Part 14
A l'heure du dîner j'accompagnais Mme Dalignac et Clément chez Rose. Ces soirées du dimanche passées en famille ne me laissaient jamais de regret. Églantine m'embrassait comme une soeur très affectueuse. Les enfants me recevaient avec des cris joyeux, et Rose fraîche et parée me semblait plus belle que les plus belles fleurs du Luxembourg. Elle aussi me recevait affectueusement. Elle n'était pas très flattée de m'avoir pour belle-soeur, mais elle m'aimait à cause de ma ressemblance avec Églantine.
J'avais toujours entendu parler de cette ressemblance sans y apporter la moindre attention. Mais ce soir, parce que Rose insistait en faisant des comparaisons, une curiosité me vint, et je levai le nez vers une glace qui reflétait toute la famille autour de la table et me renvoyait mon image.
Je restai tout d'abord stupéfaite de ma pâleur, et j'eus l'impression que je me voyais pour la première fois.
C'était à moi ce visage aux traits si réguliers qu'il me faisait penser à des lignes tracées sur du papier blanc?
Non, je ne ressemblais pas à Églantine dont le teint était rosé comme celui de sa soeur et qui avait le front très haut. Ses joues minces avaient bien la même forme que les miennes, et son menton une fossette toute pareille, mais ses yeux, bleus comme les miens, me rappelaient ceux de Mme Dalignac. Et si ses cheveux trop lourds croulaient aussi de tous côtés, la nuance en était plus unie et beaucoup plus claire.
C'était surtout à ses yeux que je revenais. Ils étaient si calmes et si doux qu'on avait de la peine à en détourner les siens. La lumière y entrait profondément et on eût dit qu'il faisait jour derrière eux.
Dans l'espoir de trouver les miens semblables je voulus les revoir, mais je ne les retrouvai pas. Il me sembla voir à leur place deux fenêtres largement ouvertes où quelqu'un se tenait penché.
* * * * *
Mme Doublé n'attendit pas la fermeture de l'atelier pour obliger sa belle-soeur à créer des modèles et faire les essayages de ses clientes. C'était pour Mme Dalignac une fatigue de plus qui la laissait déprimée et nerveuse à l'excès. La journée finie, elle refusait de manger et restait tassée sur un tabouret au lieu de s'étendre sur la chaise longue du patron.
A l'heure du coucher, elle disait:
--Je suis si lasse que j'ai la paresse de me mettre au lit et que l'envie me vient de me coucher dessous comme un chien.
Elle, qui n'avait jamais été malade, souffrait des reins maintenant. Son beau corps si droit se ployait pendant les heures de travail. Alors, les coudes appuyés sur la table, elle me disait pour s'excuser de ce repos:
--Il y a des moments où je ressens comme une lassitude de mort.
Mme Doublé n'était pas lasse, jamais elle n'avait paru aussi active. Son acte d'association en main, elle obligeait Mme de Machin-Chose et les autres à payer leurs notes arriérées. Elle savait ce qu'il fallait leur dire pour cela, et la somme rentrée ainsi grossissait de jour en jour.
Mme Doublé reconnaissait que cet argent ne lui appartenait pas, mais elle en remettait le règlement à plus tard; pour l'instant il lui servait à dédommager le propriétaire et à faire à Clément les avances nécessaires à sa boutique de tapissier.
Clément ne lui savait aucun gré de ces avances. Il les recevait comme son dû, et refusait de lui en donner reçu sous prétexte qu'elle n'avait pas encore sorti un sou de sa poche, et qu'il était tout aussi capable qu'elle de faire payer les anciennes clientes de sa tante.
Mme Doublé en convenait avec lui, mais elle se froissait de son insolence et se vengeait sur Mme Dalignac en lui reprochant sa négligence passée. Elle alla même jusqu'à prétendre que le patron avait manqué de soins faute de cet argent. Et pour la dixième fois peut-être, elle répéta sur le ton élevé, qui lui était habituel:
--Ah! pôvre frère, c'est une femme comme moi qu'il lui aurait fallu.
