Part 3
Lasse de chercher à m'employer selon mes capacités, je me décidai à entrer dans une maison que venait de quitter ma vieille voisine, Mlle Herminie. Il s'agissait de coudre des bandes de cuir et de flanelle sur des rouleaux servant à l'imprimerie. C'était un dur travail qu'il fallait faire debout et qui n'avait pas mis trois mois à rendre bossue Mlle Herminie. Je l'abandonnai à la fin de la première semaine, car je sentis que je deviendrais bossue aussi.
Sandrine, que je rencontrais souvent dans la rue, m'engagea à venir passer mon temps à l'atelier au lieu de rester seule chez moi.
J'y retrouvai Bergeounette qui n'avait pas cessé d'y venir. Son mari ne voulait pas la nourrir ni la supporter sans rien faire au logis; et, à chaque chômage, c'était entre eux des batailles sans fin.
Elle était forte et hardie, et ne craignait pas de se battre avec lui. Mais elle recevait par-ci par-là un mauvais coup qui la laissait peureuse et tremblante. Aussi pour éviter les disputes, elle faisait semblant de travailler une partie de la journée. L'ouvrage commencé qu'elle traînait avec elle n'avançait guère. Elle s'occupait surtout à regarder par la fenêtre, et toujours elle descendait à l'heure où le manchot passait.
Je me trouvais si bien dans l'atelier que j'en oubliais les soucis du chômage.
Tout comme Bergeounette, j'apportai mon linge à réparer. C'était du linge sans dentelles ni garnitures, dont elle se moquait, et qui lui faisait dire:
--Cela ne vaut pas la peine d'être raccommodé. Vous reprisez ici et ça se déchire là.
Comme elle aussi, je m'approchais souvent de la fenêtre et elle s'étonnait de voir mon regard s'en aller par-dessus les toits au lieu de se fixer sur les gens qui passaient dans l'avenue. Elle levait un doigt vers le ciel et me disait malicieusement:
--Ce n'est pas de là-haut qu'il viendra.
Parfois j'apportais un livre enveloppé dans le même papier que mon pain du goûter. Le patron le feuilletait et me le rendait très vite, avec un ton de gronderie:
--Vous avez la passion de la lecture, hé?
Ce reproche m'avait été adressé si souvent déjà que j'avais pris l'habitude de m'excuser en répondant que je lisais seulement à temps perdu, ou pendant la nuit, lorsque je ne dormais pas.
Malgré le manque de travail, Bergeounette gardait ses joues pleines, et son goûter était aussi copieux que par le passé.
Par contre je me sentais très déprimée. Mes joues se creusaient à l'endroit des mâchoires et mon cou ne remplissait plus le col de mon corsage.
Le patron me taquinait:
--Votre nez s'allonge, disait-il.
Sandrine riait avec moi, et Bergeounette affirmait que la lecture n'était pas meilleure que le pain sec.
Je ne plaisais guère à Bergeounette. Elle supportait mal de me voir rester une demi-journée sans parler ni remuer les pieds, et elle m'accusait de n'aimer que le silence.
Pourtant lorsqu'elle chantait ou racontait, je l'écoutais toujours avec un grand plaisir, et bien des fois, j'avais réclamé la suite d'une histoire que le patron avait interrompue.
Mon visage non plus ne lui plaisait pas. Elle disait qu'on ne savait pas comment il était fait. Elle regardait le sien dans une petite glace et, quand elle s'était assurée qu'il restait brun et d'aspect solide, elle s'étonnait que le mien soit tantôt pâle et flétri, comme si j'étais malade, et tantôt éclatant de fraîcheur, comme si je possédais la plus belle santé du monde. Et quoiqu'il n'y eût jamais de chicanes entre nous deux, nous paraissions séparées par un obstacle que ni l'une ni l'autre ne pourrait jamais franchir.
