Part 12
Tout était au repos. Les chiens avaient cessé d'aboyer dans le lointain. Les vignes proches apparaissaient comme des étangs endormis, et les trois ormes tout blanchis de lumière à la cime semblaient avoir mis un bonnet pour la nuit.
Une sorte de hurlement s'éleva soudain près de moi. On eût dit la plainte d'un jeune chien, et il me fallut un moment pour comprendre que c'était Mlle Herminie qui pleurait. Assise sur des pierres éboulées, les mains à l'abandon et la tête renversée sous la lune, elle poussait un cri monotone et long comme si elle lançait dans l'espace un appel convenu afin que sa douleur soit recueillie et que rien n'en fût perdu.
Une feuille du figuier tomba derrière nous, elle tomba lourdement comme un fruit trop mûr et son bruit fit cesser la plainte. Un instant encore Mlle Herminie resta immobile, puis elle se leva pour s'accrocher à mon bras:
--Allons-nous en, allons-nous en, me dit-elle.
Et au lieu de remonter vers la ville qu'elle avait tant désiré revoir, elle lui tourna le dos et m'entraîna vers la gare.
XVII
L'atelier s'agrandit encore. Les portes qui faisaient communiquer les pièces de l'appartement furent enlevées, et les meubles se tassèrent les uns contre les autres pour faire place à de nouvelles machines. Malgré cela, lorsque novembre ramena la pluie et le froid, les commandes devinrent si nombreuses que les ouvrières de l'atelier ne suffirent plus et qu'il fallut en prendre une dizaine au dehors.
Les ménagères du quartier savaient que chez Mme Dalignac le travail était mieux payé qu'autre part, aussi à toute heure du jour il s'en présentait pour emporter de l'ouvrage. Beaucoup d'ailleurs s'en retournaient désappointées en voyant l'élégance des façons. «Ah! vous faites le beau?» disaient-elles. Et sans cesser de regarder le modèle elles ajoutaient:
--Moi, je ne sais faire que le commun.
Et leur enveloppe noire, pliée et repliée, elles s'en allaient lentement.
Il nous resta Bonne-Mère. C'était une veuve encore très jeune avec cinq enfants; ses deux aînés, Marinette et Charlet, lui venaient déjà en aide. Marinette, qui n'avait pas encore douze ans, cousait presque aussi bien que sa mère, et Charlet, qui venait d'avoir dix ans, gagnait quelques sous à vendre des fleurs après ses heures de classe. Le gamin montait rarement à l'atelier, il restait en bas pour surveiller ses petits frères tout en vendant ses fleurs. On entendait seulement sa voix grêle: «Fleurissez-vous, mesdames.»
Quelquefois c'était des citrons qu'il avait dans son panier. Il lui arrivait de l'oublier et d'inviter tout de même les dames à se fleurir.
Alors Bonne-Mère souriait et nous disait:
--Écoutez le fou.
Il en vint une autre que Bergeounette dénomma tout de suite Mme Berdandan.
Pour la première fois depuis la mort du patron, Mme Dalignac rit de bon coeur, tant le sobriquet allait bien à la nouvelle venue. Elle était si haute, si large et si lourde que le parquet tremblait à son passage, et elle avait un tel balancement dans la marche qu'on craignait un peu de la voir tomber sur soi.
Mais son caractère ainsi que sa voix n'avaient aucune lourdeur. Elle chantait en parlant et sa bouche ne s'ouvrait que pour dire des choses gaies ou apporter de bonnes nouvelles. «Une vraie cloche de bonheur» disait Bergeounette.
Et lorsque Mme Berdandan repartait avec son paquet entre les bras, Bergeounette ne manquait jamais d'imiter le son lent et sourd d'une énorme cloche qui se met en branle.
Bien différente était Mlle Grance malgré ses cinquante ans passés. Son petit corps bien fait s'accordait parfaitement avec son air naïf et sa voix enfantine, mais ses corsages manquaient toujours de longueur à la taille, tandis que ses jupes balayaient les bouts de fil et les épingles qui traînaient sur le parquet.
Pendant que Mme Dalignac vérifiait son travail et lui en préparait d'autre, elle se balançait sur la pointe des pieds et marmottait avec vivacité en regardant fixement le plafond. Duretour s'approchait d'elle sournoisement pour tâcher de comprendre ce qu'elle disait, mais elle n'y parvenait pas. Et chaque fois elle lui demandait:
--Vous faites votre prière, Mademoiselle?
