Part 7
Le dimanche, la cage de l'escalier s'emplissait d'odeurs de cuisine; cela sentait la viande chaude, la pâte dorée et les vins forts en alcool.
Nous en étions réjouies comme si nous avions pris part au festin. Et ma vieille voisine disait toute satisfaite:
--Heureusement, il y en a qui mangent.
* * * * *
Une après-midi Clément se montra dans la porte ouverte. Il n'avait pas son costume de soldat et il me fallut un instant pour le reconnaître. Il entra sans gêne en me tendant la main, et il eut un geste vague quand je m'informai du motif de sa visite.
Je ressentis un peu d'ennui de le voir là, et je retirai ma main qu'il gardait encore trop longtemps.
Mlle Herminie s'était levée aussitôt pour rentrer chez elle, et comme Clément semblait vouloir prendre sa place, je m'éloignai de la chaise et me tins debout devant la fenêtre.
Il s'en approcha pour s'accouder sur la barre d'appui, et il commença plusieurs phrases sans les achever, puis ses doigts remuèrent avec impatience, et tout à coup il saisit l'épaulette de mon tablier en disant:
--Voilà! Je vous trouve très jolie, moi.
J'étais si étonnée que je levai vivement les yeux sur lui.
Il ne baissa pas les siens, mais son regard marqua de l'inquiétude. Ses paupières remontèrent et découvrirent beaucoup de blanc au-dessus de la prunelle.
Il reprit en tirant plus fort sur l'épaulette de mon tablier:
--Oui, moi, je vous trouve très jolie.
Sa façon d'appuyer sur les mots disait clairement que lui seul pouvait penser ainsi, mais que l'opinion des autres lui importait peu.
Il ne fit qu'une toute petite pause et sa voix recommença de se faire entendre. Il parlait comme les gens qui ont hâte d'être approuvés. Il réunissait en un seul nos deux avenirs comme pour mieux les tenir dans sa main et les diriger à sa guise. Mais tandis qu'il m'exposait ce que serait notre vie à tous deux lorsque je serais devenue sa femme, j'oubliai sa présence, et je n'entendis même plus le son de sa voix.
Les maisons et les rues s'effacèrent aussi, des bruyères et des sapins s'élevèrent à leur place. Et là, devant moi, au milieu d'un buisson de houx et de noisetiers sauvages, un homme se tenait immobile et me regardait.
Je reconnaissais ses yeux larges et doux dont la prunelle ne se séparait pas des paupières, et qui semblaient deux oiseaux peureux venant se poser sur moi avec confiance. Puis les yeux et les bruyères se changèrent en pierres précieuses et s'éparpillèrent sur les toits revenus, pendant que Clément disait en haussant le ton:
--Je vois bien que vous ne m'aimez pas. Mais qu'est-ce que cela fait? Vous m'aimerez quand nous serons mariés.
Je voulus lui répondre, mais il tenait son visage si près du mien, qu'il me sembla qu'il n'y aurait pas assez de place pour mes paroles. Son souffle me donnait chaud aux joues, et sa main était très lourde à mon épaule.
Je me retrouvai avec lui près de l'escalier, sans savoir comment nous y étions venus. Il s'appuya un instant contre la rampe avant de dire:
--Je ne suis pas méchant.
Il hésita un peu pour ajouter:
--Et vous n'êtes pas heureuse, cela se voit.
Quand il eut descendu une dizaine de marches il se retourna et me sourit comme si nous étions d'accord en tout et pour tout. Et tandis qu'il s'éloignait, je vis que son cou était solide et bien posé entre ses épaules.
* * * * *
Mlle Herminie ne me fit pas de question. Elle dit seulement avec un sourire:
--J'avais oublié que vous étiez en âge d'être mariée.
Les prunelles fixes de Clément reparurent devant moi, et je répondis aussitôt:
--Je n'aime personne.
Mlle Herminie rentra son sourire. Elle leva vers moi son menton mal arrondi, et d'une voix que je ne lui connaissais pas, elle dit:
--Les enfants apportent un si grand bonheur que les souvenirs douloureux s'effacent vite.
