Part 9
Cette nuit-là, je rêvai que Clément m'avait fait monter sur le siège d'une toute petite charrette, où il n'y avait de place que pour un seul. J'étais si serrée entre lui et la ridelle que j'en perdais le souffle. Clément ne se doutait de rien. Il tenait les guides à pleines mains et lançait hardiment le cheval sur un chemin tout encombré de bois coupé. La voiture restait d'aplomb et la bête bien tenue ne trébuchait pas, mais voilà qu'au tournant d'un petit pont, le chemin se fermait brusquement en cul-de-sac, et avant que Clément ait pu arrêter son cheval, il s'abattait lourdement et la charrette culbutait. Deux fois de suite je fis ce rêve et, la deuxième fois, je sentis mes membres toucher si rudement la terre que j'eus peur de me rendormir. Je me mis sur mon séant pour échapper au sommeil, et je cherchai à reconnaître les bruits du dehors. Ils avaient changé de son. La voix des passants attardés m'arrivait sans le choc de leurs pas, et je devinais le passage des fiacres sans en entendre le roulement. Puis l'église Notre-Dame-des-Champs sonna un coup qui me sembla très proche et très loin tout à la fois, comme si la cloche eût été enveloppée d'étoffes. Alors pour faire cesser l'angoisse qui commençait à m'oppresser, je sautai à bas du lit et courus à la fenêtre.
C'était la neige qui étouffait les sons. On ne la voyait pas tomber; mais elle s'étalait épaisse et blanche sous les lumières. Et là tout près, sur le trottoir d'en face, un bec de gaz faisait reluire les flocons qui tournaient autour de lui comme de gros papillons blancs.
Je retournai à mon lit. Et longtemps, dans le silence de la nuit, je suivis par la pensée le vol des anges qui secouaient leurs ailes sur Paris.
* * * * *
Au matin, lorsque Mlle Herminie m'éveilla, un vent glacé soufflait sur la ville. Le temps s'était éclairci et des milliers de petits nuages blancs fuyaient dans le ciel en volant très haut.
En bas, des hommes rangés en ligne attaquaient la neige à grands coups de balai et tous ensemble la poussaient à l'égout, comme une chose malpropre.
XIII
L'hiver était parti, et le soleil entrait de nouveau dans l'atelier. Mais si le printemps faisait l'air plus doux et chargeait de fleurs les marronniers de l'avenue, il semblait emporter jour par jour toute la fraîcheur et toute la gaîté de Gabielle. Elle-même ne comprenait rien à l'état de langueur qui lui rendait le travail pénible et lui ôtait toute envie de rire. Ses lèvres si roses étaient maintenant sans couleur et l'ombre qui entourait ses yeux faisait paraître ses joues encore plus pâles.
Chacune de ses compagnes croyait connaître le remède qui pouvait conjurer son dépérissement et les conseils ne lui manquaient pas:
--Buvez sur la sauge et la petite centaurée, lui criait Félicité Damoure.
Et elle énumérait ensuite une si grande quantité de plantes à joindre à celles-ci, que le patron s'amusait à les lui faire répéter à la file, sous prétexte d'en retenir les noms. Bergeounette conseillait surtout le bruit et le mouvement. Et Duretour, qui n'aimait pas les tisanes, assurait que seul un fiancé pouvait ramener la belle santé que Gabielle avait perdue.
--Paris n'est pas bon pour vous, lui disait de son côté Mme Dalignac.
Et elle l'engageait vivement à retourner dans son pays. Le patron bougonnait:
--Si elle s'en va, tu perdras ta meilleure mécanicienne.
Gabielle reconnaissait que Paris n'était pas bon pour elle. De plus, elle avouait qu'il lui faisait peur, mais elle était bien décidée à y rester une année encore. Elle comptait y travailler dur, afin d'amasser un petit pécule qui prouverait à ses parents qu'elle était capable de vivre sans leur secours et assez raisonnable pour se marier à son goût. Cependant, comme son état ne s'améliorait pas, Mme Dalignac s'inquiéta de ses traits tirés et l'obligea de consulter M. Bon, le jour où il vint faire sa visite au patron. Tandis qu'elle quittait sa machine pour venir à lui, M. Bon la regarda des pieds à la tête. Il ne lui fit pas de questions, mais il défit adroitement les boutons qui fermaient mal le corsage et il toucha l'un après l'autre les seins qu'on devinait très pleins et qui restaient très hauts, sous la chemise.