La petite Duretour ne tarda pas à venir passer quelques heures près de nous. Mais elle n'apportait rien à coudre. Sa gaîté suffisait à l'occuper. Elle s'amusait à sauter d'un pied sur l'autre et elle n'en finissait plus de raconter les parties fines qu'elle faisait le dimanche avec son fiancé. Elle singeait les actrices et les danseuses. Ou bien elle imitait les gestes apprêtés d'un garçon de restaurant, en train de découper une volaille de prix. Et pendant qu'elle faisait mine de découper la corbeille à fils, en tenant ses coudes en l'air et ses doigts en ailes de pigeon, elle semblait elle-même une volaille délicate et très précieuse.
Il y avait de longues discussions entre elle et Bergeounette au sujet des mets. Bergeounette parlait du ris de veau, qu'elle aimait beaucoup. Mais Duretour n'aimait pas le ris de veau. Elle disait avec une petite grimace de dégoût:
--C'est bon pour les vieux qui n'ont plus de dents.
Et elle riait en nous montrant les siennes qui étaient plus claires que de la porcelaine fine.
Elle parlait des théâtres et des restaurants, avec des détails qui faisaient dire au patron:
--Elle finira par tomber dans les grandeurs.
Cependant elle n'avait aucun désir de luxe. Elle avouait même se trouver souvent intimidée au milieu des gens du dehors.
Son fiancé n'était pas plus hardi. Un jour qu'ils avaient voulu jouer aux riches et qu'ils s'étaient fait conduire en voiture aux Champs-Élysées, tous deux étaient descendus de voiture pour regarder les gourmandises d'un confiseur. Mais ils étaient restés si longtemps devant la boutique que le cocher s'était endormi sur son siège. Ni l'un ni l'autre n'avait osé le déranger, et ils avaient fait les cent pas sur le trottoir en attendant son réveil.
Quand Duretour n'avait rien de nouveau à nous apprendre, elle collait son front contre la vitre. Mais son attention ne s'arrêtait pas sur les passants ni sur l'étendue du ciel au-dessus des toits. Elle ne s'intéressait qu'aux enterrements, qui défilaient tout le long du jour dans l'avenue du Maine.
Dès qu'elle apercevait le corbillard des pauvres, tout mince et léger qui avançait vite en sautant d'un air maladroit sur les pavés, elle disait:
--Ha! voilà la sauterelle.
Mais lorsque un corbillard tout alourdi de panaches et de fleurs montait lentement l'avenue, elle gonflait ses joues, pour dire avec un respect exagéré:
--Ça, c'est un gros mort.
Elle essayait aussi de faire des signes aux maçons d'en face, mais ils ne prenaient plus le temps de regarder l'atelier. La pluie les mouillait sans discontinuer, et leurs ceintures rouges et bleues disparaissaient sous les sacs à plâtre qu'ils s'attachaient aux épaules.
C'était à leur tour d'être pressés. Les truelles puisaient sans arrêt dans les auges pleines de mortier; et les pierres s'ajoutaient et augmentaient rapidement la hauteur des murs.
Les tombereaux déversaient toujours la meulière et le sable sur le trottoir, mais maintenant les pierres roulaient dans la boue avec un bruit sourd, et le vent d'hiver nous empêchait d'entendre le glissement soyeux et frais du sable.
V
En janvier, Sandrine eut une rechute grave. Pendant les deux premiers jours elle ne s'aperçut pas des soins que je lui donnais, mais, dès que sa fièvre fut calmée, elle me pria d'aller lui chercher du travail.
Le patron cria en prenant sa tête à pleines mains:
--C'est épouvantable... Où prendra-t-elle la force de travailler?
Et il tournait tout courbé autour de la pièce, comme s'il cherchait du secours sous la table ou derrière les tabourets.
Mme Dalignac fit un grand geste d'impuissance et prépara le paquet d'ouvrage que j'emportai aussitôt.
Je retrouvai Sandrine assise dans son lit en train de coudre une petite culotte de garçon.
Ses cheveux noirs lui cachaient la moitié des joues, et leurs boucles s'allongeaient jusque sous son menton. Elle respirait difficilement, sa poitrine faisait entendre un bruit de gargouille et ses lèvres étaient sèches et toutes craquelées.
