Part 10
A tout instant dans ma mémoire la voix de Bergeounette chantait la chanson du _Paradis terrestre_:
Dans un jardin délicieux, Tout près des cieux...
Par delà les allées, lorsqu'un groupe d'enfants vêtus de couleurs claires passaient en courant, je croyais voir des touffes de fleurs échappées aux plates-bandes et s'enfuyant vers les sous-bois.
Sur les bancs et sur les chaises, des couples restaient inactifs et silencieux, comme écrasés de bonheur.
D'autres couples, très jeunes, très graves et le regard fixé en avant, s'en allaient à pas pressés vers la pépinière.
Puis le soir tombait, et brusquement une sonnerie de clairon nous avertissait qu'on allait fermer les portes. Et de nouveau je pensais à la chanson de Bergeounette:
Adam, Adam, entends ma voix, Sors de ce bois.
Le patron se levait, et comme s'il eût pensé aussi à la chanson, il me disait avec ennui:
--Allons, petite, on nous chasse.
* * * * *
Malgré sa faiblesse le patron était toujours présent le matin à l'arrivée des ouvrières, et il trouvait encore des choses drôles à dire aux retardataires:
--C'est la faute à l'édredon, je parie.
A Duretour, dont le chignon n'était pas plus lisse que la veille, il disait:
--L'oreiller vous tirait par les cheveux, hein?
Le repos qu'il prenait ne ramenait guère de couleur à son visage, et il supportait difficilement le bruit des machines. Il devint peureux, et bientôt les bruits inconnus le troublèrent plus que de raison. Il lui arrivait de poser la main sur nos ciseaux pour nous dire:
--Écoutez donc, qu'est-ce qui fait ça?
Nous écoutions et Mme Dalignac se moquait doucement, à voix basse:
--Ça, c'est un lion qui entre par le trou de la serrure.
Il riait avec nous, et un peu de rouge venait à ses joues.
Un matin qu'il avait vu sortir une petite souris de la caisse à chiffons, il eut presque une colère en exigeant que Duretour allât tout de suite chercher le chat du voisin.
C'était un gros chat né dans l'appartement d'à côté et qui n'avait jamais vu de souris. On le rencontrait souvent sur le palier où il recherchait les caresses des ouvrières. Aussitôt entré, il sauta sur les machines, et il fit le tour de l'atelier en flairant dans tous les coins, puis, quand il eut tout vu, il se fourra dans un casier vide pour y dormir à son aise.
La petite souris se doutait du danger. Elle montra plusieurs fois son fin museau entre le mur et le dessus de la cheminée, mais elle n'osa pas aller plus loin. Puis comme le gros chat dormait toujours, elle s'enhardit et traversa l'atelier pour gagner la cuisine.
Elle recommença les jours suivants. Elle passait toute menue et vive avec sa jolie robe grise, et Bergeounette, qui la guettait, riait de la voir si adroite.
Pourtant le chat l'aperçut, il sauta lourdement de sa planche et s'en alla derrière elle dans la cuisine. Il revint peu après, mais son allure était changée. Il avançait avec précaution et tout son corps s'allongeait, ses yeux étaient plus jaunes aussi, et il étirait longuement ses griffes. Il fit encore le tour de l'atelier, mais au lieu de retourner à son casier, il se plaça sous un tabouret tout près de la cheminée. Il avait l'air de dormir le nez sur ses pattes, mais l'une ou l'autre de ses oreilles restait constamment dressée, et l'on voyait une raie claire entre ses paupières.
La petite souris ne se pressait pas de revenir, et personne ne pensait plus à elle ni au chat, lorsqu'on entendit un cri si fin et si long que toutes les machines s'arrêtèrent et que tout le monde regarda vers le tabouret. Le chat y était encore, mais il se tenait couché sur le côté, et, sous l'une de ses pattes, allongée, la queue de la souris dépassait et traînait comme un bout de cordon noir. Presque aussitôt le cordon noir s'agita, et la souris s'échappa. Elle n'alla pas loin, le chat lui barra la route et la retourna d'un coup de patte. Elle resta un instant comme morte, puis elle essaya de filer vers la cuisine; le chat se trouva encore devant elle.
Alors elle s'affola; elle voulait fuir n'importe où et n'importe comment, elle tournait ou se lançait dans toutes les directions, et toujours, d'un coup de griffes, le chat la ramenait dans l'atelier. Il y eut un moment où l'on crut qu'elle allait se résigner à mourir, tant elle était tremblante et affaissée. Mais soudain, elle fit face à son bourreau. Elle s'était dressée si vite que son élan avait failli la renverser en arrière; elle resta debout toute frémissante en agitant ses pattes de devant, tandis que sa petite gueule saignante laissait échapper des cris variés et suivis. Et chacune de nous comprit bien qu'elle accablait d'injures l'énorme monstre qui la regardait tranquillement assis en penchant la tête. Puis, comme si elle eût mesuré d'un coup toute sa faiblesse, et compris que rien ne pourrait la sauver, elle vacilla et retomba en poussant une plainte aiguë. Et cela fut si pitoyable que Bouledogue saisit le chat par le milieu du dos et le jeta sur la table. Il redescendit très vite, mais la souris n'était plus là.
