L'Atelier de Marie-Claire

Part 8

Chapter 83,829 wordsPublic domain

Lorsqu'il y avait une dispute elle criait plus fort que tout le monde et disait toujours des choses ridicules.

Le jour de son arrivée, le patron nous avait dit:

--Elle est du Midi, mais pas du mien.

Ses tournures de phrases faisaient rire. Elle disait:

--Je me suis perdu le dé. Pourtang, je l'avais mis à la poche.

Mais ce qui lui attirait surtout les moqueries des autres, c'était sa confiance immodérée dans les tisanes. Elle faisait une consommation extraordinaire de plantes qu'elle appelait ses petites herbes. A l'en croire, depuis ses trois ans de mariage, elle avait sauvé son mari de la mort plus de vingt fois en l'obligeant à boire de la tisane à tous ses repas.

--Est-ce qu'il est souvent malade? demanda Mme Dalignac.

Et à notre étonnement, Félicité Damoure répondit avec un nasillement tranquille:

--Non pas! C'est un homme fort qui attend encore sa première maladie.

Son entrée du matin ne passait jamais inaperçue.

Au lieu du bonjour ordinaire et discret de chacune, elle laissait traîner sa voix fanée:

--Eh! adieu, mesdames!

Parfois Bergeounette l'imitait en reprenant sur un ton aigu et désolé:

--Eh! adieu, mesdames!

Gabielle éclatait de rire, et le patron, que cela amusait, disait en levant une épaule:

--Seigneur! que cette Bergeounette est bête.

En décembre la morte-saison revint, mais la répétition des modèles donna suffisamment d'ouvrage pour occuper les anciennes. De plus, chaque fois que le froid augmentait, il nous arrivait des commandes pressées. Duretour alors partait en hâte chercher les nouvelles et les machines neuves reprenaient leur tapage.

Quelques jours avant la Noël, une forte gelée nous valut une série de manteaux qu'il fallait absolument livrer de suite. Mais Duretour eut beau courir, elle ne ramena que Gabielle et Félicité Damoure. Les autres étaient occupées ailleurs ou ne voulurent pas se déranger. Une grande inquiétude nous vint à toutes. Les manteaux étaient vendus d'avance. Les étiquettes que Duretour avait apportées en faisaient foi. Et si la maison Quibu ne pouvait pas les livrer à temps, il y aurait du désagrément pour elle et pour nous.

Bouledogue elle-même le comprit, et tout le monde décida de veiller pour terminer au plus vite.

Les deux premiers soirs tout alla bien, mais le troisième, après la journée finie, chacune manifesta son mécontentement d'être obligée de revenir passer la nuit du réveillon à l'atelier. Le patron promit des oranges et du vin chaud, mais sa femme ne cachait pas ses craintes pour cette dernière veillée.

Cependant vers neuf heures les ouvrières remontèrent les unes après les autres. Duretour ne parvenait pas à renfrogner son joli visage, malgré son ennui de ne pas réveillonner dans la famille de son fiancé.

Roberte et Félicité Damoure arrivèrent ensemble toutes recroquevillées par le froid. Puis ce fut Gabielle, les mains dans les poches de sa jaquette, et rejetant son souffle comme si elle avait trop chaud. Bouledogue entra, le nez tout plissé et les dents à l'air. Et, comme toujours la dernière de toutes, Bergeounette se précipita avec sa turbulence et son air évaporé.

Lorsque Mme Dalignac eut avancé ou reculé les lampes pour que chacune fût satisfaite, le travail reprit en silence.

Un roulement de voitures montait de l'avenue et les tramways faisaient grincer les rails.

Des bandes de jeunes gens descendaient de Montrouge en chantant à pleine gorge. Et dans les minutes d'accalmie, on entendait démarrer un fiacre dont l'une des roues râpait le bord du trottoir, tandis que les rires des femmes se mêlaient aux claquements fêlés des fers du cheval.

A mesure que la soirée s'avançait, nous apportions plus d'attention aux bruits du dehors. De temps en temps l'une de nous laissait échapper un gros soupir, et on ne savait pas si ce soupir s'en allait plein de regrets vers la fête ou s'il était causé par la fatigue de la veillée.

