Part 1
PIERRE VEBER
L’Aventure
PARIS H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR 21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21
1898 Tous droits réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège. S’adresser, pour traiter, à M. H. Simonis Empis.
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LES SNOBS, roman (Ollendorff, éd.). L’INNOCENTE DU LOGIS (Flammarion, éd.). BILL SHARP. DANS LES COINS (Simonis Empis, éd.). LA JOVIALE COMÉDIE. Dessins de J. Veber (Simonis Empis, éd.). LES VEBER’S. Dessins de J. Veber.
En préparation
LES SINGULIÈRES AVENTURES DU BARON DE SEMBACH, roman.
ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier du Japon numérotés de 1 à 20.
Exemplaire Nº
A
GYP
L’AVENTURE
I
BÂTONS ROMPUS
En vérité, une petite âme d’étagère!
Rev. SAMUEL, _Homélie sur la femme_.
SALON DE LECTURE DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE
Ma chère petite amie, il m’a fallu aller au Louvre pour t’écrire; je sors d’une scène affreuse avec mon mari; quand je lui ai montré ta lettre, à déjeuner, il s’est mis dans une colère telle que la verrerie, seule, en tremblait; une de ces colères qui lui donnent l’aspect sournois d’un masque japonais.
«Certainement non!... Jamais de la vie!... A quoi songez-vous?... Je ne vous autoriserai pas à vous occuper du procès de votre amie Germaine. Vous savez ce que je pense d’elle... D’ailleurs je suis au courant, elle a tous les torts. Censy m’a rapporté l’affaire dans ses moindres détails, comment il avait surpris sa femme, etc., etc.»
Entre parenthèses, tu devrais bien recommander le silence à ton ex-époux; il sera toujours temps pour lui de raconter ces histoires-là, une fois le divorce prononcé. Assez de charitables niais se chargent de répandre l’anecdote où il joue un rôle réputé comique depuis Molière, et même avant.
Vraiment, il se conduit avec la dernière gaucherie: demander le divorce en invoquant le flagrant délit! On n’est pas plus province! Il paraît que cela simplifie la procédure: mais, à ta place, je m’arrangerais pour obtenir une séparation plus discrète; on a tenu rigueur à madame Fortio, deux hivers durant, parce qu’elle avait divorcé avec un fâcheux motif; c’est stupide, mais que veux-tu? M. Censy a déclaré qu’il employait le flagrant délit afin que tu n’épouses pas Gérard, après le jugement. Mais, que tu l’épouses ou que tu ne l’épouses pas, le résultat est le même, en définitive. Si ton mari avait du savoir-vivre, il le comprendrait; deux personnes se prennent; au bout de plusieurs années, elles reconnaissent qu’elles n’étaient pas nées l’une pour l’autre; il y a maldonne, elles se séparent, rien de plus simple.
J’ai parlé dans ce sens à Roger; nous nous sommes disputés jusqu’au dessert; moi, je prenais ton parti, et lui, nécessairement, soutenait M. Censy; à la fin, le cher homme est devenu rouge brique, il a jeté sa serviette dans la corbeille à pain, en criant:
«Je vous interdis de revoir madame Censy, c’est une petite...» (Ici un vilain mot qui rime avec _rue_.)
Ma pauvre chérie, figure-toi que dans les premiers temps de mon mariage j’ai failli être très jalouse de toi; je m’étais mis dans la tête que Roger avait des intentions impures sur ta jolie personne; c’était d’ailleurs très probable; dire que, si tu y avais apporté la moindre bonne volonté, je serais débarrassée de mon mari! Allons! je ne t’en veux pas; certains dévouements dépassent les forces humaines.
Après le déjeuner, je n’ai pas osé t’écrire chez moi; celui que mon contrat appelle «le conjoint mâle» a la manie du raccommodement; cet homme-là fait toujours les premiers pas, c’est même à vous dégoûter de se fâcher avec lui; je boude et je finis par céder, tant il m’ennuie. J’en suis quitte pour une légère formalité... hum! «En pareil cas, offrez votre sacrifice au Seigneur», me recommandait l’abbé Vigot, qui dirige tout ou partie de ma conscience. Vraiment, le Seigneur n’est pas dur!