Chaque fois aussi Mlle Grance abaissait brusquement son regard, comme étonnée de se trouver là. Elle souriait sans répondre, reprenait son marmottage et son balancement. Puis, les coins de son enveloppe noués comme des bouffettes de ruban, elle emportait son paquet et gardait son secret.
Duretour, maintenant, n'avait pas une minute à perdre. C'était par pleines voitures qu'elle apportait les étoffes et reportait les vêtements. Les cochers de fiacre la connaissaient bien, sa jolie tournure et sa bonne humeur déridaient les plus grognons, et tous étaient heureux de la conduire malgré ses paquets encombrants.
A l'atelier, elle n'avait plus le temps de raconter les parties fines du dimanche ni d'énumérer des quantités de mets inconnus de nous. Et lorsque, le lundi, Bergeounette lui demandait comme autrefois:
--Qu'avez-vous mangé de bon hier?
Elle répondait toujours comme pour aller plus vite:
--Une poularde en cocotte.
Mais si elle ne prenait plus le temps de causer elle se rattrapait sur les refrains de café-concert. Et tout en cousant les étiquettes au col des vêtements elle chantait en trémolo:
Paris, Paris, Paradis de la femme...
Mme Dalignac n'allait à la maison Quibu que pour présenter ses modèles et en fixer le prix. Elle m'emmenait pour avoir plus d'aplomb, mais ma présence n'empêchait pas le marchand de diminuer les prix d'un quart, quand ce n'était pas de moitié, et Mme Dalignac, incapable de défendre ses intérêts plus de cinq minutes, se soumettait, prête à pleurer d'impuissance. Elle enviait les autres entrepreneuses qui bataillaient, criaient et s'en allaient ayant presque toujours obtenu ce qu'elles désiraient. L'une d'elles, surtout, discutait âprement avec des mots à côté du sujet. Et rouge, hors d'haleine, finissait toujours par dire au marchand:
--Vous n'avez que la peine de vendre, ici.
Pendant les heures d'attente les entrepreneuses causaient entre elles. Les plus hardies dénigraient la maison Quibu et donnaient le conseil de lui tenir tête, tandis que les timides parlaient seulement d'être fermes avec les ouvrières.
Une petite à l'air doux, qui faisait des modèles en séries et dont les prix ne variaient guère, dit à son tour:
--Autrefois, je me contentais de prélever cinquante centimes par vêtement sur mes ouvrières, mais depuis que j'ai un enfant je prélève le double, et mon travail se fait tout de même.
Et comme Mme Dalignac lui demandait si ses ouvrières gagnaient leur vie, elle répondit:
--Bien sûr que non; mais, moi, il faut que je gagne la mienne.
Toutes ne pensaient pas ainsi; mais toutes s'étonnaient que Mme Dalignac ne fût pas une grande couturière au lieu d'une entrepreneuse pour beaux modèles.
Clément, aussi, s'étonnait de voir sa tante continuer ce métier. Aussitôt rentré du service militaire, il s'était intéressé aux affaires de l'atelier, et Mme Dalignac avait espéré lui voir prendre la place du patron; mais, au premier mot à ce sujet, Clément avait secoué la tête:
--Non, je veux être le maître dans ma maison.
Et quelques jours après il était entré comme ouvrier chez un tapissier des grands boulevards. Le dimanche matin, tandis que nous faisions propre l'atelier, il mettait de l'ordre dans les livres. Il le faisait vite et bien mieux que nous, et quand il eut mis au net les comptes très embrouillés de la maison Quibu, il demanda à sa tante:
--Où est ton bénéfice?
--Il viendra, répondit Mme Dalignac.
--Et ton loyer qui est en retard?
--Je le payerai prochainement.
--Et les machines de ce Juif sur lesquelles tu n'as donné que des acomptes?
--N'aie pas peur, je ne lui ferai rien perdre.
Elle fit toutes ces réponses d'un ton tranquille, comme si c'était là des choses insignifiantes et d'un arrangement facile. Cependant le propriétaire apparaissait de plus en plus souvent pour réclamer son dû, et le Juif venait chaque samedi avant la paye des ouvrières pour être sûr d'emporter une petite somme.