Un peu avant minuit, Bergeounette fit entendre une sorte de chant très lent et triste comme une plainte. Aussitôt Duretour se moqua:

--Voilà un air gai pour le réveillon.

--C'est un vieux Noël que ma mère me chantait quand j'étais petite, répondit Bergeounette.

Elle ajouta en remuant tout son corps comme d'habitude:

--C'est l'histoire de Joseph et Marie à Bethléem. Et tout de suite elle commença:

Allons, chère Marie, Devers cet horloger. C'est une hôtellerie, Nous y pourrons loger.

Et la voix de Bergeounette se fit soudain très douce, comme devait l'être celle de Marie, en répondant:

La maison est bien grande, Et semble ouverte à tous. Néanmoins j'appréhende Qu'elle ne le soit pour nous.

Gabielle s'aperçut qu'elle perdait du temps à écouter le Noël. Elle fit ronfler sa machine, et les paroles de Joseph, demandant asile pour sa femme, furent presque étouffées par le bruit. Cependant, on put entendre une voix irritée qui disait:

Les gens de votre sorte, Ne logent point céans. Frappez à l'autre porte, C'est pour les pauvres gens.

A travers le bruit de la machine, on suivait Joseph et Marie allant de porte en porte, et recevant sans cesse des refus et souvent des injures.

Le maître du Grand Dauphin n'avait «ni lit ni couverture» et M. La Rose-Rouge offrait à Marie un coin sur la paille avec les valets. Une femme s'apitoyait enfin sur le sort de Marie, elle disait avec surprise:

Vous paraissez enceinte Et prête d'accoucher.

Et Marie, lasse et résignée, répondait:

Je n'attends plus que l'heure, Non plus que le moment. Et ainsi je demeure A la merci des gens.

Mais du fond d'un couloir un homme rappelait «la bavarde» qui s'attardait sur la porte, et la femme rentrait à regret dans sa maison en disant:

C'est mon mari qui crie, Il faut nous séparer.

La machine à coudre s'était arrêtée. Toutes les ouvrières se taisaient et, pendant un long moment, on n'entendit plus que le bruit des dés contre les aiguilles, et le froissement doux et chaud des fourrures contre les étoffes.

Le visage brun de Bergeounette avait un peu perdu de sa fermeté, lorsqu'elle dit dans le silence:

--Maintenant, Joseph et Marie s'en vont vers l'étable.

La machine à coudre se remit à ronfler.

Le battement de sa pédale faisait penser à un chien qui aboie furieusement après de pauvres gens qui passent trop près d'une maison bien gardée. L'aboiement se ralentissait pour reprendre l'instant d'après, et Bergeounette regardait constamment vers la fenêtre, comme si elle espérait voir passer Joseph et Marie.

Au dehors, le roulement des voitures s'espaçait. C'était maintenant, sur l'avenue, le piétinement des groupes qui revenaient de la messe de minuit. Et tout à coup, deux voix discordantes s'élevèrent pour chanter:

Il est né, le divin enfant.

Gabielle se mit à rire. Tous les visages prirent un air de contentement comme à l'annonce d'une grande joie et bientôt l'atelier s'emplit de bavardages et de chant.

Presque toutes gardaient un Noël au fond de leur mémoire. La grande voix de Bouledogue fit entendre un air enfantin qu'elle avait appris à l'école, et personne ne se moqua de celui que Roberte entonna d'une façon tout à fait ridicule.

La douce voix de Mme Dalignac s'éleva aussi, et je me souvins moi-même d'un Noël où l'on voyait les bergers solognots quitter leur troupeau pour aller porter des présents à l'enfant divin.

Sylvain lui porte un agnelet, Son petit-fils, un pot de lait Et deux moineaux dans une cage. Robin lui porte du gâteau, Pierrot lui porte du fromage Et le gros Jean, un petit veau.

La nuit était très avancée lorsque les vêtements furent terminés, mais personne n'en fit la remarque. Les tabourets furent rangés avec bonne humeur, et la descente de l'escalier fut pleine de rires.

