L'Atelier de Marie-Claire

Part 13

Chapter 133,850 wordsPublic domain

--C'est dans votre intérêt, reprit Mme Doublé.

Et sans perdre une minute elle exposa son projet de diviser les pièces du logis:

--La coupe restera ici, mais l'atelier deviendra un salon d'essayage, où je placerai une porte qui fera communiquer mon appartement avec le vôtre.

Elle se leva pour mieux indiquer l'endroit choisi. Et, avec une craie rouge, elle traça sur le mur la forme d'une grande ouverture.

Clément avait écouté sans rien dire, mais, quand il vit Mme Dalignac effacer soigneusement la marque rouge, il prit la parole à son tour.

Il dit à sa tante comment ses jolis modèles tenaient le premier rang aux vitrines des grands magasins; il en avait noté les prix élevés et il trouvait injuste que tant de savoir et de peine ne profitât qu'aux autres. Tandis que, dans l'association Doublé-Dalignac soeurs, il prévoyait des bénéfices sûrs et rapides. Il ajouta en se penchant affectueusement sur Mme Dalignac:

--Tu sais travailler... Mme Doublé sait vendre... A vous deux vous pouvez réaliser une fortune.

Pour la première fois, je vis faire un mouvement de révolte à Mme Dalignac:

--N'insiste pas, Clément. C'est inutile.

Clément n'insista pas, mais il eut un geste qui brisa en trois morceaux la craie savonneuse.

Mme Dalignac ramassa les trois morceaux qu'elle fit sauter machinalement dans sa main, en disant:

--Doublé-Dalignac soeurs.

Elle rit un peu, puis elle jeta les débris, et dit fermement:

--Non, je ne veux pas.

Ce fut au tour de Mme Doublé de rester sans voix.

Elle se leva d'un mouvement violent et rentra chez elle.

Mme Dalignac respira plus librement et soudain, toute sa tranquillité revenue, elle embrassa son neveu:

--Aie confiance, Clément. J'ai un grand courage.

En m'accompagnant sur l'avenue, Clément me dit:

--J'avais compté sur elle pour notre installation, mais je vois bien qu'il me faut y renoncer.

Et il me prit le bras aussi familièrement que si nous étions déjà mariés.

Il m'accompagna souvent par la suite. Nos conversations ne différaient guère. Il n'était question que d'une boutique à louer et du travail que nous ferions. Il disait:

--Parmi les clients de mon patron, je choisis ceux qui deviendront les miens.

Et il s'arrêtait pour écrire un nom sur son calepin. Sur une autre feuille de son calepin, il notait tous les objets qu'il comptait demander à sa tante pour monter notre ménage. J'en étais choquée:

--Mais elle a besoin de ces choses.

--Moi aussi..., me répondait-il.

Puis il m'indiqua les objets que j'aurais à demander moi-même.

Je refusai. Il s'étonna de ma résistance et me dit presque fâché:

--Je vous croyais plus intelligente.

La rencontre du nègre devint un autre motif de querelle entre nous. Pas plus que Mlle Herminie il ne pouvait supporter la vue du pauvre garçon, qui évitait cependant de sourire lorsque Clément marchait auprès de moi. Mais un soir qu'il me crut seule, sa bouche s'ouvrit large et fraîche et son regard s'arrêta un instant sur le mien.

Clément, qui n'était qu'à quelques pas, eut un mot blessant qui fit brusquement fermer la bouche et détourner les yeux.

J'en restai mécontente et froissée et, le lendemain, en apercevant le jeune nègre, j'éprouvai un remords, comme si ce fût moi qui l'eût offensé.

Il ne m'adressa pas de sourire, quoique je fusse seule. Une tristesse mettait comme un voile très doux sur ses prunelles noires, et en passant très près il me dit:

--J'ai du sang rouge aussi; et mes mains ne sont pas sales.

* * * * *

J'avais une nouvelle amie. Peut-être était-elle déjà dans ma chambre du temps de Mlle Herminie, mais je ne l'avais remarquée qu'après son départ. C'était une mouche. Une toute petite mouche, propre, fine, vive et confiante. Dès que le poêle était allumé, elle sortait de sa cachette et faisait entendre sa musique. Je lui parlais:

--Bonsoir, petite mouche.

