez après moi! On prévient!

--Je ne voulais pas vous suivre; c’est mal élevé...

--Vous vous en apercevez?

--Je voulais vous dépasser, puis revenir sur mes pas, vous saluer comme par hasard et vous parler.

--Maintenant, laissez-moi continuer mon chemin; je rentre chez moi, et si mon mari...

--Oh! votre mari n’est pas pressé!

--Au contraire; et vous me mettez en retard...

--Votre mari est, à cette heure-ci, rue Jasmin, à Auteuil.

(La Société savante de mon mari est à Auteuil, paraît-il; mais de qui Chocolat tenait-il ce détail? Je le lui demandai tout bonnement.)

--Je devrais vous le laisser ignorer, me répondit-il. De la sorte, vous auriez de moi une meilleure idée; je me poserais comme un être mystérieux qui sait tout ce que l’on désire lui cacher. Allons, j’avoue: l’autre jour, j’avais entendu ce monsieur blond... votre mari, n’est-ce pas?

--Oui.