Il eut un sourire en refermant le corsage, puis il regarda Gabielle bien en face pour lui dire:
--Le mal n'est pas grand, quand une belle fille comme vous met un enfant au monde.
Il s'informa seulement de son âge et la renvoya d'un ton amical:
--Allez, belle jeunesse.
Et comme Mme Dalignac attendait avec ses ciseaux en l'air, il ajouta un peu plus bas en se tournant vers nous:
--Elle est grosse de cinq à six mois.
Gabielle s'était remise tout de suite au travail.
Mais dès que M. Bon fut parti, elle se leva pour demander à Mme Dalignac:
--Qu'est-ce qu'il a dit que j'avais?
Toutes les machines s'arrêtèrent comme si elles attendaient aussi la réponse.
Mme Dalignac eut une hésitation, puis elle rougit en répondant:
--Il a dit que vous auriez bientôt votre enfant.
Gabielle plissa le front et tendit l'oreille comme les gens qui croient avoir mal entendu; cependant elle dit entre haut et bas:
--Mon enfant... Quel enfant?
--Mais, celui que vous portez... Vous devez bien savoir que vous êtes enceinte.
Non, Gabielle ne le savait pas, et tout le monde le comprit à l'expression d'épouvante qui se répandit sur ses traits déjà si décolorés. Elle passa à plusieurs reprises ses mains autour de sa taille et elle se rassit brusquement. Puis son visage se colora et elle se mit debout en disant avec un peu de colère:
--Il n'y a que les filles malhonnêtes qui deviennent enceintes, et je n'en suis pas une.
Bergeounette se rebiffa comme si elle recevait l'injure:
--Laisse donc l'honnêteté tranquille! Ta grossesse prouve seulement que tu as un amoureux.
Le regard de Gabielle s'arrêta un instant sur elle, puis ses lèvres s'ouvrirent comme si elle allait parler, mais ce fut son rire qui sortit le premier. Il partit plein d'éclats comme nous l'avions toujours connu, et presque aussitôt des mots le suivirent. C'étaient des mots tout chargés de rire et de défi:
«Non, elle n'avait pas d'amoureux. Elle n'était pas si bête. Elle savait trop bien qu'une fille qui a un amoureux peut avoir un enfant, et qu'une fille qui a un enfant est une créature malhonnête que tout le monde rejette.
«Son amoureux, elle le choisirait à son goût pour se marier comme sa mère et avoir un ou deux enfants, pas plus, parce qu'il faut d'abord leur faire une bonne santé, et ensuite leur donner le temps d'apprendre un bon métier, pour qu'ils puissent à leur tour continuer de vivre honnêtement.
Son grand rire reparut en s'élargissant, et les mots repartirent tout traversés de ricanements:
«Les amoureux pouvaient tourner autour d'elle; ils perdaient leur temps. Elle n'avait pas envie de ressembler à Marie Minard qui habitait une mauvaise cabane au bout du pays et dont l'enfant était devenu infirme faute de soins. Celle-là aussi était couturière autrefois, mais à l'annonce de sa grossesse, sa patronne l'avait chassée de l'atelier, et depuis ce temps, c'était par pure charité que les gens du pays l'employaient aux travaux les plus durs.»
Le rire de Gabielle s'échappa encore avec une grande puissance, tandis qu'elle tournait sur ses talons pour montrer la finesse de sa taille.
Elle paraissait si sûre d'elle-même et son corps gardait une forme si parfaite que tout le monde fut bien forcé de croire que M. Bon s'était trompé. Et pendant que les machines se remettaient au travail, Bergeounette chantonna d'un ton ironique la chanson du _paradis terrestre_:
Dans ce jardin tout plein de fleurs Et de douceur, Le serpent rencontra la belle, Et lui parla.
Des jours passèrent, et comme Gabielle ne se plaignait plus, ses compagnes ne s'occupèrent plus d'elle. Mais il n'en était pas de même du patron, il la suivait des yeux avec insistance, et un soir, au moment où elle sortait, il l'arrêta:
--Eh! Dites-moi. Votre ceinture ne tardera pas à craquer.