Elle volait de ma tête à mes mains, ou bien elle tournait sans se lasser autour de la lampe.

Mais, c'était surtout pendant le repas qu'elle me tenait compagnie. Tout ce qui était sur la table servait à son amusement. Elle franchissait le verre d'eau, escaladait le pain, et se tenait en équilibre sur les pointes de la fourchette. Elle dédaignait les miettes que je disposais de place en place pour elle, et préférait chercher sur la nappe des choses à son goût. Parfois elle venait s'assurer de ce qu'il y avait dans mon assiette. Elle en faisait le tour en se tenant très au bord, puis elle avançait avec précaution, goûtait, secouait la tête comme pour dire qu'il n'y avait là rien de bon et s'en retournait sur la nappe où elle courait dans tous les sens. Quelquefois, elle semblait poursuivre une proie. Elle était tellement lancée qu'elle dépassait le but. Elle faisait alors un brusque mouvement de recul et, après quelques sauts désordonnés, elle paraissait déguster un mets délicieux. Je la regardai de très près. Je pris même les lunettes de Mlle Herminie pour tâcher de voir ce qui la régalait ainsi, mais je ne vis que sa fine trompe qui plongeait dans les fils de la toile et sa tête ronde où les yeux tenaient la plus grande place.

Son dîner fini, elle lissait longuement ses ailes, frottait ses pattes avec soin et se tenait tranquille sur le livre que je lisais ou sur la page que j'écrivais.

* * * * *

Un soir de mai, une fumée lourde et chaude entra comme une bourrasque dans l'atelier.

--C'est le feu, cria Félicité Damoure.

Aussitôt toutes les ouvrières se levèrent.

Gabielle, qui avait fait comme les autres, regarda au dehors et dit sans hâte:

--C'est la scierie d'en face qui brûle.

Il n'y avait aucun danger pour nous, la scierie se trouvant assez en retrait de l'avenue. Il s'agissait seulement de tenir les fenêtres fermées pour se garantir de la fumée. Cependant, comme de grandes quantités de bois flambaient et que le vent poussait les flammes de notre côté, les pompiers commencèrent d'inonder du haut en bas la façade de notre maison.

--Couvrez les tissus, disait Mme Dalignac.

Et elle-même entassait les pièces d'étoffe, tandis que Bergeounette m'aidait à ramasser l'ouvrage que des ouvrières peureuses avaient abandonné. Pendant ce temps, Gabielle, les manches relevées très haut et sa jupe enroulée autour des hanches, épongeait l'eau qui entrait malgré les fenêtres fermées. Et chaque fois qu'elle voyait du bois enflammé sauter en l'air en lançant une pluie d'étincelles, elle riait fort et disait:

--Bien joué, monsieur le feu.

Mme Doublé avait renvoyé en hâte ses ouvrières.

Son appartement donnait sur la cour et ne recevait même pas le jet des pompes. Mais elle avait peur, une peur qui la rendait stupide et humble, et lui avait fait chercher asile auprès de nous. Elle restait près de la porte sans oser sortir ni rentrer, et son air terrifié la changeait tellement que Duretour la houspillait, et que Bergeounette me dit:

--Elle ne serait même pas capable de rendre une gifle.

Chaque fois que les flammes s'élevaient davantage ou que la fumée augmentait, Mme Doublé retrouvait un peu de voix pour dire:

--Tout va brûler.

D'après elle les maisons voisines allaient prendre feu, la nôtre aussi, et tout le quartier allait flamber.

Des ouvrières la regardaient, prêtes à la croire; mais Bergeounette les rassurait:

--Ne l'écoutez pas! ce n'est qu'une imbécile qui a peur.

Elle allait de l'une à l'autre, son pas était ferme comme sa voix, et ses gestes ressemblaient à des ordres.

Bouledogue, un chiffon propre en main, faisait reluire le volant nickelé de sa machine.

Mme Dalignac ne remuait pas, mais rien n'échappait à son regard tranquille.

Le feu baissa rapidement, et la fumée commença de se dissiper.