Un froid vif nous surprit en bas. La lune haute et brillante éclairait l'avenue, comme si quelqu'un l'eût allumée exprès pour cette nuit de fête. Et pour finir le réveillon, Duretour nous entraîna dans une joyeuse ronde en chantant de sa voix fausse les derniers mots de mon Noël:

Et nos troupeaux, laissons-les là. Et nos troupeaux, laissons-les là.

XII

Depuis le jour où Clément était entré dans ma petite chambre, ma vieille voisine semblait avoir oublié les vignes de son pays pour ne plus se souvenir que de son amour malheureux. Elle en parlait comme d'une histoire récente, et quand il m'arrivait de la regarder par hasard, j'étais toujours étonnée de la trouver vieille.

Elle ne se rappelait absolument rien de son enfance. Toutes ses peines et toutes ses joies dataient de ses dix-huit ans, comme si la vie n'eût vraiment commencé pour elle qu'à cet âge.

C'était à ce moment-là que l'amour était entré dans son coeur. Il y était entré si profondément que rien n'avait pu l'en chasser et que je l'apercevais comme un feu mystérieux qui la réchauffait sans cesse et empêchait ses lèvres de se flétrir.

Tout au début de ses confidences, elle avait mis un peu d'amertume dans son accent, pour dire: «Il nous voyait si coquettement vêtues, ma soeur et moi, qu'il s'imagina que nous étions riches; mais quand il sut que nos parents ne nous donneraient pas même une livre d'or en mariage, il se détourna de moi pour en épouser une autre.»

Son état d'exaltation augmenta avec l'idée que je pourrais devenir un jour la femme de Clément. A l'atelier, elle était à l'affût de tout ce que pouvait dire Mme Dalignac sur son neveu. Et le soir elle n'attendait pas toujours que nous fussions chez nous pour me répéter qu'elle désirait ce mariage de tout son coeur. Elle faisait des projets à ce sujet, et s'il m'arrivait d'en rire, elle se fâchait. Puis, elle parut oublier qu'il s'agissait de mon avenir et non du sien, et bientôt elle parla de ce mariage comme d'un bonheur qui lui était dû.

* * * * *

En ce jour de Noël notre maison ressemblait à une cage ouverte. Les enfants s'en échappaient avec des cris joyeux et les appels des parents se perdaient dans la dégringolade continuelle de l'escalier.

Pour tout le monde c'était un beau jour de fête, mais pour Mlle Herminie, c'était surtout un jour de beaux souvenirs.

Il était tout pareil à celui-ci, le Noël qui avait vu son fiancé dans la maison de ses parents, et, tout comme aujourd'hui, les enfants battaient joyeusement du tambour et soufflaient à grands coups dans des trompettes de fer-blanc. Notre repas préparé avec soin la laissa presque indifférente, tant elle avait de choses à dire.

Je l'écoutais parler. Une sorte de jeunesse lui mettait du rouge aux joues et ses rides paraissaient moins creuses.

Cependant, lorsqu'elle eut dit tout au long la joie de ce jour lointain, elle ramena ma pensée vers Clément.

Nous savions par Mme Dalignac qu'il viendrait en permission pendant les fêtes et qu'il profiterait de ce temps pour parler d'une chose très sérieuse qui engagerait toute sa vie.

Le patron s'était moqué au reçu de la lettre de Clément:

--Té! c'est clair, il va t'annoncer qu'il est amoureux d'une belle jeune fille et qu'il veut se marier.

Mme Dalignac n'avait rien répondu, mais son regard était devenu fixe comme si elle cherchait à voir au loin la belle jeune fille que son neveu avait choisie.

Était-ce moi? comme il me l'avait assuré lors de sa visite, et comme le désirait si ardemment Mlle Herminie. Un doute me venait. Je n'avais pas revu Clément quoiqu'il fût venu plusieurs fois en permission depuis ce jour-là. Et si, dans ses lettres à Mme Dalignac, il parlait des ouvrières, mon nom n'était pas cité plus souvent que celui de Duretour ou de Bergeounette. Je n'en ressentais ni ennui ni joie. Rien ne m'éloignait de Clément, mais rien non plus ne m'attirait vers lui, et s'il n'avait pas été le neveu de Mme Dalignac, j'aurais eu vite fait de l'oublier.