Le patron retourna à sa chaise longue, et on ne sut pas s'il était fâché ou content lorsqu'il dit:
--La voilà échappée.
Mme Dalignac respira fort, et ses deux poings qu'elle tenait serrés contre sa poitrine s'ouvrirent brusquement comme si elle-même n'avait plus rien à craindre.
* * * * *
Le lendemain de ce jour on s'aperçut que Gabielle souffrait. Elle arrêtait sa machine et se courbait en deux pendant une minute, puis elle reprenait son travail sans rien dire.
Bergeounette la plaisanta:
--Est-ce que c'est pour aujourd'hui?
Et elle s'offrit à l'accompagner sans retard à la Maternité.
Gabielle avait peur de l'hôpital. On avait beau lui dire que la Maternité n'était pas un hôpital; elle n'en croyait rien. Et, à l'idée d'y aller ainsi, tout de suite, sans pouvoir y réfléchir encore, sa répugnance augmentait, et elle affirma ne souffrir que d'un malaise passager.
Félicité Damoure, qui venait d'avoir un enfant, lui donna raison contre les autres:
--Pardi! Elle a le temps, la pôvre. Quand le moment sera venu, vous lui verrez faire une autre grimace.
Mais comme Gabielle continuait à se plier en deux, Bergeounette lui mit de force son manteau et l'obligea à quitter l'atelier.
Ce fut parmi nous comme un grand événement et la plupart des ouvrières se mirent à la fenêtre pour voir Gabielle traverser l'avenue. Mme Dalignac et le patron firent de même, et je m'approchai pour regarder comme eux.
Un lourd camion attelé de trois chevaux qui montait lentement l'avenue empêcha les deux femmes de traverser immédiatement, et Bergeounette en profita pour se retourner vers nous et nous faire des signes d'adieu. On vit bien que Gabielle voulait en faire autant, mais en se retournant ses deux pieds échappèrent à la bordure du trottoir, et elle tomba à la renverse devant l'attelage.
Il y eut des cris. Le cheval de flèche recula, se cabra et monta sur le trottoir. Puis on vit Bergeounette saisir la bride des chevaux pendant que le conducteur debout sur son siège tirait à pleines mains sur les guides.
Des gens accouraient, mais déjà Gabielle se relevait sans aide et se secouait.
Mme Dalignac n'avait pas attendu la fin pour courir en bas. Elle soutint Bergeounette autant que Gabielle, et toutes trois remontèrent lentement.
Les yeux vifs de Bergeounette s'écarquillaient, et son visage brun avait pris une teinte terreuse:
--Jamais je n'ai eu si peur, avoua-t-elle.
Et comme elle ne perdait jamais l'occasion de se moquer d'elle-même autant que des autres, elle exagéra sa faiblesse avec des mots et des grimaces qui ramenèrent bruyamment la gaîté.
Gabielle riait. Elle n'avait pas voulu s'étendre sur la chaise longue du patron, et elle refusait le cordial que Mme Dalignac lui offrait. Elle riait sans bruit et son rire avait quelque chose de surnaturel. La pâleur de son visage avait aussi quelque chose de surnaturel, et n'était pas plus agréable à voir que son rire, mais toute la dureté de ses traits était partie et son regard redevenait doux et confiant. Elle reprit sa machine et il ne fut plus question d'accouchement ce jour-là.
Il n'en fut pas davantage question le lendemain ni les jours suivants. Et si Gabielle se pliait encore en deux de temps à autre, elle ne se plaignait pas, et sa machine ne faisait pas moins de bruit que celle des autres.
Huit jours étaient déjà passés lorsque M. Bon vint faire sa visite au patron. Parce qu'il s'était intéressé à Gabielle, le patron lui raconta sa chute comme une histoire drôle, mais M. Bon ne trouva pas l'histoire si drôle et il avança un peu la tête dans l'atelier pour regarder Gabielle. A peine l'eut-il regardée que ce fut comme un nouvel accident qui arrivait. Il se pencha sur elle, la saisit à l'épaule et avant qu'elle ait pu résister, il l'entraîna vers la porte.
Les fenêtres s'ouvrirent comme la fois d'avant, et l'on vit Gabielle moitié tirée, moitié portée par M. Bon jusqu'à une voiture qui s'éloigna aussitôt.
Tout le monde crut à un accouchement précipité. Gabielle elle-même avait dû y croire; car à son passage dans la pièce de coupe, elle avait tourné vers nous un visage désolé. A cet instant seulement j'avais remarqué ses paupières violacées et ses lèvres d'une couleur si sombre qu'elles en paraissaient noires.
