L'Atelier de Marie-Claire

Part 6

Chapter 63,928 wordsPublic domain

--Elle jouait à cache-cache avec les anges du paradis.

Le patron s'en mêla aussi:

--Té! ses prières n'étaient pas plus longues qu'un alléluia, je pense.

L'atelier débordait de rires et Bergeounette se remuait et riait plus fort que tout le monde. Personne ne pensait plus aux fatigues passées ni aux caprices des belles clientes, qui font veiller les ouvrières pour avoir une robe de plus dans l'armoire. Mme Dalignac elle-même semblait redevenue forte, et son visage si doux était plein de clarté. Et pendant qu'elle activait la préparation du travail, Bergeounette continua de nous amuser avec une histoire de son enfance.

Elle aimait tant la petite église de son pays qu'elle arrivait toujours la première au catéchisme. Mais elle ne pouvait rester tranquille, et toujours aussi, elle se disputait avec ses compagnes.

Le vieux curé la grondait, puis il joignait les mains comme s'il demandait à Dieu la patience de la supporter, et, quand il n'en pouvait plus, il l'envoyait s'asseoir du côté des garçons.

Et Bergeounette raconta ainsi:

--C'était un peu avant la fin du catéchisme, la gifle que je venais de donner à mon voisin avait claqué si fort que toutes les filles se levèrent pour voir d'où elle était partie.

«Le vieux curé se leva aussi, bien plus vite que je ne le croyais capable de le faire, et il me poussa jusque sous l'escalier sombre qui menait au clocher. Tout d'abord, je n'osai pas bouger dans la crainte de tomber dans quelque trou, mais bientôt j'aperçus une grosse corde qui pendait auprès de moi, et pour faire comme les marins j'essayai de grimper après. Ce n'était pas facile, mes sabots glissaient le long de la corde et je retombais toujours. Mais voilà qu'au-dessus de ma tête la cloche se met à tinter un coup, puis un autre, puis encore un autre, tout comme si on sonnait le glas. Je m'arrêtai de sauter pour écouter, mais au même instant M. le curé me tira de ma cachette en disant tout indigné: «Oh! Oh! Oh!»

«La cloche ne tintait plus et les enfants arrivaient en se bousculant, pendant que M. le curé ne trouvait pas autre chose à dire que: «Oh! Oh! Oh!»

«Il ouvrit la porte de l'église et je sortis au milieu des filles et des garçons qui couraient devant moi en riant et criant comme cela n'était jamais arrivé dans le village.»

Et Bergeounette acheva, sans rire:

--Lorsque ma mère troussa mes jupes, ce ne fut pas le glas qu'elle sonna, mais la volée des plus beaux jours de fête.

* * * * *

La semaine n'apporta pas la tranquillité qu'on attendait. On compta les robes qui restaient à faire et déjà Bouledogue s'épouvantait à l'idée que le travail allait manquer. De plus le patron paraissait s'affaiblir encore et il supportait difficilement le bruit des machines. Mme Dalignac commençait à préparer leur départ pour les Pyrénées. M. Bon l'avait conseillée dans ce sens avec l'espoir que le malade se remettrait plus vite à l'air de son pays.

Elle passait une partie de son temps à courir d'une cliente chez l'autre pour toucher le prix de ses façons, mais elle rentrait souvent sans argent, lasse et contrariée. Le soir, je l'aidais à relever ses factures, et tout en feuilletant le livre de comptes, je m'étonnai de la grande quantité de notes qui n'avaient pas été payées depuis plusieurs années. Pourtant, les mêmes clientes continuaient à se faire habiller à la maison. Quelques-unes étaient même très exigeantes et ne payaient les nouvelles façons que par petites sommes espacées.

Je fis le compte des sommes perdues ainsi, et je ne pus retenir un accent de reproche, en disant:

--Cet argent vous serait très utile en ce moment, il permettrait à votre mari de se reposer longtemps et peut-être de guérir pour toujours.

Ses yeux s'agrandirent et devinrent très attentifs. Elle fixa le vide comme si elle apercevait brusquement un chemin facile pour arriver plus vite au but, mais bientôt ses paupières s'abaissèrent, sa bouche et son menton eurent un petit frémissement comme lorsqu'on a envie de rire et de pleurer tout à la fois, puis elle courba la tête et dit avec une grande honte:

--Je n'ai jamais su réclamer mon dû.