Maintenant que nous avions approché nos chaises très près du poêle, Mlle Herminie parlait encore de son amour. Ses souvenirs s'échappaient un à un et me faisaient penser à de jolis oiseaux s'envolant par la chambre. Elle-même prenait par instant une forme merveilleuse dans ma pensée, tant elle mettait de nuances dans le son de sa voix et tant elle m'apparaissait loin du présent. Elle ne s'apercevait pas que le froid entrait en sifflant sous la porte et qu'il cherchait à nous mordre aux jambes. Elle n'entendait pas grandir la colère du vent qui charriait une neige dure et la poussait par rafales dans les vitres. Et elle ne vit pas davantage l'obscurité se lever de tous les coins pour venir lentement s'étendre sur nous. Elle ne regardait que le petit poêle rond qui rougissait par en haut. Et lorsque le couvercle fut devenu semblable à une boule de feu, et qu'on ne vit plus que lui et la lueur qu'il mettait au plafond, Mlle Herminie cessa de parler et s'endormit.

Je me levai sans bruit pour aller jusqu'à la fenêtre. Sur le boulevard bien éclairé, des groupes de gens se hâtaient en riant et parlant haut. Leurs ombres se mêlaient en se traînant à leurs pieds et leurs parapluies recouverts de neige semblaient d'énormes fleurs qu'un grand vent aurait balancées. Au-dessus des toits la nuit n'était pas encore complète, mais le ciel était si bas que j'imaginais pouvoir le toucher rien qu'en étendant un peu la main. Et là-bas, très loin, par-dessus les maisons, une cheminée d'usine lançait une épaisse fumée que le vent rabattait et qui s'allongeait vers moi, lourde et noire comme une menace.

Un appel de Mlle Herminie me fit revenir vers le poêle:

--Ne laissez pas éteindre le feu, disait-elle.

J'allumai d'abord la lampe et j'aperçus la vieille femme toute diminuée, et comme ratatinée sur sa chaise. Le rouge de ses joues s'en était allé et ses rides se creusaient profondément à chaque coin de sa bouche.

Elle fit silence un bon moment, puis, quand elle eut resserré ses jupes autour de ses jambes, elle parla de nouveau. Mais la mémoire aux jolis souvenirs s'était fermée et celle qui s'ouvrait maintenant ne contenait que des plaintes et des regrets.

J'activai le feu, mais le poêle eut beau faire rougir encore une fois le couvercle, Mlle Herminie resta grave et pleine de mélancolie.

* * * * *

Nos vacances ne devaient durer qu'une semaine; aussi, malgré le mauvais temps, j'entraînais chaque jour ma vieille voisine à la promenade.

Elle n'apportait pas beaucoup d'attention aux choses de la rue. Elle s'appuyait à mon bras en continuant à parler de sa jeunesse, et quand elle ne trouvait plus rien à dire sur elle-même, elle contait les joies et les douleurs des autres. Dans notre quartier il n'y avait que le boulevard Saint-Michel qui la rendait attentive. Elle aimait ses trottoirs bruyants et encombrés où l'on rencontrait des couples jeunes qui s'embrassaient tout en marchant.

En dehors de ce boulevard, c'était surtout au Luxembourg que je la conduisais.

Par ces jours d'hiver le jardin semblait être devenu notre propriété. Des passants le traversaient dans un sens ou dans l'autre, mais personne ne s'y arrêtait. Il ne fallait pas songer non plus à nous y arrêter. Le vent qui soufflait sur la terrasse faisait baisser la tête à Mlle Herminie et coupait par le milieu ses plus belles histoires. Nous marchions à l'aventure, et le plus souvent, nous ne dépassions pas la pépinière dont les allées étaient les mieux abritées. Tout à côté, c'était le grand bois, un bois où les arbres gardaient tous la même distance et où l'herbe n'avait jamais poussé entre les cailloux. Tout y était de couleur sombre, les bancs se mêlaient à la terre et aux branches, et la baraque de guignol avait l'air d'une hutte abandonnée. Au loin dans les allées pleines de brouillard, des formes grises passaient, se croisaient et disparaissaient.