Mon mari entre à pas de loup dans ma chambre et, au moment où je m’y attends le moins, il me plaque un gros baiser de nourrice en pleine nuque; tu n’as pas idée comme je déteste ces baisers; c’est la même impression que l’on éprouve à la mer quand une méduse se colle dans votre cou. Pouah!
Dès qu’il se croit pardonné, le «conjoint mâle», méfiant, telle la belette, farfouille dans mes tiroirs, sonde mon buvard, sous couleur de plaisanterie; pas moyen de lui cacher une lettre; alors j’ai profité du beau temps, je suis venue au Louvre t’écrire en toute tranquillité; d’où ce papier en tête duquel un lion superbe et généreux (il a les moyens) s’étale, pattes croisées, le long d’une majuscule. «Même quand le lion ne marche pas, on sent qu’il a une L» dirait Glaris.
Il fait très bon, du reste, dans ce salon; quand j’étais jeune fille, j’avais un immense désir d’y pénétrer; ma mère ne me laissait pas dépasser le seuil, sous prétexte qu’il traînait sur les tables des journaux inconvenants; pour me consoler, je pensais: «Plus tard, une fois mariée, je viendrai là correspondre avec mes amoureux.» Comme on se trompe!
Il est à peine trois heures et déjà des tas de personnages dévorent les journaux; ils lisent avec soin, comme on mâche. Pas de bruit, les surveillants entrent et sortent sur la pointe du pied; il y a peut-être des malades? Deux ou trois pauvres honteux dorment à l’abri, derrière le _Temps_ déployé; des jeunes gens désœuvrés s’absorbent dans la lecture de feuilles diverses; il me semble que je resterais des heures à les regarder: leur quiétude passe en moi. O le paisible petit salon, tout blanc, bas de plafond, si calme avec ses meubles rouges indifférents! Le jour où j’aurai des tourments de cœur, une grave résolution à prendre, ou seulement de la tristesse, j’irai méditer en ce salon...
A la table où je suis, juste en face de moi, une femme du peuple (_Marie-Jeanne_, sans doute) se livre à des exercices de calligraphie contorsionnante; elle a pris la «position classique», le coude près du corps, la tête penchée, le poignet crispé; elle pince un bout de langue entre ses lèvres; près d’elle, d’autres femmes sont en train d’écrire à leurs amants, j’en suis persuadée; il y a notamment une petite bourgeoise aux paupières bistrées, qui achève son cahier de papier; je plains le sous-lieutenant à qui le paquet est destiné.
A propos, si je t’en écris autant, ne t’imagine pas que ce soit pour tes beaux yeux; j’ai une visite à rendre dans le quartier, vers cinq heures; je ne trouve rien qui m’occupe auparavant, et je m’amuse beaucoup ici. Je barbouille du papier par contenance.
Je découvre que ce salon est un lieu de rendez-vous; je me demandais ce que trafiquaient les trois ou quatre jeunes gens attablés devant les quotidiens; maintenant, je comprends! J’ai vu entrer une dame voilée; sur le seuil, elle s’est arrêtée un instant, a passé en revue les éphèbes, puis est venue se planter derrière l’un d’eux, tout en regardant distraitement les feuilles éparses, comme une, qui hésite entre le _Romanulu_ ou le _Gradjanine_; elle a toussé d’une petite toux irritée; le jeune homme avait évidemment oublié ce qui l’amenait, il lisait des choses plus intéressantes; la dame voilée a toussé encore, et encore; enfin, elle a donné de furtifs coups de parapluie sur la chaise de l’ayant-droit...
Le résultat est obtenu, l’autre sursaute, et tandis que la dame voilée gagne une des sorties, il gagne la seconde. Ils avaient l’air dégagé, innocent, de deux créatures venues dans l’intention avérée de commettre ensemble le péché de chair, et qui ne se parleront que dans le fiacre, les stores baissés.