Il ajouta malicieusement avant que Gabielle eût trouvé un seul mot à répondre:
--Cela se voit maintenant.
C'était vrai. La taille de Gabielle était devenue si épaisse qu'elle faisait tirailler sa jupe et obligeait l'étoffe à revenir par devant.
Bergeounette, qui tenait la porte pour sortir aussi, revint vivement sur ses pas. Elle avait son air de bataille et semblait prête à défendre quelqu'un, mais au premier regard sur Gabielle, elle dit seulement à notre adresse:
--Elle ne doit compte d'elle-même à personne.
Gabielle s'était accotée à la table de coupe en cachant sa figure dans son bras, comme une gamine qui craint les coups.
--N'aie pas honte, va! Toutes les filles ont des amoureux, lui dit Bergeounette.
Et tout doucement elle lui découvrit le visage.
Alors Gabielle parla d'un ton navré:
--Je le vois bien, que je vais avoir un enfant, mais je ne sais pas comment cela peut se faire, puisque je n'ai pas d'amoureux.
--Est-ce qu'il vous a abandonnée? demanda Mme Dalignac.
--Non.
--Est-ce qu'il est mort? demanda à son tour Bergeounette.
--Non, répondit encore Gabielle.
Devant notre silence, elle reprit:
--Personne ne me croira, et pourtant je dis la vérité. Je n'ai jamais eu d'amoureux.
Bergeounette prit le parti de rire.
--Comment! Tu étais toute seule pour faire cette merveille?
--Je ne sais pas, dit Gabielle.
Et elle nous regardait comme si elle attendait de nous des éclaircissements sur son état.
A travers des questions très précises, Bergeounette continuait ses plaisanteries. Et toujours Gabielle répondait avec un air de chien perdu:
--Je ne sais pas.
Puis comme le patron commençait de blaguer aussi, elle se mit à pleurer.
Le doux visage de Mme Dalignac devint plein de pitié:
--Cessez de la tourmenter, dit-elle. Vous voyez bien qu'elle ne sait rien.
Elle ajouta en posant une main sur le front lisse de Gabielle:
--La vérité se fera jour d'elle-même.
* * * * *
La vérité se fit jour dès le lendemain. Gabielle, qui avait pris le temps d'élargir la ceinture de sa jupe, arriva en retard contre son habitude et il lui fallut déranger deux de ses compagnes pour gagner sa place. Ses paupières gonflées et sa façon de passer entre les machines avec la crainte de s'y heurter apprirent vite à chacune que M. Bon ne s'était pas trompé. Il y eut des exclamations et des rires parmi les nouvelles, et dans le coin des anciennes, Bouledogue écoutait attentivement ce que lui chuchotait Bergeounette.
A la fin de la journée Bouledogue s'attarda pour rappeler à Gabielle son absence de tout un jour à la suite du dimanche de bal.
Gabielle ne semblait pas l'avoir oubliée; car aux premiers mots elle devint très rouge et dit:
--Oui, je suis sûre que mon malheur vient de là.
Et elle nous apprit ce qu'elle n'avait pas osé dire encore, tant elle avait craint les moqueries.
Elle ne savait pas du tout comment elle avait quitté le bal. Elle se souvenait seulement d'avoir eu très chaud, et d'avoir bu avec son dernier danseur. Puis, le jour suivant, elle s'était réveillée bien après midi dans une chambre qui n'était pas la sienne. Longtemps elle avait cherché à comprendre, et n'y parvenant pas, elle avait appelé, mais personne n'était venu. Alors une peur affreuse l'avait fait se vêtir en hâte et fuir la maison sans regarder derrière soi. Où était cette maison? Comment s'appelait la rue? Gabielle ne le savait pas, et elle comprenait bien qu'elle ne retrouverait jamais ni l'une ni l'autre.
La voix de Bouledogue gronda:
--Vous n'aviez guère la tenue d'une fille honnête à ce bal, et je peux bien dire que c'était une honte de vous voir pendue au cou de vos danseurs.
--J'avais tant de plaisir, dit Gabielle.
Son air innocent était si naturel qu'un léger rire échappa au patron.