Mme Dalignac ne semblait pas se soucier de leurs exigences, elle ne parlait que de créer des modèles, afin d'employer beaucoup d'ouvrières. Rien ne la contrariait plus que de voir repartir une ouvrière avec son enveloppe vide. A celles de l'atelier elle disait:
--Si vous êtes embarrassées pour quoi que ce soit, ne craignez pas de vous adresser à moi.
Et elle démontrait et expliquait avec une inlassable patience.
Sa douceur et sa bonté ne la mettait pas à l'abri des insultes. Une ouvrière à l'air malade qui se présenta un matin le prit de haut sans raison. Elle semblait être entrée avec l'injure à la bouche et dès les premiers mots elle cria:
--C'est parce que vous vivez trop bien que, moi, je crève.
Ses yeux étaient effrayants dans sa face maigre, et elle fut prise de défaillance avant d'être au bout de sa colère.
Mme Dalignac restait comme clouée à sa place. Cependant elle leva un doigt, et me dit:
--Donnez-lui un verre d'eau sucrée.
La malade but lentement, avec des hoquets de suffocation, puis elle cracha la dernière gorgée aux pieds de Mme Dalignac en disant d'un ton haineux:
--Tenez, mauvaise femme, le voilà votre verre d'eau sucrée.
Et comme elle se retournait trop brusquement pour partir, Mme Dalignac allongea vivement le bras pour la préserver du coin de la table.
* * * * *
Mme Doublé ne s'étonnait pas moins que Clément de voir sa belle-soeur rester confectionneuse. Depuis longtemps déjà, elle offrait à Mme Dalignac une association qui, selon elle, assurerait à toutes deux une grosse clientèle et une vie très confortable.
Mme Dalignac serait là pour créer les modèles et faire les essayages, et Mme Doublé tiendrait les comptes et s'occuperait des ouvrières.
Tout de suite après la mort du patron, elle était devenue notre voisine, Mme Doublé, et sur sa porte qui s'ouvrait tout à côté de la nôtre on pouvait lire en lettres d'or ces deux noms accouplés: Doublé-Dalignac. Ce voisinage lui permettait des visites répétées.
Comme toujours, elle en profitait pour critiquer ce qui se faisait chez nous, et quand elle ne trouvait rien à dire sur le travail, elle s'en prenait directement à Mme Dalignac. Elle la rendait responsable de la perte de ses clientes qui s'éloignaient une à une, faute de trouver chez elle les modèles variés d'autrefois. Et un jour qu'elle était plus hargneuse encore que de coutume, elle reprocha à Mme Dalignac son manque de coquetterie et lui fit honte de ses sarrauts usés.
--J'en achèterai d'autres, dit tranquillement Mme Dalignac.
Hors d'elle-même, Mme Doublé cria:
--Avec quoi? grand Dieu! avec quoi?
Et Mme Dalignac, l'air absent, répondit:
--Mais, avec de l'argent.
Mme Doublé sortit comme une folle en laissant la porte ouverte derrière elle.
* * * * *
Gabielle restait quand même la plus habile. Elle avait une manière de faire que les autres imitaient sans parvenir à l'égaler.
Elle était revenue à sa machine à peine convalescente; mais depuis longtemps déjà elle avait repris ses belles joues rondes et sa gaîté. On remarquait seulement que son corsage restait solidement agrafé et que sa taille était fortement serrée dans une ceinture de cuir.
Jacques espérait toujours la voir devenir sa femme, mais, si elle ne s'éloignait plus de lui comme autrefois, elle ne paraissait pas davantage décidée à l'épouser. Elle ne pensait qu'à travailler dur pour gagner de quoi acheter les meubles qui lui permettraient de ne plus demeurer à l'hôtel.
Il était souvent auprès de nous, le malheureux Jacques, ainsi que l'appelait Mme Dalignac, et il continuait à pleurer l'éloignement de ses enfants sans rien faire pour s'en rapprocher.
A le retrouver si souvent à la maison, Clément avait fini par le prendre en amitié et il lui rapportait de-ci de-là un renseignement utile à la recherche des petits. Jacques le remerciait affectueusement, puis il regardait du côté de Gabielle et disait:
--Si elle était ma femme, elle saurait bien s'occuper de ces choses.