Elle défit très vite le paquet, et la petite culotte, qu'elle jeta au pied du lit, resta gonflée par le fond.
Chaque jour je retournai chez Sandrine. J'y arrivais parfois très tôt, mais toujours je la trouvais assise avec son ouvrage éparpillé sur les couvertures. Sa mante qu'elle gardait aux épaules lui couvrait la taille et s'étalait autour d'elle. Et tout son corps posé de travers se tendait vers la fenêtre en tabatière.
Elle ne montrait aucune mauvaise humeur du temps sombre. Elle disait seulement:
--Si jamais je deviens riche, je me ferai bâtir une maison où les murs seront tout en fenêtres.
Il y avait des jours où la pluie coulait si épaisse sur la vitre en pente qu'elle faisait comme un rideau qui empêchait le jour d'entrer. D'autres fois c'était le vent qui secouait le châssis comme s'il voulait l'arracher pour l'emporter au loin. Et lorsque le vent et la pluie se mêlaient, un froid humide entrait dans la chambre et pénétrait jusque dans le lit de Sandrine.
Elle resserrait son vêtement et ramenait les pieds sous elle, mais une fatigue l'obligeait vite à étendre les jambes. Alors elle disait avec un peu de regret:
--Quand le repos vient, la chaleur s'en va.
Le froid me faisait souffrir aussi et j'aurais bien voulu allumer du feu, mais il n'y avait ni poêle ni cheminée dans la chambre.
Cette chambre était si petite que le lit en prenait toute la longueur d'un côté. L'autre côté se trouvait rempli par une table et deux chaises et il eût été difficile de s'asseoir dans le passage du milieu.
Des planches s'étageaient un peu partout, mais ce qui dominait dans la pièce, c'était des photographies d'enfant. Un petit garçon et une petite fille, tantôt seuls, tantôt se tenant par la main. Et au-dessus de la table, à l'endroit où aurait pu être la cheminée, un cadre plus grand que les autres montrait les enfants et leurs parents réunis. Jacques retenait les deux petits entre ses genoux et Sandrine, debout derrière eux, se penchait pour les entourer de ses bras.
La fillette avait comme sa mère des cheveux tout en boucles et un visage bien fait, tandis que le garçonnet avait comme son père des cheveux lisses et un visage dont les contours semblaient tout effacés.
Bergeounette venait me retrouver chez Sandrine. Elle mettait une animation extraordinaire dans la petite chambre qu'elle emplissait de désordre et de bruit. C'était comme si elle se fût assise sur tous les meubles à la fois, et après son départ j'étais toujours obligée de donner un coup de balai.
Cela faisait rire Sandrine qui trouvait que Bergeounette ressemblait à un bon chien mal dressé.
Puis c'était Jacques qui arrivait pour quelques instants. Il se troublait en me voyant, et il restait debout comme un étranger.
Sandrine le forçait à s'asseoir sur le pied du lit, et à toute minute elle levait les yeux sur lui comme si elle craignait qu'il n'eût disparu tout à coup.
* * * * *
Les commandes revinrent avec les premiers jours de mars, et Mme Dalignac rappela Bouledogue et Duretour.
Bergeounette, qui ne s'était souciée de rien pendant le chômage, fit montre d'un contentement exagéré d'être occupée. Son rire bas et comme cassé se faisait entendre à tout moment, et on n'obtenait pas de réponse quand on lui en demandait la raison.
Lorsque Bergeounette était debout, tout son corps remuait avec aisance, mais quand elle se tenait tranquille sur son tabouret, elle faisait penser à une chose difficile à manier. Ses épaules carrées paraissaient dures comme le granit, et en passant près d'elle on prenait garde à ses coudes. Mais, qu'elle fût remuante ou paisible, ses cheveux fins et lisses restaient collés contre sa tête, tandis que sa face semblait virer à tous les vents.
Une après-midi, en revenant travailler, je la vis descendre l'avenue dans une galopade extraordinaire. Elle avançait par bonds énormes et bousculait tout le monde pour échapper à son mari qui la suivait de près. Et brusquement elle disparut sous la porte cochère qu'elle repoussa derrière elle.