Une immense pitié me vint pour elle. J'eus honte à mon tour de l'avoir obligée à s'humilier, et je repoussai le livre de comptes avec colère, comme si ce fût lui qui eût adressé le reproche.

* * * * *

L'idée de quitter Paris était insupportable au patron. Il regardait sans cesse les balcons de la maison neuve que le soleil éclairait et chauffait. Celui du milieu surtout attirait son attention. Il s'avançait large et rond comme un énorme ventre, et Bouledogue affirmait qu'il était deux fois grand comme la chambre qu'elle habitait avec sa grand'mère.

Le patron disait à sa femme:

--Vois-tu! s'il était à nous, tu m'y ferais une tente avec un drap et je resterais tout le jour couché sur la pierre chaude.

--Mais, puisque nous allons dans les Pyrénées, répondait Mme Dalignac.

Et le patron grommelait en faisant la grimace:

--Dans les Pyrénées... dans les Pyrénées...

* * * * *

Dès la deuxième semaine de juillet l'ouvrage manqua tout à fait.

Jamais la morte-saison n'avait commencé si tôt. Ce fut parmi nous comme un désastre. Bergeounette se déplaçait avec des mouvements désordonnés et Bouledogue, qui oubliait de montrer ses dents, roula son tablier dans un journal avec un air de profond découragement.

Malgré ses ennuis de toutes sortes, Mme Dalignac ne voulut pas partir sans donner la petite fête qui réunissait tous les ans sa famille et les ouvrières. Et, d'accord avec le patron, elle choisit pour cela le jour où son neveu Clément devait venir en permission.

Je n'avais jamais vu Clément qui faisait son service militaire dans une garnison assez éloignée de Paris, mais j'en avais souvent entendu parler.

Des petites discussions s'élevaient à son sujet entre Mme Dalignac et son mari. Le patron aurait préféré le voir un peu moins volontaire et têtu, tandis que sa femme appelait cela de la fermeté de caractère. Elle disait en riant:

--Ce sera un homme.

Un jour, en parlant d'un accident où elle aurait pu perdre la vie, elle avait ajouté:

--Heureusement que Clément était là. Avec lui je n'avais rien à craindre.

Le patron qui se trouvait à l'autre bout de l'atelier s'était retourné pour répondre d'un air vexé:

--Eh? dis un peu? S'il n'avait pas été là, est-ce que je ne t'aurais pas sauvée, moi?

Mme Dalignac avait ri doucement en tendant sa main ouverte vers son mari, et son geste affectueux était en même temps si plein de protection que le patron avait incliné la tête comme si la main le touchait vraiment, et qu'il pût s'y appuyer.

Clément avait deux soeurs: Églantine et Rose.

C'était tout ce qui restait de famille à Mme Dalignac. Elle les avait recueillis tous trois à la mort de leurs parents, alors que les fillettes avaient déjà quatorze et quinze ans et que Clément n'était encore qu'un gamin d'une dizaine d'années.

Rose, l'aînée, s'était mariée à un garde de Paris.

Elle était élégante et coquette, et passait tout son temps à se parer et à parer ses enfants. Églantine vivait auprès du jeune ménage. Elle aimait et soignait les petits de sa soeur avec un dévouement sans bornes, et le patron disait que leur vraie mère n'était pas Rose.

On voyait bien que le patron préférait Églantine à Rose, mais on voyait aussi que sa femme aimait Clément plus qu'Églantine.

* * * * *

Lorsque j'arrivai pour aider Mme Dalignac à l'arrangement du dîner de fête, Clément était déjà là.

Il me parut propre et reluisant comme un objet neuf, et je vis tout de suite que son sourire avait beaucoup de hardiesse.

Lui aussi arrêta son regard sur moi, et il me sembla que sa poignée de main durait plus longtemps qu'il n'était nécessaire.

Il était en train de vider l'atelier pour faire de la place. Rien ne l'embarrassait. Il rangea les mannequins face au mur en les serrant fortement les uns contre les autres, et il étagea au-dessus une énorme pile de cartons. Ses gestes avaient une grande souplesse et ses vêtements bien ajustés suivaient tous ses mouvements.