Dans notre maison, des pompiers montaient et descendaient pour s'assurer des dégâts faits par l'eau. L'un d'eux, un jeune sergent au visage frais, entra chez nous. Il s'assit familièrement sur la tablette d'une machine à coudre d'où il pouvait voir le foyer d'incendie qui rougeoyait dans la nuit venue, et il dit à Mme Dalignac:

--Il ne pouvait pas tenir longtemps, toutes les bouches d'eau ont bien fonctionné.

Il rit en apercevant Gabielle auprès de lui et il reprit d'un ton gai:

--Je ne savais pas qu'il y avait d'aussi belles bouches à Montparnasse.

Il rit encore et Gabielle fit comme lui.

Tous deux restèrent à se regarder en riant, puis Gabielle prit tout à coup un air sage et gêné et elle se baissa pour chercher à terre des choses qui n'y étaient pas.

D'autres pompiers entrèrent chez nous. Un grand blond fit recoudre sa culotte déchirée au genou, et un petit brun réclama du secours pour sa manche qui ne tenait plus que par un fil à l'épaule.

Les aiguilles entraient difficilement dans le drap mouillé, et, pendant une demi-heure, il y eut des mots lestes et des rires bruyants.

Mais au départ, le jeune sergent fut le seul à dire au revoir.

On devait le revoir en effet. Dès le lendemain à l'heure de la sortie des ouvrières, il se tenait sur le trottoir d'en face, comme s'il était chargé de surveiller les ruines de la scierie.

--C'est pour moi qu'il vient, nous dit Gabielle.

Et aussitôt elle devint comme transportée de joie. Elle attendit cependant qu'il se fût éloigné pour descendre. Elle fit de même le lendemain, mais le troisième jour, en le voyant se rapprocher de notre maison, elle s'affola:

--Comment lui échapper? dit-elle.

Et elle nous supplia, Bergeounette et moi, de dire au jeune homme qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier.

Ce fut à moi que le pompier s'adressa:

--Mademoiselle. Dites-moi, la jolie fille... est-ce qu'elle ne travaille plus là-haut?

Il avait un air si honnête et si inquiet que je ne tins pas compte des recommandations de Gabielle.

--Si, dis-je, mais elle quitte plus tard parce qu'elle a peur de vous.

--Peur de moi! fit-il.

Et son inquiétude sembla augmenter tandis qu'il reprenait:

Mais c'est pour nous marier ensemble que je cherche à lui parler.

Il rit, en ajoutant:

--Il n'y a pas un de mes camarades qui ait une femme aussi belle.

Et tout de suite il me donna son nom et son adresse.

Gabielle ne fut pas joyeuse comme nous l'espérions à cette nouvelle. Elle oublia d'un coup tout le bonheur entrevu et ne songea plus qu'à son histoire du bal Bullier.

--Avant tout, dit-elle, il faut qu'il sache la vérité.

Et malgré les haussements d'épaules de Bergeounette, elle écrivit une lettre dans laquelle elle racontait simplement son malheur et où elle avouait avec la même franchise l'amour que le sergent lui inspirait.

Plusieurs jours passèrent, puis Gabielle, qui surveillait l'avenue, aperçut un soir le jeune homme accoté à un arbre assez éloigné. Elle rougit violemment et se détourna un peu pour nous dire:

--Celui-là aussi me méprise.

Et toute frémissante, elle me supplia d'aller chercher la réponse.

--Vous feriez mieux d'y aller vous-même, conseilla Mme Dalignac.

--Oh! non, répondit Gabielle, s'il me touchait seulement les doigts, je sens bien que je serais perdue.

Moi aussi, j'avais hâte de connaître la réponse, et tout en prenant la lettre que me tendait le pompier, je demandai:

--Vous êtes toujours décidé à vous marier?

--Non, fit-il.

Je m'éloignais si vite qu'il lui fallut faire quelques pas en courant pour me rattraper. Des gens passèrent entre nous, pendant qu'il répétait:

--Excusez, excusez, mademoiselle.

Je m'arrêtais. Il resta tout confus devant moi, puis une colère lui fit lever le poing, et une grande rougeur passa sur son visage tandis qu'il m'expliquait:

--Vous comprenez? Sa faute serait vite connue, mes camarades se moqueraient, et personne ne nous respecterait.

Il me parut soudain aussi malheureux que Gabielle, et je le quittai sans rancune.