Par contre, Bouledogue railla durement et ses sarcasmes apportèrent tant de confusion à la pauvre Gabielle, que Bergeounette prit sa défense et rembarra Bouledogue:
--Toi qui as la langue si sûre, à force d'aller au bal il t'arrivera bien un jour la pareille.
--Non, fit sèchement Bouledogue.
Et elle souffla violemment par le nez avant d'ajouter:
--Moi, je ne vais au bal que pour danser.
* * * * *
Le travail continua de battre son plein et Gabielle ne fit pas moins ronfler sa machine que par le passé. Il lui arriva seulement de l'arrêter un peu brusquement pour poser deux questions à Bergeounette:
--Alors! il me faudra aussi accoucher?
--Bien sûr!
--Comme une femme mariée?
--Dame oui! Tout pareil, répondit Bergeounette en se moquant un peu.
La machine repartit d'un train qui mit longtemps à reprendre son aplomb.
* * * * *
Quand elle en fut à son huitième mois, Gabielle se montra pleine de révolte. Toute sa colère qu'elle ne savait à qui adresser retombait sur l'enfant à naître.
--Voyez un peu comme il m'arrange, disait-elle.
Et elle rejetait ses bras en arrière pour accentuer sa difformité.
Il devint bientôt impossible d'imaginer qu'elle avait pu être aimable et rieuse.
C'était maintenant une femme au visage dur, et à l'air désenchanté qui portait sa grossesse comme un mal affreux et insupportable. Pendant le jour, dans le bruit assourdissant de l'atelier, elle semblait parfois oublier son état, mais le soir après le départ des autres, elle laissait échapper toute sa rancune contre l'enfant.
--Je n'en veux pas. Il n'est pas à moi, répétait-elle avec force.
Et elle se répandait en imprécations et menaces si violentes contre l'innocent que le patron s'en offusqua et parla de la faire taire.
Sa femme l'en empêcha:
--Laisse-la dire! Tout son ressentiment va s'en aller en paroles, et quand son enfant sera là, elle l'aimera.
Dans l'espoir de l'apaiser, Bergeounette essaya de détourner sa pensée en lui parlant de ses parents. Mais ce fut pis encore, car les regrets s'en mêlèrent et vinrent augmenter la colère de Gabielle.
Depuis son aventure du bal, alors qu'elle n'en prévoyait pas les suites, elle avait pensé chaque jour à son retour dans les Ardennes. Que de fois elle s'était vue arrivant chez ses parents, vêtue d'une jolie robe gagnée et cousue de ses mains et comme alors elle avait senti son courage se doubler en pensant à toute la tendresse qui l'attendait dans sa maison. Maintenant, elle savait qu'elle ne retournerait plus au pays. Elle ne gardait même plus l'espoir de revoir un jour ses parents; car elle était certaine que sa mère la renierait:
--Jusqu'à ce bel amoureux que j'ai refusé! disait-elle, et qui ramasserait des pierres à pleines mains pour me les jeter.
Et à l'idée de tant de mépris sur elle, Gabielle s'emportait jusqu'à la fureur ou pleurait sans fin.
Un autre tourment vint l'affliger encore.
Dans la rue elle ne pouvait supporter le regard des passants quoique Mme Dalignac lui eût fait un manteau qui la couvrait jusqu'aux pieds. Il en fut bientôt de même à l'atelier où elle s'attira les rebuffades de ses compagnes.
Mme Dalignac exhortait tout le monde à la patience, et affirmait sans cesse qu'une grossesse n'avait jamais enlaidi personne. Parfois même avec des gestes très doux elle passait ses mains sur l'énorme ballon que Gabielle avançait, et avec un joli sourire elle disait:
--Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu'une femme enceinte.
Le patron ne manquait pas de dire comme sa femme, et pour faire cesser le rire en sourdine de Duretour, il l'interpellait à haute voix:
--N'est-ce pas que c'est vrai?
Et Duretour, le nez sur ses paquets, clamait comme un gamin à l'école:
--Oui, m'sieu.
XIV
Jacques revenait comme autrefois dans la pièce de coupe. L'ancienne voisine de Sandrine nous en avait raconté long sur les tourments du pauvre garçon.