Tout en accouplant les deux tables pour n'en faire qu'une, il m'indiquait la place de chacun:

--Surtout, disait-il, mettez bien les bambins à côté d'Églantine, et n'oubliez pas de placer Rose auprès de son mari.

Mme Dalignac riait avec lui, et son visage montrait une sérénité si parfaite, qu'il semblait qu'aucun souci ne pourrait jamais plus la troubler.

* * * * *

Le repas se composait de mets solides. Une gaîté franche accueillait chaque plat, et les mots drôles faisaient rouler les rires d'un bout à l'autre de la table.

La grande glace de la cheminée reflétait la tête ronde et le dos bien droit de Clément. Et elle faisait paraître encore plus éclatant le teint de sa soeur Rose.

Églantine s'inclinait constamment sur l'un ou l'autre des enfants et la plupart du temps je ne voyais de son visage qu'une joue mince et deux lèvres fraîches qui s'allongeaient pour un baiser.

Elle ne ressemblait pas à son frère, et pas davantage à Rose qui était belle et très différente.

Je ne voyais pas le patron, mais j'entendais son accent à travers les autres voix:

--Donne-m'en un autre peu, hé?

Ce fut Bergeounette qui chanta la première chanson au dessert.

Bouledogue la suivit. Sa voix large et vibrante retint l'attention de tous.

Roberte, qui vint après, chanta en se trémoussant de telle sorte que Duretour se sauva dans la cuisine pour ne pas entraîner les rires des autres. Et pendant que Rose se campait orgueilleusement avant de se faire entendre, Églantine gardait une posture incommode pour ne pas déranger l'un des petits qui s'était endormi sur ses genoux.

Clément se fit un peu prier quand le patron lui dit:

--Chante-nous donc _Le vin de Marsala_.

Je croyais à une chanson à boire, mais lorsque Clément se fut mis debout pour chanter, il prit un air si grave que j'apportai aussitôt de l'attention.

Il chercha les premières paroles et commença:

J'étais un jour seul dans la plaine, Quand je vis en face de moi, Un soldat de vingt ans à peine, Qui portait les couleurs du roi.

Tous les yeux se braquèrent sur lui et tous les coudes se posèrent sur la table, pendant qu'il attaquait le refrain et criait:

Ah! que maudite soit la guerre.

Puis les couplets se déroulèrent, racontant tout au long l'histoire de mort:

Ah! je ne chantai pas victoire, Mais je lui demandai pardon. Il avait soif, je le fis boire.

La voix de Clément montait et descendait avec des inflexions qui faisaient soulever plus haut nos poitrines.

Nous le suivions tandis qu'il courait porter secours au blessé, nous nous penchions avec lui pour chercher la blessure et la panser, et tout le monde voyait nettement le portrait de la vieille dame que le jeune soldat portait tout contre son coeur.

Aussi, lorsque Clément eut dit que le regret de cette mort durerait aussi longtemps que sa vie, toutes nos voix s'unirent à la sienne pour lancer comme un grand cri de haine:

Ah! que maudite soit la guerre.

Il n'y eut pas d'applaudissements comme aux autres chansons.

Clément s'assit un peu essoufflé. Il avait mis tant d'ardeur à son chant qu'on eût dit qu'il venait vraiment de tuer un homme dans la plaine. L'éclat de ses yeux devait le gêner lui-même, car il ferma plusieurs fois les paupières.

Le silence se prolongea. Il semblait qu'une crainte mystérieuse venait d'entrer dans la pièce et rôdait autour de la table pour en chasser la gaîté. Les coudes restaient sur la nappe, mais chaque poing fermé devenait un support où les visages pleins de gravité s'appuyaient fortement.

Le patron eut recours à Bergeounette pour ramener l'entrain, mais Bergeounette gardait un air préoccupé, et ce fut d'une voix indifférente qu'elle chanta une vieille romance triste.

On se sépara dans le bruit revenu.

J'aidai Églantine à mettre le manteau des enfants pendant que leur mère s'assurait devant la glace que le sien ne faisait aucun pli sur ses hanches.