Clément pensait aussi qu'un mariage serait bon entre Gabielle et Jacques. Il m'en parlait ainsi:
--Elle commanderait, il obéirait, et tout irait bien.
Cependant comme ce mariage semblait de moins en moins possible, Mme Dalignac conseillait surtout à Jacques de faire les démarches qui lui rendraient au plus tôt ses enfants:
--Du courage! Allons, lui dit-elle un jour.
Jacques eut un mouvement de tout son corps pour repousser on ne savait quoi, et ses deux bras lancés en avant me firent penser à la petite souris levant ses deux pattes vers le monstre qui s'apprêtait à la dévorer.
--Du courage! fit-il en se rasseyant lourdement.
Et il se mit à pleurer.
Clément riait d'une façon méprisante et cruelle, mais Mme Dalignac disait des mots de douceur et d'espoir.
* * * * *
Bouledogue ne savait pas comme Gabielle trouver les bonnes idées, mais ses doigts délicats poussaient adroitement les tissus sous l'aiguille de la machine et jamais ses coutures ne déviaient d'un fil. Elle ne grognait plus comme au temps des clientes. Elle prenait seulement beaucoup de place autour d'elle, sans s'inquiéter s'il en restait pour ses voisines. Et lorsque sa machine se détraquait, elle l'injuriait et la cognait durement.
* * * * *
Bergeounette avait quitté son mari. Elle était sortie si meurtrie de leur dernière bataille que ses plaies avaient mis plus d'un mois à guérir. A se sentir libre une joie exubérante la soulevait. Elle remuait ses coudes comme des ailes et levait les pieds sans raison.
Son mari, tout repentant, la guettait à la sortie de l'atelier, dans l'espoir de la ramener au logis. Mais elle ne se laissait pas fléchir. Aux heures où il aurait dû être à son travail on le voyait assis sur un banc de l'avenue, en face de nos fenêtres.
Gabielle, qui n'aimait pas voir les hommes à ne rien faire, disait:
--Qu'est-ce qu'il fait là à tuer le temps?
--Le temps le tuera aussi, répondait en riant Bergeounette. Et à l'idée de voir son mari porté en terre elle chantait gaiement:
On sonnera les cloches Avec des pots cassés.
Roberte qui ne perdait pas l'habitude des mots de travers disait de Bergeounette:
--Elle est gaie comme un pinson dans l'eau.
Les mots stupides de Roberte faisaient toujours rire les autres à ses dépens, mais elle ne s'en fâchait pas. Elle prenait une pose prétentieuse pour placer une nouvelle phrase saugrenue, et tout était dit.
Par contre Félicité Damoure supportait mal l'imitation de son accent, et ses remarques désagréables entretenaient la chicane dans son entourage. Elle ne supportait pas mieux l'idée d'un atelier où personne ne gouvernait et où chaque ouvrière avait une façon différente de mener à bien son travail. Dans la bousculade des moments de livraison, elle restait comme ahurie, et c'était toujours dans le calme revenu qu'elle lançait d'une voix rageuse:
--Là où il n'y a pas de commendemengue, il n'y a que du désordre.
Elle regrettait le patron qui savait commander et mettre chacun à sa place et il lui arrivait de vouloir l'imiter; mais les répliques ne se faisaient pas attendre. Bergeounette ne lui épargnait pas les railleries:
--Un seul ordre de vous, belle Damoure, et la discorde arrive au galop.
Et comme Félicité Damoure ne savait pas répondre à Bergeounette, elle prenait le parti de rire avec les autres, et disait:
--Ici c'est toujours la même chose. Quand on croit faire une fille, on ne fait qu'un garçon.
Parmi ces femmes trop près les unes des autres les disputes ne manquaient pas; elles éclataient sans que l'on sût comment, et l'ouvrière qui criait le plus fort n'en avait pas toujours le droit.
Mme Dalignac faisait cesser le tapage rien qu'en apparaissant dans l'encadrement de la porte.
Appuyée des deux mains au chambranle, elle était si grande, si calme et si grave, que les cris se changeaient immédiatement en murmures.
Quand tout était apaisé, elle disait lentement:
--Essayez donc de vous aimer un peu entre vous.