Je remuais la tête en signe de doute. Alors elle écarta les bras en essayant de redresser son buste plus raide que du bois, et, comme si elle s'exposait aux regards du monde entier, elle dit avec un rire plein d'ironie:
--Regardez-moi donc... Le souvenir de mon amour perdu m'a semblé plus précieux que tout.
Son visage exprimait un immense regret, et, pour la première fois, je vis que ses lèvres étaient encore pleines et très fraîches.
Elle laissa retomber ses bras maigres en ajoutant sourdement:
--On est comme une chose morte... et les autres s'éloignent de vous.
La soirée s'acheva dans le silence et je me couchai harassée, comme si j'eusse marché pendant des heures sur une mauvaise route.
Mon sommeil ne fut pas bon non plus.
Je rêvais qu'un ouragan m'emportait dans les airs. Je rassemblais toutes mes forces pour résister à la furie des vents; mais leurs tourbillons m'arrachaient mes vêtements un à un et de larges gouttes de pluie glaçaient mon corps dévêtu.
* * * * *
Ma tranquillité s'en alla. Ma porte ouverte me donnait une inquiétude constante, et pour ne pas me laisser prendre par l'ennui, je décidai de chercher du travail en attendant le retour de Mme Dalignac.
Chaque matin j'allais aux endroits où je savais trouver des affiches. Je rencontrais là des jeunes filles qui avaient comme moi des joues creuses et des vêtements usagés. Il y venait aussi des jeunes femmes avec des enfants sur leurs bras. Les petits griffaient les papiers sales et en mettaient des morceaux dans leur bouche.
Parfois un gamin de treize à quatorze ans s'arrêtait en passant. Il souriait aux jeunes mères et regardait les jeunes filles avec audace, puis, il se haussait pour écrire au crayon bleu sur la partie blanche des affiches, et il repartait les mains dans ses poches en sifflant et traînant les pieds sur le trottoir. Et derrière lui on pouvait lire:
ON DEMANDE
Une bonne ouvrière pour le costume d'Adam.
Les jeunes mamans riaient à grand bruit et s'en allaient en faisant sauter leurs poupons au bout de leur bras.
Aux affiches de la porte Saint-Denis, je retrouvai la jolie femme de chambre avec son bonnet et son tablier blanc. Elle guettait les ouvrières et leur parlait comme si elle avait des places à leur offrir. Quelques-unes la regardaient avec méfiance et s'éloignaient sans vouloir l'entendre, tandis que d'autres paraissaient enchantées de ce qu'elle leur proposait.
Je la vis venir à moi avec un peu de crainte.
Je pensais aux regards de celles qui ne s'étaient pas laissées approcher, et j'eus envie de me mettre à courir pour lui échapper.
Elle me dit d'un ton aimable:
--Ma patronne a de l'ouvrage pour toutes les jeunes filles. Elle n'est pas exigeante et paye très bien.
Je me sentis rassurée, mais je me souvins des mains rugueuses de Bouledogue, et je demandai:
--Est-ce que c'est un travail qui abîme les doigts?
Le rire qu'elle fit entendre me choqua et j'expliquai tout intimidée:
--Je suis couturière et je ne veux pas entrer dans une fabrique.
--Cela tombe bien, dit-elle, ma patronne a justement besoin d'une ouvrière couturière.
Les fossettes de ses joues se creusaient comme si elle retenait une nouvelle envie de rire. Cependant elle redevint sérieuse en tirant de sa poche une carte de visite. Mais avant de me la remettre elle demanda précipitamment, comme si elle avait oublié de poser plus tôt la question:
--Vous n'êtes pas mariée, au moins?
Le regard aigu qu'elle attachait sur moi ramena toutes mes craintes et je répondis:
--Si...
Elle insista:
--Mariée pour de vrai?
--Oui.
J'avais répondu si vite que j'en restais étonnée; mais en même temps j'en éprouvais un contentement comme lorsqu'il m'arrivait de faire un saut de côté pour ne pas être renversée par un fiacre.
Le regard de la jolie femme de chambre fouilla tout mon visage, puis il descendit sur le mince cercle d'or que je portais à la main gauche, et, quand il se releva, il était chargé d'un profond mépris pour toute ma personne. Elle remit la carte dans la poche de son tablier, et elle se dirigea vers une autre jeune fille.