* * * * *

Le lendemain était jour de départ. C'était aussi la veille de la Fête nationale. Des drapeaux flottaient à toutes les fenêtres de l'avenue et des gamins faisaient déjà partir des pétards contre la bordure des trottoirs.

Je retrouvai Mme Dalignac au milieu de ses malles à moitié faites.

Clément s'empressait autour d'elle. Il touchait les choses avec adresse et trouvait du premier coup la bonne place.

Mme Dalignac le suivait d'un regard affectueux. Et quand il eut chargé et descendu les deux lourdes malles sans que son corps eût plié sous le poids, elle lui dit avec un peu d'admiration:

--Te voilà bon à marier maintenant.

* * * * *

Les quais de la gare étaient encombrés de gens qui se bousculaient pour monter dans les wagons déjà pleins. Le patron se laissait heurter de tout côté. Il était comme raidi et ne prononçait pas un mot. Cependant, lorsqu'il fut monté dans son compartiment, il me tendit la main:

--Adieu, petite!

Je répondis en riant:

--Au revoir, patron, pas adieu.

Il me regarda fixement:

--Vrai! Vous le croyez, que je reviendrai? Sa voix était si différente de l'instant d'avant que j'en restai surprise. Je n'eus pas le temps de lui répondre. Un employé qui courait le long du train me repoussa et ferma vivement la portière.

Le patron voulut baisser la glace de la portière, mais elle était dure, et déjà le train démarrait.

A travers la vitre je vis ses yeux pleins d'interrogation et ceux de sa femme craintifs et soucieux. Puis les deux visages se confondirent avec la boiserie et les barres de cuivre, et le train prit la courbe en faisant sonner durement les plaques tournantes qui se trouvaient sur son passage.

X

La grande étendue de Paris qui se trouvait sous ma fenêtre s'éclairait ce soir-là de mille et mille lumières. De place en place les monuments publics resplendissaient et augmentaient encore la clarté. Plus près de moi, l'église Notre-Dame-des-Champs était tout enguirlandée de lampions de couleur, tandis que la gare Montparnasse s'entourait d'une rampe de gaz qui lui faisait comme une ceinture de ruban blanc. Et là-bas, très loin au-dessus de la ville, une lueur rouge descendait lentement et paraissait glisser du ciel comme un large rideau de soie.

Le 14 juillet commençait sa fête de nuit.

* * * * *

Ma vieille voisine frappa du bout des doigts à ma porte comme elle le faisait chaque samedi ou chaque veille de fête, et sa voix grêle demanda:

--Êtes-vous là, Marie-Claire?

Je voulus allumer la lampe, mais elle m'en empêcha. Elle heurta la table qui était au milieu de la pièce, et en tâtonnant elle prit la chaise que je lui avançais. A peine assise, elle dit:

--Voilà! J'ai fini. Ma dernière cliente vient de partir à la mer.

Il y avait un grand contentement dans son accent.

Mais tout de suite après, elle eut un ton craintif pour dire qu'elle allait rester deux mois sans rien gagner.

Et comme si elle apercevait d'un seul coup toutes les privations du chômage, elle fit très bas:

--Ah! mon Dieu!

Mlle Herminie avait plus de soixante-dix ans et son corps était si menu qu'on pouvait le comparer à celui d'une fillette de treize ans.

Elle gagnait sa vie à faire des raccommodages, mais la plupart du temps, elle était forcée de rester chez elle tant elle souffrait de l'estomac. Pendant les vacances d'été, elle manquait souvent du nécessaire et c'était un miracle qu'elle pût continuer à vivre.

Maintenant elle tenait une main appuyée sur le rebord de la fenêtre, et son autre main faisait une petite place claire sur sa robe noire.

A mon tour, je parlai du départ des Dalignac et du long chômage qui m'attendait. Et elle fit encore très bas:

--Ah! mon Dieu!

Des bruits pleins de gaîté montaient des rues voisines et du boulevard. On eût dit que tous ces bruits se reconnaissaient en se rencontrant et qu'ils se mêlaient joyeusement pour éclater avec plus de force.