Dans la pépinière les arbres n'étaient pas moins noirs, et il ne restait aux pelouses qu'un semblant de verdure, mais les buis et les fusains conservaient toute l'épaisseur de leur feuillage d'été.

Dès notre entrée les moineaux nous reconnaissaient. Ils arrivaient par groupes au-devant de nous et volaient jusque sur nous pour prendre le pain que nous apportions. Les merles restaient à l'écart et se sauvaient tout peureux à notre approche, mais les pigeons réclamaient leur part avec insistance, et nous suivaient comme des mendiants. Tout comme les bancs du jardin, les oiseaux se confondaient avec la terre. Leurs belles teintes brillantes, leurs beaux plumages lisses avaient disparu. Les pigeons, surtout, semblaient être vêtus de laine usagée. Ils avaient perdu leur vivacité aussi, et sautillaient frileusement autour de nous. A notre départ, ils s'envolaient lourdement pour s'abriter dans l'encoignure des branches. Quelques-uns se perchaient au plus haut des arbres et, dans le soir tombant, ils ressemblaient à de vieux nids que le vent d'hiver n'avait pu jeter bas.

Seules les chaises de fer qu'on rencontrait de-ci de-là ne se mêlaient à rien. Toutes se ressemblaient par la rouille et l'usure; mais chacune d'elles restait distincte comme un être vivant.

Quelques-unes tombées en travers du chemin semblaient accroupies comme des chiens de garde, tandis que d'autres bien étendues sur le dos paraissaient disposées à dormir longtemps.

Au milieu d'un groupe rangé en cercle, l'une d'elles juchée en équilibre sur sa soeur et balancée par le vent laissait échapper des cris aigus que les autres semblaient écouter en silence.

Deux couchées face à face à l'abri d'un massif avaient l'air de se parler tout bas, tandis qu'une troisième, à moitié cachée par un banc, se penchait sur elles comme pour surprendre leur secret.

Il y en avait dont la pose était si pénible à voir, que nous ne pouvions nous empêcher de les redresser.

Beaucoup étaient solitaires et nous surprenaient au passage comme des êtres mystérieux. Bien dissimulées contre un arbre, elles semblaient s'y appuyer seulement de l'épaule et levaient un pied.

Le jour de l'an était notre dernier jour de fête; mais le froid devint si dur et le ciel si chargé de nuages que Mlle Herminie refusa de sortir. Elle ramena de chez elle un vieux fauteuil délabré qu'elle eut bien du mal à mettre d'aplomb. Puis, quand elle se fut enfoncée dedans au point de ne plus pouvoir en sortir sans aide, elle dit d'un ton très net:

--A présent, j'attends mes étrennes.

Ses étrennes!

Le rire qui nous gagna brusquement se prolongea, car, pas plus que moi, elle n'en pouvait attendre de personne.

Pour conjurer la mauvaise chance de l'année nouvelle, j'avais acheté dès le matin un petit bouquet de violettes, que nous avions partagé avec le soin le plus méticuleux. Une violette échappée du bouquet et tombée à terre pendant le partage avait même été le sujet d'une longue discussion. J'avais voulu la joindre à la part de Mlle Herminie en lui assurant qu'elle représentait pour elle une année de plus à vivre, mais elle l'avait refusée, prétendant que la fleur tombée était la part du destin. Et, sans perdre une minute, elle lui avait confectionné un minuscule vase en papier et l'avait posé au plus bel endroit de la cheminée.

* * * * *

Malgré le froid, notre maison n'était pas moins bruyante qu'au jour de Noël. Les lapins-tambours, les moutons bêlants et les carabines à répétition menaient le même vacarme dans l'escalier. Aussi, lorsque j'entendis frapper à ma porte, je ne bougeai pas, croyant qu'un enfant la heurtait par mégarde, mais les coups furent répétés avec plus de force et je me levai pour ouvrir.

C'était Mme Dalignac, un peu essoufflée d'avoir monté trop rapidement les étages.