* * * * *
Le soir, dans ma chambre, je retrouvais Mlle Herminie. Sa santé ne lui permettait plus de venir à l'atelier, et le travail qu'elle emportait n'était jamais terminé à temps. La journée finie, elle venait au-devant de moi, et nous remontions tout doucement l'avenue.
Oh! qu'elle était vieille maintenant, Mlle Herminie. Ses yeux bleus si frais encore quelques mois auparavant semblaient tout déteints, et, à la place de ses lèvres, on croyait voir deux minces feuilles de roses roulées et séchées. Son caractère changeait aussi. Elle se mettait en colère pour un rien. De petites colères ridicules où sa voix sans force ne parlait que de tuer.
Jusqu'à un pauvre chat efflanqué qui longeait timidement la gouttière pour venir mendier à notre fenêtre, et qui lui faisait dire:
--Oh! ce chat, je le tuerai trois fois.
Son dos se courbait encore et elle perdait conscience d'elle-même pendant des jours entiers. Ces jours-là, elle restait au lit sans colères ni soucis; mais dès que la raison lui revenait elle s'éloignait de son lit dans la crainte de la mort:
--Pourquoi mourir? disait-elle.
Et à l'entendre, on eût pu croire qu'il était facile d'éviter ce malheur.
Elle ne parlait plus de son passé. Une fois seulement, dans un moment de détresse, elle avait fait allusion à notre voyage, en disant:
--J'ai tout détruit, et je ne sais plus où me reposer.
Elle, si curieuse autrefois, ne s'intéressait plus à rien. Dehors elle marchait la tête baissée, et dans la maison elle somnolait appuyée au dossier de sa chaise, ou enfoncée dans son vieux fauteuil. Mon futur mariage même la laissait indifférente, et c'est à peine si elle regardait Clément. Seul un jeune nègre, qui suivait en sens inverse le même chemin que nous, la faisait sortir de sa torpeur. Mlle Herminie n'aimait pas les nègres et à chaque rencontre elle faisait des remarques désobligeantes sur celui-ci. Pourtant la face noire du jeune homme avait comme un reflet de bonne humeur, et on eût dit qu'il tenait son sourire tout près pour nous le montrer au passage. La haine de Mlle Herminie s'augmentait de ce sourire et, un soir qu'un embarras de voitures nous immobilisait auprès du nègre, elle lui dit effrontément:
--Vous ne vous êtes pas débarbouillé, ce matin.
Il sourit plus largement encore en répondant:
--Non, il faisait trop froid.
Sa voix était harmonieuse, et il n'avait aucun accent étranger. Je le fis remarquer à Mlle Herminie qui ne voulut pas en convenir et me répliqua avec aigreur:
--On dirait que vous le préférez à Clément.
Elle s'excusa de sa brusquerie, mais dans le même instant je compris que le visage du nègre m'était aussi agréable à voir que n'importe quel visage aimable.
Les grands froids supprimèrent les sorties de Mlle Herminie; mais c'était toujours avec le même plaisir que je la retrouvais. Les soins à lui donner me faisaient oublier tout ce qui m'avait troublée dans la journée, et je ne désirais plus rien que son contentement.
Il n'en était pas de même pour la pauvre vieille. Son visage s'éclairait à peine lorsque j'arrivais, et je m'aperçus bientôt que les longues heures de solitude altéraient peu à peu ses facultés.
Un soir, elle me dit comme en confidence:
--Aujourd'hui, j'ai cinquante-treize ans.
Elle appuyait sur moi un regard tout changé qui m'effraya. Pendant toute une semaine elle répéta:
--Aujourd'hui, j'ai cinquante-treize ans.
Puis elle oublia ma présence. Tandis que je lui parlais, elle sortait sur le palier pour guetter mes pas dans l'escalier, ou bien elle ouvrait la fenêtre pour tâcher de m'apercevoir au loin, et souvent, le regard vague et l'oreille aux écoutes, elle chantonnait une ronde enfantine:
Reviens, reviens, c'est l'heure Où le loup sort du bois.
Bientôt elle refusa de manger et elle sortit dans la rue à peine vêtue.
Il fallut bien la conduire dans un asile.
* * * * *
Clément s'inquiétait de plus en plus des dettes de Mme Dalignac. Il étalait devant elle des papiers couverts de chiffres et disait:
--Tu ne gagnes pas plus que tes ouvrières.