De tout côté des fusées s'élançaient et s'épanouissaient sous les étoiles pendant que des feux de bengale s'allumaient et fumaient dans les coins sombres.

Puis la musique d'un bal en plein vent se fit entendre. Les sons se heurtaient aux maisons et nous arrivaient à moitié cassés. Et de temps en temps, un drapeau qu'on ne voyait pas claquait brusquement.

Nous nous taisions. L'air frais qui venait du couchant nous touchait au visage et nous apportait comme un apaisement. Et longtemps, très longtemps dans la nuit de fête, ma vieille voisine resta près de moi à écouter le bruit que faisait la joie des autres.

* * * * *

La première semaine de vacances nous parut douce. C'était comme si chaque jour eût encore été un dimanche. Mademoiselle Herminie trouvait que nous n'avions pas trop de temps pour ne rien faire, et elle ne se plaignait plus de son estomac.

Elle voulut m'emmener promener, mais elle n'avait pas plus que moi l'habitude de la promenade.

Nous nous hâtions comme pour nous rendre à notre travail, et nous rentrions lasses et ennuyées de l'encombrement des rues. Aussi, après quelques jours, lorsque l'une demandait: «Sortons-nous aujourd'hui?» l'autre répondait:

--On est bien ici.

Et nos journées se passaient en nettoyage et raccommodages.

Mlle Herminie avait un esprit vif et enjoué, mais elle ne convenait jamais de ses torts.

Le jour où je lui fis remarquer qu'elle trouvait toujours le mot juste pour sa défense, elle me répondit:

--Quand on est faible de corps, il faut avoir la langue solide.

Ses boutades me faisaient rire, et je ne tenais aucun compte des airs bourrus qu'elle prenait parfois.

Elle craignait la mort plus que tout, et aucune misère ni aucune souffrance ne pouvait la lui faire désirer. En temps ordinaire elle se rebiffait contre la maladie, mais dès qu'elle se sentait plus mal, elle prenait peur et disait:

--Ça m'est égal de souffrir, pourvu que je vive.

Je me trouvais très à l'aise auprès d'elle, nous étions presque toujours d'accord, nos âges si différents se confondaient, et nous nous sentions jeunes ou vieilles selon qu'il y avait entre nous des rires ou de la tristesse.

Pour diminuer nos dépenses, il nous vint à l'idée de prendre nos repas en commun. La cuisine n'était pas difficile à faire; nous mangions surtout des pommes de terre et des haricots. Un jour sur deux, Mlle Herminie mangeait une côtelette étroite et plate que je faisais griller sur la braise du petit fourneau. Il arrivait souvent que la côtelette lui servait aux deux repas. Elle en détachait le milieu et repoussait le reste sur son assiette en disant:

--Je garde l'os pour ce soir.

Elle mettait un temps infini à manger les bouchées qu'elle découpait menues comme pour un tout petit enfant. Sa mâchoire n'avait plus que deux dents, longues et inutiles qui sortaient d'en bas, à chaque coin de la bouche, et qui me faisaient penser à la barrière d'un champ où il ne serait resté que deux piquets vermoulus et mal d'aplomb.

Les grandes chaleurs vinrent avec le mois d'août. Nous tenions ouvertes la porte et la fenêtre; malgré cela il y avait des heures où la chaleur était si lourde que nous allions nous asseoir sur les marches de l'escalier dans l'espoir d'un courant d'air.

Mlle Herminie souffrait surtout la nuit. Elle étouffait dans sa chambre toute en longueur. Sa fenêtre s'enfonçait si profondément entre deux pans de mur, qu'elle semblait elle-même vouloir fuir cette chambre étroite.

La vieille femme avait une véritable haine pour ces deux pans de mur qui s'abaissaient jusqu'au milieu de la pièce. Elle leur parlait comme à des êtres vivants et malfaisants, et lorsque je riais de ses colères, elle disait avec des yeux tout courroucés:

--C'est eux qui empêchent l'air d'entrer ici.

Elle habitait là depuis plus de trente ans, et jamais rien n'y avait été changé. Son bois de lit démonté et cassé le jour de l'emménagement restait dans une encoignure en attendant sa réparation. Son sommier posé à même le parquet et creusé par le milieu retenait le matelas qui s'enfonçait dans le trou. Elle en riait et disait:

--Comme cela il n'y a pas de danger que je tombe du lit.