* * * * *
Tandis que je revenais lentement par les rues, l'image de Clément semblait marcher devant moi. C'était à lui que j'avais pensé en répondant que j'étais mariée, et maintenant ses épaules solides m'apparaissaient comme une chose contre laquelle je pouvais m'appuyer en toute sécurité. Ses dernières paroles me revinrent à la mémoire: «Je ne suis pas méchant, et vous n'êtes pas heureuse non plus.»
Puis ce fut sa voix forte du dîner de fête qui vint chanter à mon oreille.
Le commencement d'un couplet surtout m'obsédait:
Je voulus panser sa blessure, J'ouvris son uniforme blanc.
Non, il ne devait pas être méchant, et il avait grandi auprès de Mme Dalignac.
En remontant mon escalier les paroles de Mlle Herminie tournèrent aussi autour de ma tête: «On est comme une chose morte, et les autres s'éloignent de vous.»
Elle m'attendait comme chaque jour. Son sourire si affectueux et son regard si pur me firent oublier le rire grossier et les yeux perçants de la jolie femme de chambre, et je ne parvins pas à expliquer mes craintes à son sujet.
Mlle Herminie ne comprit rien non plus à ma méfiance, et le reste du jour se passa pour nous deux à regretter cette patronne qui n'était pas exigeante et qui payait très bien.
Le lendemain je trouvai du travail chez une entrepreneuse de confections pour enfants. Elle confiait les petites robes à des ouvrières ayant chez elles une machine à coudre, mais elle exigeait pour cela un certificat de domicile signé du commissaire.
Je revins toute joyeuse, quoique je n'eusse pas plus de certificat que de machine à coudre. Je savais que Mme Dalignac ne refuserait pas de me prêter celle de l'atelier. Et pour fêter la bonne nouvelle, je préparai une bonne soupe au lait pour notre dîner.
XI
Au lieu de la réponse que j'attendais de Mme Dalignac, ce fut elle-même qui arriva. Son visage avait toujours son air de grande bonté mais son front semblait lourd et plein de pensées sombres.
Elle comptait laisser son mari dans les Pyrénées jusqu'à sa guérison, mais pour cela il fallait de l'argent, et elle revenait pour en gagner.
On eût dit que c'était elle qui venait emprunter la machine à coudre. Elle joignait les pieds et rentrait les coudes comme si elle craignait de prendre trop de place, et il y eut une grande timidité dans sa voix lorsqu'elle me dit:
--Vous pourrez vous installer dans l'atelier, et si vous le voulez bien, je travaillerai avec vous en attendant les commandes de mes clientes.
Dès le lendemain nous étions à l'ouvrage. Mme Dalignac n'avait aucune idée du travail de confection à bon marché, et son étonnement fut grand de me voir coudre une petite robe entièrement à la machine sans bâtis ni préparation d'aucune sorte, mais son étonnement devint presque de l'épouvante quand elle vit que le gain de mes journées ne dépassait pas deux francs.
Ce n'était pas une surprise pour moi. A mon arrivée à Paris, il m'avait fallu gagner ma vie coûte que coûte et j'avais dû accepter pour cela tous les travaux de couture qui se présentaient. C'était en confectionnant des vêtements pour les grands magasins, que j'étais devenue adroite à la machine, mais, que les vêtements fussent d'hommes, de femmes ou d'enfants, mon gain avait toujours été le même.
J'expliquai ces choses à Mme Dalignac. Je lui appris comment certaines patronnes gagnaient gros en faisant faire hors de chez elles des centaines et des centaines de vêtements. Je lui indiquai les maisons de la rue du Sentier où l'on portait des modèles, et d'où l'on rapportait les étoffes à pleines voitures lorsque le modèle avait du succès.
Elle m'écouta attentivement et ce nouveau travail lui apparut bientôt comme un métier où son mari pourrait s'employer sans grande fatigue. Elle réfléchissait après chaque détail qu'elle me faisait préciser, et quand elle sut que les maisons de gros payaient à date fixe et qu'elle ne serait plus obligée de présenter indéfiniment ses factures, elle décida de faire quelques jolis modèles qu'elle porta aussitôt rue du Sentier.