Son divorce d'abord, que sa femme avait facilement obtenu contre lui, et dans le même temps, la grande maladie qui avait fait mourir sa mère. Puis, lorsque tout lui avait manqué à Paris, il s'en était allé au pays de Sandrine vers ses deux petits et leur grand'mère dont il ne savait plus rien depuis des mois. Mais là encore tout lui avait manqué. La mère de Sandrine n'avait pas pu supporter son dur chagrin, et il avait fallu aussi la conduire au cimetière. Et pour que le malheur fût complet, comme les enfants ne portaient pas le nom de leur père et qu'il ne leur restait aucun parent, on les avait mis à l'Assistance publique comme de petits abandonnés. Maintenant Jacques s'enfermait chaque soir avec sa peine dans la petite chambre de Sandrine où il s'était installé à demeure. Sa voisine, qui le prenait en grande pitié, nous appelait à son secours:
--Si personne ne lui tend la main, il mourra aussi.
Et elle avait ajouté avec un air de crainte:
--Il y a des nuits où il pleure comme un fou.
La première visite de Jacques n'avait guère duré qu'un quart d'heure, et il était reparti plus défait qu'à son arrivée. Cependant il était revenu au bout d'une semaine, et maintenant ses visites se faisaient plus régulières. Quelquefois encore, il passait sur le trottoir d'en face sans oser monter, mais le patron qui l'aimait le guettait et lui faisait des signes. Cela l'amusait, et il riait pour nous dire: «Je fais comme Bergeounette avec son manchot.»
Jacques ne se faisait pas répéter les signes et peu après son grand corps apparaissait dans la porte. A mesure que les jours se déroulaient, il devenait plus expansif, et bientôt il put parler du passé sans que sa voix s'effaçât trop brusquement.
* * * * *
Mme Dalignac imaginait mille moyens qui lui permettraient de reprendre ses enfants, mais aucun n'était possible. Il eût fallu avant tout une femme à Jacques.
--Bien sûr, disait-elle. Il ne manque pas d'hommes veufs qui se tirent d'affaire avec deux enfants. Mais Jacques...
Et son bras levé très haut restait comme en suspens.
Elle en vint tout naturellement à penser à Gabielle qui était honnête et courageuse.
Elle croyait qu'un mariage entre elle et Jacques était une chose raisonnable qui pouvait rendre à tous deux la tranquillité et leur apporter un peu de bonheur dans l'avenir.
Elle dit à Jacques:
--Vous aurez trois enfants dès votre entrée en ménage. Voilà tout.
Jacques se fit tout de suite à l'idée d'épouser Gabielle. Il la trouvait plus à plaindre que lui encore, et tout ce que disait Mme Dalignac lui semblait juste.
Il ne fut pas aussi facile de parler à Gabielle, tant elle apportait d'indifférence à la personne de Jacques. Il ne comptait pas plus pour elle qu'une machine à coudre ou que la table de coupe contre laquelle elle s'appuyait dans ses moments de désespoir, et jamais elle ne s'était inquiétée de sa présence, lorsqu'elle étalait ses colères ou laissait couler ses larmes.
Jacques avoua modestement:
--Je crois bien qu'elle ne m'a jamais regardé.
Pour attirer l'attention de Gabielle il lui offrit plusieurs fois son bras dans la rue. Elle acceptait, tout heureuse d'avoir l'air d'une femme mariée aux yeux des passants; mais arrivée à sa porte elle retirait son bras en disant: «Merci» d'un air distrait, comme si quelqu'un lui eût simplement prêté une canne pour l'aider à franchir un pas difficile.
Il fallut pourtant se décider à lui parler de ce mariage. Elle ne répondit ni oui, ni non. Elle laissa seulement voir un étonnement excessif. Mais à partir de ce jour-là, elle regarda souvent Jacques et refusa son bras pour marcher dans la rue.
* * * * *
Le mois de juin arrivait avec ses fleurs et sa chaleur. Les marronniers de l'avenue haussaient leurs branches jusqu'à l'atelier et du matin au soir le soleil entrait par les fenêtres ouvertes. Malgré cela, les forces du patron déclinaient et sa maigreur augmentait.
«Il lui manque l'air des Pyrénées», disait à chaque visite M. Bon. Mme Dalignac pensait de même. Mais rien, ni personne, ne pouvait décider le malade à quitter Paris. Couché de travers sur sa chaise longue, attentif à tous les mouvements de sa femme, il restait à la regarder sans jamais se lasser.