Il y avait aussi une vieille armoire à glace qui se cachait derrière la porte. Il avait fallu lui couper les pieds pour qu'elle pût entrer.

Cela lui donnait un air misérable et ridicule, et il me semblait toujours que cette armoire restait à genoux pour ne pas se cogner la tête au plafond.

Mlle Herminie habitait autant chez moi que chez elle. Si ma chambre n'était guère plus grande que la sienne, elle était beaucoup moins encombrée, et rien n'empêchait d'approcher de la fenêtre.

Le soir nous entendions les voisins descendre pour aller prendre le frais sur le boulevard.

Nous avions essayé de faire comme eux, mais la poussière que soulevaient les voitures et les piétons rendait l'air plus épais et plus désagréable qu'en haut. C'était encore chez nous que nous étions le mieux.

La porte ouverte laissait passer la lumière du gaz de l'escalier, et lorsque nos voisins remontaient, l'ombre de leur tête entrait toujours dans la chambre comme si elle venait regarder ce qui s'y passait.

Quand nous n'avions rien à dire et que nous étions lasses du silence, ma vieille voisine m'obligeait à lui chanter l'une des plus jolies romances de Bergeounette:

Un beau navire à la riche carène...

Je la chantais très bas, pour nous deux seulement. Mlle Herminie reprenait avec moi au refrain:

Si tu le vois, dis-lui que je l'adore.

Sa voix fine et tremblante ne dépassait pas la fenêtre.

Parfois les soirées s'allongeaient. C'était lorsque chacune de nous parlait de son pays.

Mlle Herminie parlait du sien comme d'une chose bien à elle et qu'elle aurait dû posséder toute sa vie.

Sa voix prenait de la force pour nommer les bourgs et les villages tout entourés de vignes et qu'on découvrait à perte de vue du haut de la côte Saint-Jacques. Elle n'avait pas oublié le bruit des pressoirs ni l'odeur du vin nouveau qui se répandait dans toute la ville à l'époque des vendanges. Elle gardait aussi un souvenir gai des bruyantes disputes des vendangeurs:

--Oh! disait-elle. Chez nous les garçons se battent d'abord, ensuite ils s'expliquent, et tout s'arrange.

Elle n'était pas retournée dans son pays depuis qu'elle l'avait quitté. Mais son plus grand désir était de le revoir. Souvent elle me disait:

--Voyez-vous, Marie-Claire, ceux qui n'ont pas vu la Bourgogne ne savent pas ce que c'est qu'un beau pays.

Et comme si elle y était transportée tout à coup, elle retrouvait des coins nouveaux qu'elle me décrivait avec soin. Je l'écoutais, et il me semblait qu'aucun des chemins qu'elle m'indiquait ne m'était inconnu. Je montais avec elle la côte Saint-Jacques qui donnait un vin si merveilleux que les enfants n'en buvaient qu'aux grands jours de fête. Je marchais à travers les vignes qui devenaient si jaunes à l'automne que le pays avait l'air d'être tout en or, et j'entrais dans les immenses caves où les tonneaux s'alignaient et s'étageaient par centaines.

Mlle Herminie avait un peu de mépris pour ses clientes qui allaient à la mer au lieu d'aller en Bourgogne, et elle me prenait en pitié à l'idée que ma Sologne ne produisait que des sapins et du blé noir.

J'en ressentais pour moi-même comme une plus grande pauvreté, et devant les richesses qu'elle venait d'étaler, et qui m'entouraient de toutes parts, je n'osais plus parler des bruyères fleuries ni de la fraîcheur des chemins pleins d'ombre de mon pays.

* * * * *

Dès la deuxième semaine de vacances, il nous avait fallu réduire nos dépenses.

Nous avions supprimé le petit déjeuner du matin et la tasse de café de midi. Puis la soupe du soir fut supprimée à son tour et remplacée par du pain sec.

Mlle Herminie recommençait à se plaindre de son estomac, et parfois elle avouait au matin:

--Cette nuit, j'ai bu un grand verre d'eau pour tromper ma faim.