L’ingénieux manège se répète, de cinq en cinq minutes, avec chacun des autres jeunes gens; au fond, j’ai contre ces heureux presque de la rancune; leur vie est remplie de l’imprévu qui manque à la mienne. Un préfet de police de l’Empire me racontait que la princesse X... sortait en cachette et déguisée, la nuit, liait conversation avec des étudiants, jouait les grisettes égarées et acceptait l’hospitalité que, six fois sur sept, on lui offrait. Le lendemain, elle partait, et on ne la revoyait plus; elle était l’Inconnue d’une nuit, la reine Mab qui s’encanaille incognito.
Je serais très capable de courir ainsi la prétentaine sous un faux nom; tu te rappelles quand Glaris me disait de sa voix pincée:
«Comtesse, vous êtes née pour l’AVENTURE.»
Il avait raison; à certaines heures l’AVENTURE m’attire: j’ai beau être une honnête femme, j’éprouve parfois une envie folle d’accomplir des choses extraordinaires et incompatibles, avec ma situation sociale; par exemple, répondre familièrement au monsieur mal élevé qui m’adresse la parole dans la rue, ou aguicher l’inoffensif passant dont la tête me revient.
Seulement, voilà! je n’ose pas; il n’y a que le premier faux-pas qui coûte; mais, Dieu! qu’il coûte! Mes parents ont eu grand tort de m’orner d’une belle éducation; elle m’a beaucoup gênée dans l’existence en m’arrêtant au moment de commettre les frasques, les merveilleuses frasques qui m’eussent distraite.
Glaris m’a fait une cour assez pressante; sa jolie figure fine, un peu fatiguée, ne me déplaisait pas, avec sa calvitie régulière, comme dessinée par Le Nôtre, et sa barbe ronde taillée à l’instar des ifs; c’est un bel homme, pas bête et pas trop fat. Vingt fois, il s’est cru près de réussir; au dernier tournant, je lui échappais: c’était plus fort que moi, l’éducation s’opposait aux démarches décisives. Remarque, ma chérie, que j’étais la première à en rager; mais je n’y pouvais rien.
Glaris s’est résigné, il se cantonne dans une camaraderie d’attente. Avec le temps, j’aurais peut-être fini par surmonter l’émotion inséparable d’un premier début. Tant pis!
Il est tantôt l’heure de partir et je ne t’ai pas dit l’important, le prétexte de cette lettre; je suis résolue, bien entendu, à t’aider, malgré mon mari, de tout mon pouvoir; il s’agit, pour ton divorce, d’éviter le «motif gênant». Faisons jouer mes grandes influences; j’irai trouver, à l’insu de Roger, son cousin, le juge au tribunal civil de la Seine, Guillaume Cherbois; aux dernières nouvelles, c’est probablement lui qui sera désigné; en tout cas, il te sera très utile, il est lié avec ses collègues. La camaraderie a rarement produit une plus belle primeur; il est de l’espèce des magistrats hâtifs, qui rendent autant de services que d’arrêts; il n’a rien à me refuser, je lui confierai tes intérêts et...
(Je suspends; depuis dix minutes, un monsieur est venu s’installer à côté de moi, il a déplié un journal, mais il essaie de lire par-dessus mon épaule ce que j’écris; je me tourne de tous côtés, je lance des regards sévères d’honnête femme qui va-t-à-pied; il continue; je ne tiens pas à changer de place, vu que je suis à l’abri des courants d’air. Je reprends.)
Tu devrais aussi t’occuper de Me Harduin-Béhague, l’avoué de ton mari; il a une grande influence sur lui. N’est-ce pas cet avoué qui vous a mariés? Je me souviens confusément que les Sennerive lui ont rendu service. Je m’assurerai d’eux; les Sennerive le tâteront.
(C’est assommant! le monsieur au journal a entamé une série de manœuvres préparatoires d’un entretien; il a l’intention de m’adresser la parole; j’essaie de le décourager par des onomatopées agacées, je n’aboutis qu’à l’enhardir.)