--Cela me suffit, répondait Mme Dalignac.
Il me semblait que Clément la regardait avec un peu de mépris dans ces moments-là.
Un dimanche, tandis que nous étions seuls pour un moment, il s'emporta:
--Ses dettes montent... montent... Elle dirige mal son affaire et n'y veut rien changer.
Il frappa les papiers, puis il eut un haussement d'épaules, pour me dire:
--Voyez-vous, Marie-Claire, ma tante ne s'aime pas, et quand les gens ne s'aiment pas eux-mêmes ils n'arrivent à rien.
J'osai la défendre:
--Elle arrive à faire vivre une trentaine d'ouvrières.
Il s'impatienta:
--Personne ne l'y oblige. Qu'elle se fasse vivre d'abord.
Et il menaça de ne plus s'occuper des comptes de l'atelier.
Il vint cependant avec nous chez Quibu, le lendemain. Sa présence donna de l'audace à Mme Dalignac et elle maintint ses prix comme je ne le lui avais jamais vu faire.
Le marchand lui répondit d'abord poliment, avec l'air de condescendance des autres fois, puis il devint plus ferme, et comme elle ne cédait pas, il se fit dur et lui dit avec insolence:
--Est-ce vous qui avez la peine de vendre vos modèles?
Mme Dalignac ne serait pas devenue plus rouge, si on l'eût accusée de vol. Elle eut cet affaissement des épaules que je connaissais bien, et ce fut fini. A peine dehors, Clément donna raison au marchand:
--Il ne laisse pas sa part aux autres, lui. Et c'est ainsi que je ferai lorsque je serai patron.
Et comme nous marchions vite, il nous obligea de ralentir le pas, en ajoutant:
--Il faut toujours tirer la couverture à soi.
Je cherchai le regard de Mme Dalignac, mais je ne le rencontrai pas. Il se posait bienveillant et gai sur son neveu:
--Tu deviendras riche, toi, lui dit-elle.
Et son joli rire fit retourner les passants.
* * * * *
A chacune de ses visites le propriétaire, qui ne recevait que de faibles acomptes, disait à Mme Dalignac:
--Vous finirez par lasser ma patience.
Elle en restait toute confuse quoiqu'elle lui eût donné jusqu'à son dernier sou. Ce qui la mettait dans un grand embarras en attendant la paye de la maison Quibu.
Le propriétaire ne paraissait pas méchant. C'était un homme d'une cinquantaine d'années dont les cheveux trop noirs reluisaient autant que ses souliers, et dont la moustache était beaucoup trop reluisante aussi.
Duretour se moquait de sa jaquette collante et Bergeounette, qui l'avait dénommé M. Pritout, disait qu'il avait l'air d'un vieux meuble sur lequel on aurait laissé choir un pot de vernis.
En les écoutant Mme Dalignac riait et reprenait son calme. Elle était persuadée que l'abondance du travail lui procurerait le moyen de se libérer rapidement de toutes ses dettes. Et à la voir si tranquille, je me persuadais moi-même que rien de grave ne pouvait la menacer.
La patience de M. Pritout se lassa vite, et les feuilles de papier timbré commencèrent d'arriver.
Mme Dalignac les lisait à peine. Elle les accrochait à un clou avec d'autres papiers sans importance et les oubliait aussitôt.
Clément, qui les lisait attentivement, s'en épouvantait et demandait conseil à Mme Doublé. Mais Mme Doublé ne donnait pas de conseils; elle se contentait de faire des reproches à sa belle-soeur et de renouveler ses offres.
Un dimanche matin elle entra chez nous, la face hardie et la voix résolue, en disant:
--Il faut pourtant nous entendre pour cette association.
Et tout de suite elle montra un carré de carton blanc où elle avait écrit en lettres noires: Doublé-Dalignac soeurs.
L'expression de lassitude qui s'étendit sur le visage de Mme Dalignac fut si vive que Mme Doublé perdit un peu de son arrogance et dit d'une voix moins rude:
--Je payerai vos dettes et nous rendrons les machines à ce Juif.
Mme Dalignac resta silencieuse. Ainsi que cela lui arrivait toujours dans les grandes émotions, elle semblait avoir perdu l'usage de la parole.