Je crus qu'elle allait sortir violemment comme les autres fois, mais ce fut de mon côté qu'elle se lança pour me dire:
--Je n'aime pas à être regardée de cette façon-là.
Je baissai les yeux, car je sentais bien que je ne pourrais jamais la regarder d'une autre façon.
Pour meubler sa boutique Clément emportait de chez Mme Dalignac tout ce qu'il lui était possible d'emporter. Il disait seulement à sa tante:
--Je prends ça.
Elle riait de le voir si chargé, et devant mon air confus, elle disait tout heureuse:
--Laissez donc, ce qui est à moi est à lui.
A mes reproches Clément répondait:
--Elle laissera prendre cela aux autres, autant vaut-il que ce soit moi qui en profite.
De notre futur logement il n'était pas question. «L'arrière-boutique suffira», avait dit Clément. Et en deux autres phrases il avait désigné l'emplacement de notre mobilier. «Ici, un lit pour dormir, et là, une table pour manger.»
Cette arrière-boutique était humide et noire.
Jamais le soleil n'y avait pénétré et il s'en dégageait une odeur qui m'obligeait à m'en éloigner dès que j'y entrais.
Clément riait si fort de ma répugnance que je finissais par faire comme lui.
Rien ne le rebutait. Il lavait les murs, grattait le parquet et décorait sa boutique sans accepter aucun conseil.
Le soir, assis bien à l'aise entre sa tante et moi, il disait ses espoirs de richesse, et faisait des projets d'avenir. Maintenant qu'il avait une boutique il désirait une maison de campagne. Et bien souvent sur une carte des environs de Paris étalée sous la lampe, il suivait du bout de son crayon la Seine ou la Marne, à la recherche d'un endroit joli et d'accès facile. Il me forçait à suivre avec lui, et disait:
--Choisissez-nous un beau pays.
Je me lassais vite de chercher. Ma pensée s'en allait loin de la Seine ou de la Marne, vers un pays que j'avais choisi depuis longtemps et où j'aurais voulu vivre toujours.
Ce pays, c'était une colline toute fleurie de bruyères roses qui s'appelait la Rozelle.
C'était aussi une rivière étroite et pleine de cailloux blancs qui s'appelait la Vive.
C'était encore un grand bois de sapins qui tenait tête au vent, et dont les grands arbres gardaient à leur pied un rond de sable sec où l'on pouvait s'asseoir et attendre la fin de la pluie. Dans ce pays il y avait un chien qui venait glisser son museau frais au creux de ma main. Et tout près de la rivière, dans une maison grande ouverte au soleil, il y avait un homme d'une trentaine d'années, au regard attentif, et au visage qui ne semblait fait que de douceur et de bonté.
* * * * *
Le quinze décembre approchait. C'était la date fixée pour notre mariage, et déjà Mme Dalignac s'occupait des derniers préparatifs. Cependant, avant de fêter ce grand jour, elle tenait absolument à se rendre sur la tombe de son mari. Elle était obsédée par cette idée depuis plus d'une semaine; mais comme elle se sentait vraiment souffrante et que le cimetière de Bagneux était loin, elle avait comme une crainte d'y aller seule.
Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, mais pour cela il nous fallait assurer le travail des ouvrières pendant notre absence, et nous avions déjà tant à faire au cours de la journée qu'il nous était impossible de faire plus.
Clément qui ne s'embarrassait d'aucune difficulté nous conseilla de veiller un peu et de partir le lendemain matin avant l'arrivée des ouvrières. C'était en effet le seul moyen qui pouvait nous permettre de nous absenter ensemble, et Mme Dalignac décida de l'employer le soir même. Cette fois encore elle ne comptait que sur son courage, mais comme elle était à bout de forces, elle dut renoncer à la veillée dès le début.