On m’avait appris qu’en l’absence de ta mère tu t’étais retirée dans un de ces couvents qui reçoivent les femmes en instance de divorce; on n’avait pas pu me renseigner plus clairement; ta lettre est datée d’Écouen; comptes-tu rester longtemps chez les Sœurs de Magdala? Je n’irai pas te voir là, je n’ai pas une journée de libre; ce couvent est si loin! Vers le 25 juillet, Roger est obligé d’aller dans le Quercy, à cause des élections. Si tu campes encore à Écouen, je cours te retrouver pour vingt-quatre heures.
(Le monsieur se tient tranquille; il feint de lire avec attention un journal étranger dont le titre m’échappe, parce que les lettres ont l’air d’être à l’envers; je parie qu’il n’en lit pas une bribe; mais maintenant le personnage ne daigne plus me regarder. Il n’est pas vilain, d’ailleurs, il ressemble à Abdul-Hamid jeune, sans barbe; il est très chic, en redingote. Il a posé devant lui un tube splendide à mille reflets; on dirait un miroir aux alouettes. Abdul-Hamid a beaucoup de grosses bagues au doigt; une épingle en diamants fulgure sur le vert sombre de sa cravate. J’oubliais les boutons de manchettes! Ma chère! des machins carrés en or, de vrais boucliers romains avec un semis de pierres multicolores: le budget annuel d’un ménage d’ouvriers.
Trop de bijoux, ça sent le rasta d’une lieue; mais c’est un beau rasta, sauf qu’il a les cheveux pas trop noirs; je n’arrive pas à voir ses yeux... si, je les vois, ils sont bien, très bien... je te les dessine dans le coin de la page. Des yeux comme ceux de madame Goldschmitt, les yeux en «amande honorable» avec des cils insidieux qui vous chatouillent, le fameux regard de velours, si niais. Toi qui aimes le _genre levantin_, tu seras contente du spécimen; j’ai envie de lui remettre ton adresse... Zut! il a vu qu’on l’avait remarqué, il reprend son travail d’approche; je parie qu’il me parle avant... Là, ça y est:
--Ne trouvez-vous pas, madame, que ces temps de printemps sont très chauds?
(_Madame_, c’est moi; j’écris avec une ardeur redoublée; ne fais pas attention, je ne sais pas ce que j’aligne, mais si je m’arrête, je suis perdue, il collera; aussi je continue sans avoir l’air d’entendre... Bon, il insiste! A moi le regard irrité de la femme honnête; demi-tour, je lui montre complètement le dos.)
Voyons, où en étais-je? Ah! oui; si tu as des commissions importantes ou pressées à me donner, ne m’écris pas à la maison, mon mari ouvre mes lettres; autrefois, je le lui ai permis, et il n’y a plus moyen de l’en déshabituer. Ah! si on savait!
Donc, tu mettras une première enveloppe:
Pour Madame de Luz de Chantorey,
puis tu la placeras dans une seconde enveloppe à l’adresse de:
Madame Suzanne Breuillard, 3, rue de Prony.
Ce n’est pas loin de chez moi; Suzanne est avertie; Roger ne se méfie pas d’elle; j’aurai tes lettres le jour de leur arrivée.
Ne t’ennuie pas trop, pense à moi, et si tu as le tem...
(Non, décidément, la place n’est pas tenable; ma petite bourse ayant sauté de ma poche, le rasta l’a ramassée, et il me la rend avec un geste noble appuyé de quelques mots bien sentis sur «la négligence des jolies personnes». Sûr qu’il me prend pour une je ne sais quoi. Je l’ai remercié et je me suis remise à ma lettre; il continue à parler, je l’entends qui chuchote des compliments; alors je file; il me cramponne, cet homme jaune, et je lui abandonne la place.)
Présente mes amitiés à Gérard; a-t-il la permission d’entrer au couvent? Prenez garde! Que l’on ne vous repince pas, du moins avant l’issue du procès.
Je t’embrasse de tout cœur, ma chérie.