Pendant tout une semaine, Gabielle eut un rire qui nous obligeait à la regarder chaque fois qu'elle le faisait entendre, puis un soir elle s'attarda encore, pour dire à Mme Dalignac:

--Je voudrais parler à Jacques au sujet de notre mariage.

XVIII

La saisie des meubles surprit Mme Dalignac comme une catastrophe. Elle consulta ses livres avec attention, compara ses dépenses avec son gain, additionna les sommes dont elle était redevable, et comprit enfin qu'elle s'était trompée en ne comptant que sur son courage et sa bonne volonté. Elle comprit en même temps que son atelier allait être détruit et que ses ouvrières seraient sans travail. Alors elle se jugea coupable de négligence. Et en pensant que tout était perdu par sa faute, elle cacha son visage dans ses mains et pleura.

Clément fut comme étourdi par la mauvaise nouvelle. Malgré tout, il avait conservé l'espoir de voir prospérer sa tante. Et s'il ne pleura pas comme elle, il mit aussi ses mains sur son visage.

Lorsqu'il fut plus calme, il chercha un remède au mal qui était dans la maison. Il n'en trouva pas d'autre que l'association Doublé-Dalignac soeurs. Il rappela les mots de Mme Doublé: «Je payerai vos dettes et nous rendrons les machines à ce Juif.» Et ce qu'il dit ensuite était si juste et si rassurant pour l'avenir que Mme Dalignac se laissa convaincre et s'abandonna.

Elle vécut peu d'heures tranquilles, car dès le lendemain elle regrettait la parole donnée. Elle disait tout angoissée:

--Avec elle je ne pourrai rien faire de bien. Quand elle est près de moi, il me semble qu'elle ferme la porte de mon cerveau et qu'elle en garde la clef dans sa poche.

D'autres tourments vinrent la harceler.

Que deviendraient Bouledogue et Bergeounette?

Elle savait bien que ni l'une ni l'autre n'entrerait dans l'atelier d'à côté. Puis elle se vit seule dans son appartement si bruyant depuis toujours. Elle imagina la porte de communication s'ouvrant à tout moment pour laisser passer Mme Doublé et ses exigences. Et devant les désagréments qu'allait lui apporter l'association Doublé-Dalignac soeurs, elle perdit courage et dit:

--Oh! mon Dieu! Comme il est difficile de vivre.

Son chagrin ne diminua pas. Mme Doublé, qui ne savait pas plus cacher sa joie que sa colère, l'augmentait par ses familiarités et ses conseils, et, en très peu de temps, le beau visage de Mme Dalignac se flétrit.

Il me vint une idée. Les sommes qui n'avaient pas été payées par les anciennes clientes représentaient largement les quelques milliers de francs que devait Mme Dalignac, et si on pouvait faire rentrer cet argent, tout serait sauvé.

Mme Dalignac refusa de tenter ce moyen.

--Pas une de ces dames ne consentirait à payer la façon d'une robe usée, me dit-elle.

Cependant le jour où elle devait donner sa signature d'associée, son chagrin devint si vif, que je partis avec les factures sans vouloir l'écouter.

La première cliente à laquelle je m'adressai s'étonna grandement et promit d'écrire à Mme Dalignac. La seconde rit beaucoup et rappela sa bonne qui revint bourrue et rageuse pour me pousser dehors. La troisième dit:

--En voilà une histoire.

J'allais de l'une chez l'autre où j'entendais les mêmes mots de regrets ou de révolte, mais je ne me décourageais pas. Coûte que coûte il me fallait de l'argent. J'avais gardé pour la dernière la plus grosse somme, et mon espoir grandissait. C'était une cliente qui habitait tout en haut des Champs-Élysées et qui portait plusieurs noms et titres que Duretour avait transformés en Mme de Machin-Chose.

La femme de chambre disparut avec la facture et revint en m'affirmant que sa patronne était sortie.

Ma confiance était si grande que je décidai d'attendre le retour de la riche cliente. J'attendis longtemps, si longtemps que le silence m'effraya tout à coup, et que je m'aperçus qu'il faisait nuit dans l'antichambre. Je m'inquiétai vivement de l'heure présente, et je remuai dans l'espoir de voir arriver quelqu'un. Presque aussitôt j'entendis un bruit de pas et je reconnus la voix de Mme de Machin-Chose qui demandait:

--Est-ce que cette couturière attend toujours?