L'homme essaya d'enfoncer la porte, puis il donna un grand coup de pied dedans, et après avoir regardé en l'air comme s'il espérait voir sa femme à une fenêtre, il tourna le dos et s'éloigna.
Je retrouvai Bergeounette en haut. Elle était tremblante et en nage, et, à travers son essoufflement, elle disait d'un air plein de crainte:
--S'il m'avait saisie, il m'aurait tuée.
Lorsqu'elle fut plus calme, le patron fit chanter son accent pour lui demander:
--Étiez-vous aussi blanche qu'un petit agneau et lui disiez-vous des choses jolies quand sa colère est venue?
Elle se mit à rire, et tout en remuant ses bras d'une façon désordonnée, elle avoua que depuis le début de la morte-saison, elle volait chaque semaine une pièce d'or dans la cachette de son mari, et que l'instant d'avant, dans une terrible dispute, elle s'en était vantée par bravade.
--Comment ferez-vous pour rentrer ce soir? demanda Mme Dalignac.
Bergeounette fit un geste de la main pour la tranquilliser.
--Je rentrerai tard, dit-elle.
Elle rit de nouveau très bas et comme en dedans, et elle ajouta:
--Il n'est jamais méchant lorsqu'il est couché.
Le lendemain elle revint avec son visage ordinaire, et personne ne lui parla de ce qui s'était passé la veille.
* * * * *
Depuis son retour à l'ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner après ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher:
--Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides et durs comme cela?
Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d'ampoules crevassées.
Elle avait la spécialité des petits plis et des fronces dans les tissus légers et son habileté était telle qu'aucune de nous ne pouvait la remplacer.
Lorsqu'après de longues heures de travail, un corsage de mousseline de soie sortait tout plissé de ses mains, on eût dit qu'il venait d'être fait par magie tant il gardait de fraîcheur.
Le patron osait à peine le toucher. Il l'élevait avec précaution dans la lumière et il disait tout content:
--Je crois bien qu'il a poussé tout seul au soleil.
Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s'accrocher et s'érailler à ses doigts, elle entrait dans de violentes colères qui finissaient par la faire pleurer.
Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue était incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez combien les femmes de la fabrique s'étaient moquées de ses mains fines, en lui voyant toucher les boîtes de fer-blanc qui lui écorchaient les paumes et lui cassaient les ongles.
A l'écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'éviter la fabrique.
Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le reste. Elle réussissait même à calmer Bouledogue en attirant adroitement son attention sur des soirées dansantes que des petites sociétés d'ouvriers donnaient, ici ou là, dans le quartier de Plaisance. Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre pour s'informer de la date exacte et du lieu où devait se donner le bal.
Son amour de la danse l'obligeait à faire toutes sortes de mensonges à sa grand'mère à qui elle n'osait l'avouer.
Elle avait heureusement une cousine de son âge qui partageait son goût. En s'entendant à l'avance, elles trompaient la grand'mère et se rendaient libres.
Pendant l'été, elles allaient jusqu'à Robinson, mais c'était loin, et le train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de répit. Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de la gare à la salle de bal. Et là, sans s'occuper des garçons en quête de danseuses, elles s'enlaçaient et dansaient avec l'angoisse constante de manquer le train du retour.
L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le souci du voyage, elles craignaient d'être reconnues et dénoncées. Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses deux mains sur sa tête en disant:
--Si grand'mère apprend un jour que je vais à ce bal, elle en mourra de honte.
Cela ne l'empêchait pas de prétexter, le dimanche suivant, une promenade au jardin du Luxembourg où elle n'entrait jamais.
Il arrivait que la grand'mère désirait aussi se promener au jardin, mais comme elle était vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une chaise et s'éloignaient rapidement derrière son dos.
Ces jours-là, il ne fallait pas songer à s'attarder au bal. La cousine y serait bien restée, mais Bouledogue la ramenait sans pitié vers la grand'mère. Et du même ton dont elle nous disait: «Une journée de travail suffit», elle disait à la cousine: «Une danse suffit pour s'en passer l'envie».