Ton amie,
Yvonne.
II
UNE IDYLLE A LA LINGERIE
BRABANTIO.--Avec le Maure, dites-vous?
SHAKESPEARE, _Othello_.
Tu es bien bonne de me remercier; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre; tant mieux, si cela te distrait.
Oui, j’ai vu Cherbois; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès les premiers mots: «Je suis tenu à la plus absolue discrétion, il m’est impossible de parler.»
En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.
Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce _de plano_ (du latin juridique signifiant quelque chose comme: _sans délai_). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy; il s’est débattu: «Jamais de la vie, impossible!» Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait; il a fouillé son arsenal de ruses:
--Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.
--Ce serait?
--... D’amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.
--Le second?
--Ah! c’est le plus difficile; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs: _injures et sévices graves_, ou _incompatibilité d’humeur_. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande; il y a de grandes chances pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.
--Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul...
--Oh! je vous en supplie! N’abusez pas de ma bonté; je vous en ai trop dit! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.
Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour voir le Monstre en personne; il ne se défiera pas de moi; j’amènerai la conversation sur ses «ennuis» et je le chapitrerai discrètement.
J’ai tâté l’opinion; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi: «Pauvre petite Germaine! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception!» Mme Sambrez a riposté: «Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé!»
Mais on ne cache pas l’inquiétude générale; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits; tu aurais crié au commissaire: «Tiens! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos.»
Tu as produit une grande impression sur le commissaire; il a dit à Cherbois: «Ce mari est stupide; jadis, il partageait sa femme; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait.»
J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant «la nature de vos relations» avec Gérard; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.
--Tu avais deviné; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.
Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué; je l’ai eu sur mes talons.
J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enfilé les corridors, au grand trot; il était aussi preste que moi; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus. Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap; pas un commis, pas un inspecteur!...
Abdul-Hamid était ravi; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).
--Vous riez, tant mieux! Vous n’êtes plus farouche, au moins!
Je continuais de plus belle; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.
--Pourquoi vous moquez-vous de moi?
--Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur...
--Oh! que je suis désolé! Alors, c’est nerveux?
--Oui, c’est nerveux... Laissez-moi.
--Ne puis-je pas vous être utile?
--Nullement. Je vous prie de me laisser.
--Ce n’est pas bien; je vous offre mes services et vous les repoussez!
Je m’étais un peu remise; mais le fou-rire m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit: je m’assis. Quelle imprudence! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour; et ce fut un déluge de questions.
--Allez-vous mieux? Comment vous sentez-vous? Désirez-vous des sels? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas? Me pardonnerez-vous?
Je répondais par monosyllabes: «Oui, non, heu!» Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée: ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.
Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux comme en ont les ânesses laitières.
Il me débitait un tas de compliments, m’affirmait que l’effroi m’allait à merveille; enfin, il me demanda:
--Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom?
--Oui.
--Cependant, si je vous donne le mien?
--Je n’en ai aucun besoin.
--Je vous le donne quand même; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.
--Je l’aurais parié!
Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier:
--Vous me prenez pour un rasta; au fait, vous avez peut-être raison; mais chez vous rasta désigne un aventurier?
--Oh! non; il désigne aussi un étranger.
--Merci; mettons que je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames; je l’avais oublié; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.
Ce n’était pas trop mal raisonné; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.
--Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom!
Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle; nous sommes du même blond-cendré précieux; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro; aussi je répondis, sans broncher:
--Vous ne m’avez pas reconnue? Je suis madame Clara Tender, du théâtre des Variétés.
--Ah! vraiment! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard qu’hier; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte... vous savez... aidez-moi à me rappeler...
J’étais très embarrassée; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard: Taskin, madame Galli Marié, Galipaux, etc.
Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser; enfin je me levai:
--Il faut que je rentre, j’ai répétition.
--A cinq heures? Tiens! c’est curieux!
--Oui; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.
--Soit, partez, _madame la comtesse_.
Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre? Je ne m’étais pas coupée?
--Moi, comtesse? Vous vous trompez, monsieur.