Elle revint un peu attristée des prix qu'on lui avait offerts. Cependant, elle rapportait douze commandes de la maison Quibu, qu'elle coupa immédiatement. Et, au bout de la journée, nous savions que notre gain allait s'augmenter du double.
Il nous vint un grand courage et une grande gaîté. Mme Dalignac riait de son rire frais et il me semblait entendre le patron quand il disait: «Elle rit joli, ma femme.»
La maison Quibu était une des plus importantes du _Sentier_. Aussi sa deuxième commande fut si grosse qu'il fallut rappeler les anciennes ouvrières et en demander de nouvelles.
Bouledogue ne fut pas contente de ce changement. Elle craignait pour la finesse de ses mains, mais quand elle eut compris que le travail aux pièces lui permettrait de gagner davantage lorsqu'elle peinerait davantage, elle cessa de grogner et ne parla plus d'aller chez une autre couturière.
Bergeounette, qui connaissait tous les genres de couture, donna des conseils. Selon elle les ouvrières du dehors causaient souvent des ennuis tandis que le travail de l'atelier était régulier et facile à surveiller. Seulement, il fallait des machines. Elle connaissait justement un marchand juif qui en vendait à crédit et elle offrit de l'amener.
Ce marchand était un homme jeune qui ressemblait à un vieux. Il regarda Mme Dalignac, puis il s'assit, et la pria de demander clairement ce qu'elle désirait.
Et pendant que chacune de nous se taisait, on entendit:
--Je voudrais trois machines à coudre.
--Oui, madame.
--Toutes neuves.
--Oui, madame.
--Il me faudra du temps pour les payer.
--Oui, madame.
Le ton du marchand était plein de déférence et il fermait les yeux en inclinant le buste à chaque réponse.
Mme Dalignac ne s'informa ni du prix des machines ni des conditions de paiement. Elle dit seulement tandis que le juif se levait pour partir:
--Je ne payerai peut-être pas régulièrement, mais je payerai sûrement.
Le marchand leva les deux mains en souriant pour montrer son entière confiance, et avant de sortir il salua si bas qu'une mèche de ses cheveux s'échappa, et se balança comme un pompon.
Les machines furent livrées le jour même et il y eut bientôt une quinzaine d'ouvrières à l'atelier.
Mme Dalignac ne pouvait plus suffire à la coupe. Je l'aidais et nous restions souvent très tard à préparer l'ouvrage du lendemain. Il nous fallut aussi établir les prix à payer pour chaque modèle. Ce fut une grosse difficulté. Je ne savais pas compter non plus, et nous arrivions à si bien embrouiller nos chiffres que le fou rire nous prenait devant notre maladresse. Mme Dalignac se décourageait parfois et disait: «Ah! si mon mari était là.» Enfin, après un nombre considérable de recommencements, les prix furent fixés, et le livre de références devint net et facile à consulter.
* * * * *
Mme Doublé arriva comme d'habitude vers la fin de septembre. Elle était rouge en entrant et ses yeux noirs étaient tout brillants de colère.
Elle venait de rencontrer Duretour en bas qui lui avait appris sans politesse que nous ne ferions plus de robes à façon.
En la voyant Mme Dalignac eut une petite barre au-dessus des sourcils. Cependant elle lui fit bon accueil et lui parla avec sa douceur ordinaire.
Mme Doublé avait un tremblement dans la voix et ses yeux se déplaçaient comme s'ils étaient à la poursuite d'une chose qui fuyait pour leur échapper.
Elle fit brusquement un pas qui la lança beaucoup trop près de sa belle-soeur, et sa voix tremblante demanda:
--Eh bé! Et moi?
Mme Dalignac recula un peu. Son visage prit l'air de souffrance qu'il avait toujours lorsqu'elle cédait aux autres, et elle répondit:
--Je tâcherai de vous faire des modèles.
Et lorsque Mme Doublé fut partie, elle resta longtemps appuyée sur la table pendant que sa main traçait machinalement des lignes et des carrés avec la craie savonneuse.
Le patron ne savait rien de la transformation de l'atelier. Sa femme comptait l'en avertir plus tard pour ne pas troubler son repos; mais, peu de jours après la visite de Mme Doublé, il arriva sans avoir prévenu de son retour.