* * * * *
Sandrine avait repris sa place en même temps que nous. Sa poitrine ne faisait plus entendre qu'un léger ronflement, et quand le patron lui criait du bout de l'atelier: «Cela va, Sandrine?» elle répondait tout de suite: «Oh! oui, cela va très bien.»
Elle souriait en nous regardant, et ses yeux noirs étaient doux comme du velours neuf. Cependant ses cheveux n'étaient plus aussi brillants, et ses boucles paraissaient moins élastiques, mais jamais elle ne se plaignait.
Une fois seulement elle parla ainsi de la fatigue de ses nuits:
--C'est drôle... Depuis que j'ai ce rhume, je ne peux plus m'étendre dans mon lit, et il me faut être à moitié assise pour pouvoir dormir un peu.
Un matin, je la surpris dans l'escalier alors qu'elle se croyait seule. Elle montait avec lenteur, en tenant le buste raide et la bouche fermée. Mais l'air qu'elle rejetait par le nez faisait un bruit fort comme celui d'un soufflet.
Mme Dalignac l'envoya chez son médecin, qui conseilla un long repos et une bonne nourriture. Sandrine riait de tout son coeur en rapportant les paroles du médecin:
--Du repos..., disait-elle. Où diable veut-il que je prenne cela? Je ne connais pas de marchand qui en vende.
Mme Doublé, qui se trouvait là, lui lança un regard plein de malveillance. Elle parla longuement des rhumes qui tournaient en maladie contagieuse et dit qu'elle ne supporterait pas une ouvrière tuberculeuse dans son atelier.
Je levai les yeux sur Sandrine. Elle gardait son air tranquille et un peu enfantin, et, lorsque Mme Doublé fut sortie, elle dit en riant:
--Ses ouvrières feront bien de ne pas s'enrhumer.
* * * * *
Le mois d'avril ramena le travail pressé.
Les mains de Bouledogue avaient retrouvé toute leur souplesse, et ses doigts longs et bien tournés maniaient avec adresse les tissus les plus fins. Mais son énervement revenait avec le désordre de la table à ouvrage, et sa voix grondait sourdement, quand on était à la recherche d'une chose égarée.
Bergeounette restait indifférente aux ennuis du travail. Elle continuait à regarder passer le manchot. Et, dès que l'une de nous marquait trop d'impatience, elle chantait sa vieille chanson qui avait un couplet pour toutes les circonstances:
Dans le bon vieux temps, Les pâtés et les brioches, Dans le bon vieux temps, Croissaient au milieu des champs.
En approchant des fêtes de Pâques, les journées redevinrent aussi dures qu'avant la Toussaint. La machine du patron n'avait plus de temps d'arrêt, et le ronflement de la mienne ne faisait pas beaucoup moins de bruit. Et chaque fois que Duretour partait avec une robe terminée, le patron disait, en tapant dans ses mains:
--Courage, mesdames! Pâques va nous apporter deux jours de fête pour nous reposer.
La veille de Pâques, comme il répétait cela, Bergeounette lui répondit:
--Sandrine aura le temps de courir après son souffle pendant ces deux jours-là.
Tout le monde regarda Sandrine. Elle gardait la bouche ouverte et il y avait comme une buée autour de son visage.
Le soir, après la journée finie, elle prit le temps de sourire en nous disant:
--C'est vrai, pourtant, que je cours après mon souffle aujourd'hui.
Sa voix était tremblante et comme effacée, et on eût dit que ses yeux laissaient glisser toute leur lumière.
Et pour la première fois, depuis bien longtemps, elle remonta l'avenue avec moi, sans son paquet d'ouvrage pour la veillée.
VI
Le mardi suivant, nous étions toutes en retard pour commencer la nouvelle semaine. Duretour elle-même était sans entrain et Bouledogue n'en finissait plus de déplier son tablier.
Le patron fit semblant de nous gronder:
--Il faudrait que Pâques ait trois jours de fête pour vous autres.