Avant même d'entrer elle me demanda très vite:

--Est-ce vrai que vous voulez bien épouser Clément?

Je restais interdite et je me sentis rougir violemment.

Elle attendit à peine et reprit en abaissant vers moi son front qui dépassait de beaucoup le mien.

--Dites. Est-ce bien vrai?

Toute sa tendresse, tout son désir de bonheur pour son neveu éclatait si fort dans le tremblement de sa voix que je fis oui de la tête sans détacher mon regard du sien.

Elle laissa partir son joli rire vers le patron qui arrivait à son tour, et lui dit:

--Tu vois! Clément n'a pas menti.

Le premier sourire du patron avait été pour sa femme, mais dans celui qu'il m'adressa ensuite il y avait un réel contentement.

Clément entra aussi avec un visage content.

Il se dandinait un peu dans son bel habit militaire, mais ses gestes étaient bien mesurés, et son regard se posa sur moi avec un grand calme.

Mme Dalignac expliqua tout en faisant asseoir son mari:

--C'est ce matin que Clément nous a parlé de vous.

Elle ajouta comme si elle s'excusait d'être venue:

--C'était trop grave, je ne pouvais pas attendre jusqu'à demain votre réponse.

Clément ne resta pas longtemps sans rien dire. Il fut même presque le seul à se faire entendre pendant le temps qui suivit. Il exposa lentement et nettement ses projets d'installation et de travail, et, à la façon dont il parla de notre futur ménage, je compris qu'il y avait longuement réfléchi.

Je suivais ses paroles sans en laisser perdre une seule. De temps en temps mon regard rencontrait le sien, mais la confiance en soi-même que j'y retrouvais chaque fois, m'obligeait à rechercher celui de Mme Dalignac qui restait un peu suppliant et plein d'espoir.

Le jour baissa tout à coup et la neige se mit à tomber. Elle tourbillonnait molle et légère comme du duvet fin et Mlle Herminie nous la montrait du doigt en disant selon son habitude:

--Les anges secouent leurs ailes.

Clément ne s'attarda guère à regarder la neige. La boutique de tapissier, bien décorée et bien achalandée où il se voyait déjà le maître, absorbait toute son attention. Il me prévint que notre mariage aurait lieu dès son retour du régiment et ses yeux s'adoucirent tout à fait, lorsqu'il me dit en se levant:

--Vous me serez très utile dans mon métier, et je suis sûr que vous ne regretterez rien.

Il allait commencer une autre phrase; mais le patron l'en empêcha en se moquant:

--Eh! On ne sait jamais... Ne chante pas si vite... donque.

Clément rit avec nous et Mme Dalignac qui s'était levée en même temps que lui, étendit la main pour me dire:

--Croyez-moi, c'est un bon garçon...

Elle riait doucement. Et toute la joie qui était en elle semblait se répandre autour d'elle.

Avant de partir, Clément jeta un rapide coup d'oeil sur la plupart des objets comme s'il en faisait le compte. Puis il déplaça les deux bouquets du matin qu'il trouvait trop rapprochés l'un de l'autre, et après avoir flairé la petite violette solitaire, il la prit et la mit sans façon à la boutonnière de sa tunique. Il sortit derrière le patron et sa femme, et comme au jour où il était venu seul, je demeurai longtemps penchée sur la rampe de l'escalier.

Je retrouvai Mlle Herminie le front collé à la vitre. Elle gardait les yeux fermés, et ses mains se joignaient sous son menton.

Je restais silencieuse à côté d'elle. Devant nous les toits commençaient à retenir la neige. Les poteries déteintes des cheminées s'alignaient et semblaient se presser les unes contre les autres pour se garantir du froid. Parmi elles les longues cheminées de tôle se dressaient sous le capuchon de leurs girouettes, et tournaient obstinément vers nous l'entrée de leur gouffre noir.

Mlle Herminie revint à son fauteuil, et moi au petit banc qui me rapprochait d'elle; cependant le reste de la soirée nous trouva souvent en désaccord. Et à l'heure du coucher, la pauvre vieille me dit tout attristée:

--Mes étrennes sont belles, mais je ne sais s'il faut m'en réjouir ou pleurer.