J'eus un bourdonnement dans les oreilles, et avant qu'il eût cessé, la même voix reprit:

--Renvoyez-la donc.

Dehors, je restai comme assommée. Les hautes lampes électriques m'éblouissaient de leur lumière et je ne savais plus de quel côté me diriger pour retourner avenue du Maine. Je voulus m'asseoir sur un banc pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes idées, mais une peur de moi-même me fit repartir.

Il me sembla que mes idées tournaient dans ma tête avec une vitesse effrayante et que rien désormais ne pouvait les arrêter.

En rentrant je trouvai Clément et Mme Doublé assis de chaque côté de Mme Dalignac. Tous deux étaient rouges comme les gens qui ont beaucoup parlé, mais si Mme Dalignac restait pâle, je fus surprise de voir que son visage n'était plus crispé, et qu'il gardait au contraire comme un reflet de grand contentement.

Son regard ne se posa qu'un instant sur les factures que je tenais à la main. Elle fit vers Clément un geste que je ne compris pas. Puis elle prit la plume, la trempa deux fois dans l'encrier et signa le papier qui était devant elle.

Sur l'avenue, Clément fit montre d'une joie désordonnée en m'apprenant que sa tante avait donné sa signature de bon coeur parce que Mme Doublé avait promis d'avancer l'argent nécessaire à l'installation d'une boutique de tapissier.

Et comme je ne me réjouissais pas avec lui, il me dit, l'air désagréable:

--Elle n'est pas à plaindre, Mme Doublé saura bien l'enrichir.

* * * * *

Il n'était pas possible de fermer sur l'heure l'atelier de confectionneuse ainsi que le désirait Mme Doublé. L'engagement pris à la maison Quibu devait suivre son cours jusqu'à épuisement des modèles, ce qui n'arriverait qu'à la fin de l'année, et nous n'étions encore qu'au début d'octobre.

Mme Dalignac prévint cependant les ouvrières afin de laisser libres celles qui voudraient s'en aller tout de suite. Mais toutes décidèrent de rester jusqu'à la fin.

--Hé! pardi! on n'est pas pressée d'être mal, disait Félicité Damoure.

Roberte se tortilla longtemps avant de dire:

--Moi, chez une autre patronne, je vais me consommer.

Bouledogue désirait surtout posséder une machine qui lui permettrait de travailler chez elle tout en soignant sa grand'mère.

Duretour parlait de se marier à la Noël, et Bergeounette était décidée à faire n'importe quoi plutôt que de retourner auprès de son mari.

Mme Dalignac prêtait attention à ce que chacune disait. Elle les aimait et souffrait de s'en séparer.

Elles étaient là, avec leurs caractères différents, méchantes ou bonnes, tristes ou gaies, sottes ou intelligentes, mais toutes courageuses et appliquées au travail.

Il y avait la belle Vitaline qui faisait penser à un diamant bien taillé. Ses cheveux et ses yeux brillaient, ses dents brillaient. Son teint brillait et quand elle remuait, elle semblait jeter de la lumière sur ses compagnes.

Il y avait Julia qui allait figurer le soir dans les théâtres pour gagner de quoi acheter des souliers vernis et des gants de peau. Les souliers qu'elle portait trop courts lui meurtrissaient les pieds, les gants qu'elle portait trop étroits lui déformaient les mains, mais pour rien au monde elle n'eût changé la pointure de ces deux objets.

Il y avait aussi Fernande qui déjeunait de trois morceaux de sucre dans un verre d'alcool, parce qu'elle perdait aux courses, chaque dimanche, le peu d'argent qu'elle gagnait pendant la semaine.

Il y avait encore Mimi l'orpheline qui n'avait pas seize ans et qui élevait sa petite soeur.

Et dans le coin le plus reculé, à l'endroit où le jour pénétrait le moins, il y avait la mendiante. Elle était aussi terne que Vitaline était brillante et elle avait une façon de regarder qui était comme une main tendue. Son ton pleurnichard la faisait souvent rabrouer par les autres. Et Bergeounette qui la détestait l'accusait de tendre une main derrière et l'autre devant.