Il n'en était pas de même pour moi. Trois jours seulement me séparaient de mon mariage. J'étais dans un état fébrile qui m'empêchait de sentir la fatigue, et la nuit passa sans que je me fusse aperçue de la longueur du temps.
Vers cinq heures du matin, alors que je finissais de préparer l'ouvrage, un bruit de sabots que l'on traîne en marchant monta de l'avenue. Un deuxième suivit, puis d'autres encore, et bientôt des chocs de roues cognant durement contre les pavés se mêlèrent aux chocs des sabots.
Je ne me souvenais pas d'avoir jamais entendu ce bruit et j'ouvris la fenêtre pour regarder en bas.
C'étaient les balayeurs de la ville qui sortaient d'une baraque proche où ils venaient de prendre leurs instruments de nettoyage. Les hommes roulaient les brouettes chargées de pelles et de tuyaux, et les femmes portaient plusieurs balais sur l'épaule. Tous s'en allaient lentement, avec une démarche lourde comme s'ils étaient déjà fatigués de la journée à venir.
Les chevaux attelés aux tombereaux débouchèrent à leur tour de la rue voisine. Eux aussi avançaient lentement. Leurs fers claquaient à faux sur le pavé. Et sous l'énorme lassitude qui semblait peser sur eux, leur échine se creusait, et leur ventre se rapprochait de terre.
Je refermai la fenêtre quand ils eurent disparu sous les lumières lointaines, mais il me fut impossible de me tenir tranquille.
Pour ne pas réveiller Mme Dalignac que j'entendais remuer et se plaindre en dormant, j'entrai dans l'atelier où il me sembla bientôt que je troublais le repos des machines. A mon passage, l'une d'elles laissa tomber une goutte d'huile. Une autre fit deux tours de roue lorsque je frôlai sa courroie et deux ou trois firent entendre de forts craquements quoique je fusse loin d'elles.
Je revins dans la pièce de coupe, et j'essayai de dormir quelques minutes sur la table, comme au temps des dures veillées, mais ce ne fut pas le sommeil qui vint, ce fut le souvenir d'une scène qui me faisait détester Clément et que les balayeurs m'avaient fait oublier un instant.
La veille, tandis qu'il se préparait à emporter la chaise longue du patron ainsi que trois des meilleurs tabourets, Mme Dalignac l'avait retenu pour lui emprunter une petite somme dont elle avait besoin sur l'heure. Aussitôt, j'avais vu les traits de Clément se durcir et ses prunelles devenir fixes. Il avait posé son fardeau de mauvaise grâce, et compté une à une les pièces blanches en les faisant sonner sur la table, puis en reprenant la chaise et les tabourets, il avait dit d'un ton sec à sa tante:
--Tu n'oublieras pas de me rendre cet argent qui est à moi.
Le beau regard de Mme Dalignac avait eu comme un chavirement. Elle avait fait oui de la tête, en essayant de sourire, puis elle s'était levée pour aider son neveu qui passait difficilement la porte avec son chargement, et quand enfin elle avait pu sourire elle s'était tournée vers moi pour me dire:
--Il est bien mal luné, aujourd'hui, notre Clément.
Ma rancune ne voulait pas s'apaiser. Je ne pouvais éloigner de ma pensée les yeux fixes de Clément, et c'était sans joie que je regardais ma robe blanche étalée sur le mannequin. Le roulement d'un tramway me rappela que nous devions partir à Bagneux de bonne heure, et aussitôt j'éveillai Mme Dalignac.
* * * * *
Dans la grande allée du cimetière il n'y avait personne d'autre que nous, et une frayeur me vint à entendre le bruit de nos pas sur le gravier. Mme Dalignac marchait vite et me dépassait. Elle avançait dans un mouvement qui la soulevait si fort que je voyais toute la semelle de ses souliers.