--Au moins, supplia M. Bon, ne restez pas dans cette poussière de tissus, allez respirer dehors.
Et il indiqua les avenues voisines, et le jardin du Luxembourg où l'on pouvait se promener ou se reposer à l'aise.
--Oui, oui, répondait le patron, je sortirai demain.
Et le lendemain il restait comme la veille à suivre des yeux sa femme qui, sans jamais se lasser non plus, soulevait à pleins bras les lourdes pièces d'étoffes, pour les dérouler sur la table et couper plusieurs vêtements à la fois.
Avec le beau temps l'envie du balcon d'en face le reprenait. Il bougonnait contre ceux qui avaient la chance de le posséder et qui n'en jouissaient pas. En effet, jamais personne n'y venait à ce balcon, ainsi que l'avait prédit Bouledogue. Il ne servait qu'à battre des tapis, et déjà de larges taches grises apparaissaient sur ses barreaux tournés et sur la blancheur de ses pierres.
Pour décider le patron à sortir, Mme Dalignac prit le parti de m'envoyer chaque jour au Luxembourg avec lui. Il était de mauvaise humeur tout le long du chemin, et nous n'étions pas encore arrivés au jardin qu'il me rappelait déjà l'heure du retour. Il ne croyait pas à sa guérison et il me blâmait d'obéir à sa femme. Aussi, après avoir placé sa chaise tout près de la sortie, il affectait d'oublier ma présence, et dépliait vite son journal qu'il mettait entre nous deux. Cependant il ne le lisait guère, il regardait surtout les belles promeneuses, et quand l'une d'elles offrait quelque ressemblance avec Mme Dalignac il redevenait aimable avec moi en attirant mon attention:
--Dites, petite Marie-Claire, regardez un peu celle-ci. Elle lui ressemble, hein! Mais tout de même, elle n'est pas aussi bien faite.
C'était vrai, presque toujours, car il était difficile d'être aussi bien faite que Mme Dalignac.
Après une semaine de grognements et de révoltes, il prit goût au jardin.
La terrasse toute brûlante de chaleur l'attirait plus que l'ombre et la fraîcheur des arbres, et lorsqu'il rencontrait un banc de pierre placé en plein soleil, il s'y asseyait largement et le touchait aussi des mains comme pour en prendre toute la tiédeur.
La pépinière et le bois avaient bien changé depuis la Noël. Les pigeons tout habillés de neuf s'y promenaient maintenant deux par deux, et les moineaux tout occupés de leur nid oubliaient de se disputer pour voler vers tous les brins de duvet qui passaient dans l'air.
Gabielle qui ne pouvait plus faire sa journée complète venait parfois nous rejoindre. Elle tournait le dos aux passants et se tenait raide sur le banc, comme si elle voulait dissimuler sa grossesse aux merles qui couraient tout inquiets à travers la pelouse.
Jacques aussi venait nous rejoindre. A l'encontre de Gabielle, il se tenait sur le banc comme un bossu, et n'essayait même pas de réprimer le tremblement nerveux qui lui écartait brusquement les coudes du corps et le secouait profondément.
A droite et à gauche de nous, des jeunes mères, au visage paisible, surveillaient d'un coup d'oeil leurs bambins déjà grands ou balançaient d'une main la petite voiture qui servait de berceau à leur nouveau-né.
Jacques évitait de regarder les enfants et les mères, et Gabielle, les épaules droites et les yeux fermés, pleurait et se lamentait tout bas.
* * * * *
Il m'avait fallu moins d'une semaine, à moi, pour prendre goût au jardin du Luxembourg. J'y vivais dans une sorte d'enchantement qui me faisait oublier le patron et ses bouderies.
J'imaginais que le jardin voguait dans l'espace, et que ses grilles aux lances dorées n'étaient là que pour en maintenir les bords.
Très hautes parmi les arbres, les reines, toutes blanches sur leur piédestal, me faisaient penser à des anges prêts à s'envoler. Et dans le lointain les tours de Saint-Sulpice dont on n'apercevait que le faîte, semblaient placées dans le ciel comme des reposoirs.
Les bruits de la ville n'arrivaient pas jusqu'à nous, et le vent qui passait dans les feuilles était doux à entendre comme un froissement de soie.