Il était sans forces et pouvait à peine se tenir debout. Et, comme Mme Dalignac s'inquiétait tout affolée, il lui montra une lettre de sa soeur.
Sa confiance ne fut pas longue à revenir.
Il comprit vite la nouvelle organisation et il remisa lui-même sa machine à broder tout au fond de l'atelier.
Le travail allait bon train, mais l'intimité d'autrefois n'existait plus. C'était à chaque instant des disputes ou des rires bruyants que le patron ne savait pas faire cesser. Et la plupart des nouvelles laissaient entendre qu'elles ne reviendraient pas le lendemain si on les ennuyait avec des remontrances. Quelques-unes ne se gênaient pas pour se moquer de l'accent du patron. Comme il prononçait crante au lieu de quarante, on confondait souvent avec trente, et cela causait des erreurs dans les mesures. Aussi, on entendait tout à coup une voix hardie:
--Patron, combien faut-il de centimètres à l'encolure du vêtement bleu?
--Crante... répondait le patron.
Et la voie hardie reprenait:
--Ça prend-il un 3 ou un 4, votre chiffre?
Il n'osait pas se fâcher, mais il disait à sa femme:
--Elles sont un peu trop libres.
Aux heures de livraisons, un affolement gagnait tout le monde. Le patron vérifiait en hâte les étiquettes et passait les vêtements à Duretour qui les disposait en paquets.
Il arrivait qu'une étiquette de la _Samaritaine_ était cousue à un manteau du _Printemps_. C'était alors des récriminations et des protestations assourdissantes. Personne ne se reconnaissait coupable, et Duretour, qui aimait de moins en moins enfiler une aiguille, était bien obligée de réparer l'erreur.
Il arrivait aussi qu'un bouton se détachait rien qu'en secouant le vêtement. Le patron essayait alors de dominer le bruit en criant à moitié fâché:
--Au moinss, mesdames, cousez-les pour qu'ils tiennent d'ici au magazing...
Ces heures d'activité bruyante lui plaisaient. Au milieu de l'agitation générale il semblait retrouver ses forces. Mais, dès que Duretour s'éloignait dans son fiacre tout débordant de paquets, il retombait sur sa chaise longue et n'en bougeait plus.
Mme Dalignac s'inquiétait pour lui de la poussière des lainages. Elle aurait voulu le voir retourner dans les Pyrénées, mais il ne voulait rien entendre.
--Je ne veux plus me séparer de toi, disait-il.
A M. Bon qui lui donnait le même conseil il répondait avec un air d'entêtement:
--Eh non! je vous dis.
Et il continuait à suivre des yeux sa femme dont les énormes ciseaux grinçaient et mordaient sans relâche dans l'épaisseur des tissus.
Parmi les nouvelles ouvrières, il y avait Gabielle. Elle prononçait ainsi son nom, et personne ne songeait à l'appeler Gabrielle. C'était une grande et belle fille qui riait de tout et qui menait sa machine tambour battant. Elle avait la peau épaisse et un gros nez, mais ses dents étaient si blanches et ses lèvres si fraîches qu'on oubliait vite le reste du visage. Elle gardait les bras nus jusqu'aux coudes et son corsage s'ouvrait toujours à la poitrine.
Elle arrivait des Ardennes, et n'avait pas beaucoup plus de dix-huit ans.
Elle venait de quitter ses parents à la suite d'une scène qui la faisait rire aux larmes chaque fois qu'elle en parlait.
Ils avaient voulu la marier à un voisin qu'elle n'aimait pas et chacun d'eux en la prenant à part espérait la décider. Mais voilà qu'un dimanche son père et sa mère s'étaient mis à lui parler tous deux ensemble; sa mère vantait les qualités du fiancé et prédisait un bonheur tout pareil à celui qu'elle possédait elle-même depuis son mariage. Et comme Gabielle s'entêtait à répondre qu'elle n'aimait pas le voisin, son père lui avait dit en l'embrassant: «Cela ne fait rien, ma petite fille. Tiens! Vois-tu, moi j'ai épousé ta mère parce qu'elle était sage et qu'elle avait un peu d'argent, mais je ne l'aimais pas.» Aussitôt Gabielle avait vu sa mère se dresser contre son père en criant: «Ha! Tu ne m'aimais pas?»