Ma frayeur augmenta quand il nous fallut prendre les allées de traverse. Elles étaient boueuses et noires, et des fleurs pourrissaient sur toutes les tombes. A chaque instant nous faisions lever des merles. Il y en avait de très noirs au vol vif et aux plumes allongées, mais d'autres étaient gris et courts et semblaient des pierres qui auraient eu des ailes. Ils disparaissaient comme ils étaient apparus et rien ne venait dénoncer leurs retraites.
Je m'assis sur une dalle de granit, tandis que Mme Dalignac se couchait à moitié sur la pierre bombée qui recouvrait son mari.
Elle resta sans mouvement, la joue appuyée sur son bras comme sur un oreiller, et sans l'expression d'intolérable souffrance qui la rendait méconnaissable j'aurais pu croire qu'elle s'était endormie.
Dans ce coin de cimetière où un grand carré de terre restait en friche, les moindres bruits me causaient de longs tressaillements. Les fourrés s'agitaient, et des glissements traçaient des sillons dans les herbes couchées.
Du côté des tombes les choses paraissaient vivre aussi. Une pierre brisée et dressée semblait une tête décharnée implorant on ne savait quel secours d'en haut. Un arbre complètement dépouillé de ses feuilles tendait vers nous ses branches raides et noires, et dans l'allée proche un cyprès gémissait comme s'il était seul à supporter le vent humide.
Deux corbeaux s'abattirent sur une croix blanche. Ils paraissaient épuisés et il leur fallut de longues minutes avant de pouvoir se tenir d'aplomb; mais à peine avaient-ils trouvé l'immobilité nécessaire à leur repos, que la voix dure d'un autre corbeau qui passait au loin les fit repartir comme en détresse.
Mme Dalignac avait entendu aussi le rude appel, et, comme si elle y répondait, elle demanda:
--Quelle heure est-il?
Je tirai de mon corsage la petite montre d'or qu'elle m'avait donnée, et je vis qu'il était neuf heures. Elle sursauta:
--Et l'atelier, dit-elle.
Je dus l'aider à se mettre debout. Elle se plaignit d'une grande faiblesse dans les jambes et pour marcher elle fut obligée de s'appuyer à mon épaule.
Elle s'inquiétait à l'idée que sa présence manquait aux ouvrières, mais, chaque fois qu'elle voulait hâter le pas, sa tête penchait brusquement en avant. Comme nous allions sortir du cimetière elle m'arrêta:
--Attendez, je ne vois plus clair.
Je la regardai. Elle n'était pas plus pâle que l'instant d'avant, et dans ses yeux si doux il n'y avait rien de changé.
Elle fit encore un pas, toucha le grand portail comme pour y chercher un nouvel appui, et sans un mot elle s'affaissa malgré mes efforts pour la retenir.
Deux hommes la portèrent dans un hôtel proche. Le médecin qui vint m'attira un peu à l'écart pour me poser quelques questions. Et comme je m'informais de la gravité du mal de Mme Dalignac, il me dit simplement:
--Elle va mourir.
J'eus un instant l'espoir qu'il se trompait.
Après quelques soins, Mme Dalignac serra ma main qui tenait la sienne, et je vis qu'elle voulait parler. Mais ses lèvres ne remuèrent pas, sa gorge seulement fit de grands efforts et je compris qu'elle disait:
--L'atelier, l'atelier.
Puis ses yeux se fermèrent. Toute souffrance s'effaça de son visage et son souffle cessa.
* * * * *
Midi sonnait aux églises et sifflait aux usines lorsque j'entrai de nouveau dans l'atelier. Toutes les ouvrières étaient debout, prêtes à sortir. Bergeounette, penchée à la fenêtre, s'assurait que le chemin était libre, et Duretour chantait de sa voix fausse et joyeuse:
Paris, Paris, Paradis de la femme.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
End of Project Gutenberg's L'Atelier de Marie-Claire, by Marguerite Audoux