Je m'aperçus tout de suite que Sandrine n'était pas encore arrivée, et j'allais le faire remarquer à Mme Dalignac; mais, juste à ce moment, elle disait, en ouvrant une lettre dont l'adresse s'en allait tout de travers:
--Ça, c'est sûrement une cliente qui se fâche.
Chacune resta debout s'attendant à l'ennui d'une robe à retoucher. Mais au lieu de nous donner des explications, comme elle le faisait toujours dans ce cas-là, Mme Dalignac éloigna le papier et le rapprocha. Puis ses yeux papillottèrent devant les deux seules lignes qui étaient en haut de la page, et enfin elle lut tout haut:
«Ma Sandrine est morte.
JACQUES.»
Dans le silence qui suivit, les têtes se tournèrent une à une vers la place de Sandrine et personne n'avait l'air de comprendre le sens de la lettre.
Tout comme les autres je regardais la place vide, mais dans le même instant je revis les yeux mornes et le sourire si las de Sandrine le samedi d'avant, et je compris que, ce soir-là, elle était au bout de sa vie.
Mme Dalignac devait se souvenir aussi; car son regard, qui s'était élargi, se rétrécit brusquement et ses mains se mirent à trembler.
Toutes les voix s'élevèrent pour dire les mêmes mots. C'était comme une bousculade de questions où il n'arrivait aucune réponse.
Et tout à coup Bouledogue fit entendre un sourd grondement, puis elle saisit le tabouret de Sandrine et le frappa sur le parquet avec tant de violence que les pieds s'écartèrent et qu'il s'écroula tout disloqué.
On ne sut pas contre qui allait la grande colère qui faisait relever tous les fronts.
Bergeounette semblait prête à se jeter sur quelqu'un, et la petite Duretour répétait, comme un reproche à l'adresse de Sandrine:
--Mais, puisqu'elle avait retrouvé son Jacques...
Mme Dalignac cessa vite de trembler. Son visage si doux d'ordinaire s'emplit de révolte, comme à l'annonce d'une injustice insupportable. Et pendant que le patron reprenait la lettre pour la lire à son tour, elle mit rapidement son chapeau et me fit signe de l'accompagner.
Tout était en ordre dans la chambre de Sandrine. On y sentait une odeur de parquet lavé, et le petit lit tout blanc semblait éclairer la chambre autant que le soleil d'avril.
Jacques était à moitié couché par terre. Il se releva péniblement pendant que Mme Dalignac lui demandait très vite:
--Comment cela est-il arrivé? Où est Sandrine?
Il tourna son visage vers le lit en répondant:
--Elle est là.
On ne voyait aucun renflement sous les draps, pas même à l'endroit des pieds; mais déjà Mme Dalignac se baissait et passait sa main sur toute la longueur du lit, comme pour s'assurer que Sandrine était bien là. Puis elle lui découvrit le visage et la regarda longuement.
Jacques dit:
--C'est hier qu'elle est morte.
Sa bouche trembla, et ses paupières se fermèrent. Il essaya de raffermir sa voix pour ajouter:
--Quand je suis arrivé, elle avait déjà vomi tout son sang.
Une voisine entra sans bruit, tout en cousant une pièce à un tablier d'enfant.
--Elle n'a pas mis longtemps à mourir, nous dit-elle.
Et de la même voix basse et calme, elle expliqua:
--Toute la nuit, je l'avais entendu tousser à travers le mur. Au matin, je l'entendis aller et venir, et tout à coup elle a crié: «Jacques, Jacques». Elle avait une voix comme quelqu'un qui appelle au secours. Je suis entrée chez elle aussitôt, et je l'ai trouvée en train de vomir sur le parquet. Elle vomissait tout rouge et cela ne s'arrêtait pas. Alors, je pris peur et je voulus appeler aussi. Sandrine m'en empêcha, et me pria d'aller chercher M. Jacques.
Et comme la voisine avait fini de coudre sa pièce, elle piqua son aiguille à son corsage et s'en alla sur la pointe des pieds.
Jacques reprit sa place par terre, et sa tête renversée touchait maintenant celle de Sandrine.