Un jour qu'elle s'attardait à l'heure de midi, je ne pus supporter sa face implorante, et d'un rapide mouvement je lui passai mon porte-monnaie contenant quelques francs. Elle s'éloigna aussitôt; mais au lieu de sortir par la porte habituelle, elle traversa la pièce de coupe où je l'entendis s'arrêter l'espace de quelques secondes.

J'y entrai après elle et je me disposais à demander à Mme Dalignac de bien vouloir payer le repas que nous prenions ensemble au restaurant, lorsqu'elle me dit:

--Vous paierez pour moi aujourd'hui, car je n'ai pas le sou.

Le mouvement d'inquiétude qui m'échappa la fit me regarder plus attentivement. Je rougis alors et elle aussi. Nos regards restèrent en contact, puis comme si une vive lumière éclairait brusquement le chemin que venaient de prendre nos deux porte-monnaie, un rire violent nous saisit. Ce fut comme une vague de gaîté qui nous jeta de droite et de gauche. Le rire si clair, si léger de Mme Dalignac s'élançait et s'éparpillait pendant que le mien large et sonore le suivait et l'accompagnait partout.

Notre déjeuner se composa de rires et de pain sec ce jour-là. Et la mendiante qui gardait au retour l'air triste des gens qui ont faim put croire en nous voyant si gaies que nos mets avaient été copieux et choisis.

* * * * *

Les après-midi de dimanche, lorsque Mme Dalignac était libre je l'entraînais au jardin du Luxembourg. Elle s'asseyait de préférence aux endroits où s'était assis son mari, et comme lui elle regardait passer la foule.

Nous y retrouvions Gabielle et Jacques avec leurs enfants. Jacques ne se tenait pas beaucoup plus droit qu'autrefois, mais Gabielle portait sa nouvelle grossesse de telle sorte qu'il était bien difficile aux passants de l'ignorer. Elle n'était pas moins fière de marcher entre le petit garçon et la petite fille de Sandrine qu'elle avait su faire rendre à leur père. Le petit Jacques l'appelait maman et ne la quittait guère. C'était un joli enfant qui s'effarouchait de la moindre bousculade et refusait de s'éloigner, tandis que la petite Sandrine se mêlait à tous les groupes et savait toujours retrouver ses parents.

Oh! comme elle ressemblait à sa mère, la petite Sandrine. Mêmes cheveux soyeux et bouclés, mêmes yeux dont le regard semblait vous avertir que l'on pouvait compter sur elle. Elle n'avait que huit ans et déjà son tout petit visage avait une expression sérieuse.

Jacques était en admiration devant sa fille.

Il lui prenait les mains comme il les prenait autrefois à Sandrine, et il lui disait tout ému:

--Petite chère amie.

A les regarder Mme Dalignac oubliait sa peine. Elle y pensait encore quand la petite famille n'était plus là, et elle disait comme pour elle seule:

--Ce Jacques...

Pour moi, c'était surtout le changement de Gabielle qui me surprenait. Elle paraissait si heureuse auprès de son mari que j'osai lui demander en confidence:

--Vous aimez Jacques maintenant?

--Oui, je l'aime, répondit-elle vivement.

Et tout de suite elle ajouta avec orgueil:

--Lui aussi m'aime.

Bouledogue ne faisait que passer dans le jardin. Elle nous confiait d'un coup d'oeil sa grand'mère, et gagnait au plus vite l'avenue de l'Observatoire.

Puis c'était Clément qui nous rejoignait.

Je le voyais venir de loin. Le haut de son corps gardait beaucoup d'aisance, mais il avait je ne savais quoi qui l'alourdissait par en bas. Et toujours il me faisait penser à un arbre qui se serait déplacé sans jamais sortir de terre une seule de ses racines.

Il s'asseyait auprès de nous, mais s'il prenait beaucoup de place sur le banc, ses remarques sur les passants n'étaient jamais méchantes ni ennuyeuses.

L'automne était doux. Les moineaux gorgés de graines délaissaient le pain qu'on leur offrait, et les pigeons, isolés, ou par groupes dans les arbres, semblaient de gros fruits mûrs tout prêts à se détacher des branches.

Autour de nous, les feuilles tombaient une à une, sans hâte ni bruit.

* * * * *