Et elle l'avait vu se retourner d'un seul coup pour prendre le manche à balai. «Ha! tu ne m'aimais pas... Méchant homme.» Et au souvenir de son père prenant la fuite, Gabielle riait, en ouvrant la bouche si grande qu'on apercevait le fond de sa gorge toute semblable à une fleur rose.
Elle aussi avait l'amour de la danse. En entendant parler d'un bal où Bouledogue se promettait de danser tout une après-midi, elle devint remuante au point de ne pouvoir tenir en place. Dans son pays elle allait au bal chaque dimanche et jamais ses parents n'y avaient trouvé à redire. Sa mère l'y accompagnait même de temps en temps, rien que pour le plaisir de la voir sauter. Bouledogue n'y voyait pas de mal non plus, et elle ne fit aucune difficulté pour l'emmener au bal Bullier le dimanche suivant.
A l'encontre de Bouledogue qui ne manquait jamais l'atelier, même lorsqu'elle avait dansé toute une nuit, Gabielle ne vint pas travailler le lendemain. Elle s'embrouilla un peu pour en donner la raison, et le regard que Bouledogue attacha sur elle la fit rougir et lancer sa machine à toute volée.
On sut qu'à ce bal tout avait bien marché au début. Tandis que les deux cousines tournaient avec entrain, Gabielle rieuse et tout à la joie passait sans crainte d'un danseur à l'autre. Mais à l'heure du départ, elle avait nettement refusé de suivre Bouledogue disant qu'elle saurait bien rentrer seule.
Ma vieille voisine était devenue aussi ma compagne d'atelier. Sa vieillesse et sa faiblesse avaient si fort apitoyé Mme Dalignac, qu'elle s'était engagée à l'employer d'un bout de l'année à l'autre, sans souci du travail qu'elle pourrait fournir, ni des heures qu'elle donnerait en moins. Son arrivée avait apporté du mécontentement aux autres, et il nous fallut l'installer dans la pièce de coupe où elle vint encore augmenter l'encombrement.
Pas plus que les ouvrières, le patron ne regardait la pauvre vieille d'un air aimable. Et Duretour, que personne ne gênait à l'ordinaire, m'avait dit avec une grimace:
--En voilà une idée d'amener ici une femme de l'ancien temps.
Cependant Mlle Herminie ne fut pas longue à gagner les sympathies. Sa franchise brusque et le ton d'égalité qu'elle prit avec chacun, plut vite au patron et attira l'attention des autres qui la rappelèrent dans l'atelier comme une jeune camarade. Ses comparaisons inattendues et ses récits pleins d'exagération étonnaient et amusaient.
Sa voix m'était si familière que, la plupart du temps, je n'en retenais que le son. Mais lorsque je voyais le patron s'approcher pour écouter, je prêtais l'oreille aussi.
Un jour, j'entendis:
--Arrivés dans la vigne, les garçons offrirent la main aux filles pour les aider à descendre de la charrette, mais moi qui ne faisais jamais rien comme les autres, je refuse la main du garçon, et... frrrout... je me lance, comme une hirondelle. Ma robe rose s'accroche au marchepied, et pan... je tombe sur la face, et je reste morte. On me releva la figure fendue de l'oeil au menton, et deux soldats qui passaient par là me rapportèrent chez mes parents.
Le patron riait et cherchait à voir la cicatrice du visage, mais elle n'existait que dans l'imagination de Mlle Herminie.
Le dimanche, nous nous réunissions dans ma chambre comme aux jours passés des vacances.
L'escalier s'emplissait toujours d'odeurs de cuisine, mais l'odeur de nos propres repas s'y mêlait et nous ne cherchions plus à deviner le nom des mets ni la qualité du vin que buvaient les autres. Mlle Herminie mangeait maintenant sa côtelette tout entière et, lorsqu'elle avait bu par petites gorgées son café bien chaud, elle ne s'inquiétait plus de l'avenir.
* * * * *
En même temps que Gabielle, il nous était venu Mme Félicité Damoure. Ses deux noms semblèrent si drôles au patron qu'il ne voulut pas les séparer.
C'était une petite femme sèche et noire, et quoiqu'elle fût encore très jeune, sa voix ressemblait à celle d'une vieille femme.