M. Bon ne tarda pas à revenir chercher son chapeau qu'il avait oublié. Il eut un haussement d'épaules plein de mépris pour notre ignorance, quand il dit un peu rudement:
--Elle porte son enfant mort depuis le jour de sa chute.
Après une semaine on sut que Gabielle échapperait à la mort, et qu'elle avait supporté ses souffrances avec le plus grand courage.
Le dimanche suivant, à l'heure de la visite aux malades, je retrouvai Bergeounette à la Maternité. Il ne fallait pas penser à faire parler Gabielle, mais Bergeounette se rattrapait en posant mille questions à l'infirmière, qui nous retenait à l'écart du lit de la malade.
La dernière question fut celle qui nous intéressait le plus:
--Était-ce une fille ou un garçon?
L'infirmière n'avait pas songé à s'en informer, et ses deux mains ensemble firent un geste d'indifférence quand elle répondit:
--Ce n'était qu'un peu de chair en décomposition.
A peine dehors, Bergeounette me prit le bras pour dire:
--Quelle chance pour elle que cette chute.
Elle ajouta avec le ton grave qu'elle avait parfois:
--L'enfant s'en est allé comme le père était venu, sans que Gabielle ait vu la forme de son corps ni la couleur de son visage.
XV
Maintenant le patron restait au lit avec la fièvre. Son état s'était aggravé à la suite d'une grosse pluie d'orage que nous n'avions pas su éviter, et qui nous avait retenus trop longtemps sous un arbre du Luxembourg.
M. Bon s'alarmait de cette fièvre qui ne diminuait pas malgré les soins et les médicaments. Par contre Mme Dalignac n'en prenait aucun souci et continuait à croire à la guérison très prochaine de son mari. Aux ouvrières qui la questionnaient et à Bergeounette qui n'osait plus chanter, elle disait:
--Je l'ai vu bien plus malade que cela.
Églantine, qui était allée chez M. Bon en secret, redoutait tout de ce refroidissement. Elle s'épouvantait aussi de voir Mme Dalignac si tranquille. Rapidement, entre deux portes, elle m'avait dit:
--Ma tante n'entend rien aux maladies. Elle n'a jamais eu un rhume ni une heure de fièvre; et, si mon oncle vient à mourir, elle en sera frappée comme d'un malheur inattendu.
Je voyais bien qu'Églantine avait raison, mais pas plus qu'elle je ne pouvais faire comprendre à Mme Dalignac que son mari était en danger.
Tout le lui indiquait cependant, l'air soucieux et comme en colère de M. Bon, l'égarement des yeux du patron ainsi que le rouge de son visage autrefois si pâle. Mais tout cela ne semblait exister que pour nous. Lorsque Mme Dalignac touchait le front moite et les mains chaudes du malade, elle ne pensait pas à la fièvre et n'en accusait que la chaleur de juillet. Elle en arrivait même à me faire partager sa confiance malgré les avertissements d'Églantine.
L'exemple de Sandrine semblait lui donner raison. «Elle aurait pu guérir avec du repos et des soins», avait dit M. Bon. Le repos et les soins n'avaient pas manqué au patron, sa femme n'avait marchandé ni sa peine ni son courage pour les lui assurer, et maintenant que la machine à broder était reléguée dans un coin et les clientes difficiles éloignées pour toujours, Mme Dalignac croyait fermement que rien ne pouvait menacer la vie de son mari. Et à l'inverse d'Églantine, elle gardait sa douce gaîté et faisait entendre son joli rire.
On était en pleine morte-saison. Les modèles à créer et les courses au magasin occupaient toutes les heures de Mme Dalignac, mais il m'était facile à moi de rester auprès du patron pour prévenir ses moindres désirs. Les autres ne me laissaient pas dans l'embarras. Bouledogue, qui savait faire le ménage vite et bien, se chargeait de mettre de l'ordre et de la propreté dans la chambre, et Duretour, qui surveillait les fioles à médicaments, courait chez le pharmacien dès que cela était nécessaire.
Le patron se montrait heureux de nous voir si attentionnées. Il se fâcha pourtant, lorsqu'il vit Bergeounette grimper sur l'appui de la fenêtre pour nettoyer plus facilement les vitres:
--Eh! n'allez pas vous casser les pattes, espèce de grande sauterelle.
Et il ajouta en la forçant à descendre:
--Pour ce qui me reste de temps à les voir, vos vitres.
Il aimait le bruit de l'atelier, et pour n'en rien perdre, il m'obligeait à laisser toutes les portes ouvertes.
Quelques ouvrières seulement étaient là. Et seule la machine de Bouledogue faisait entendre le claquement de sa pédale. Dès qu'elle s'arrêtait, le patron s'inquiétait, mais lorsque Bergeounette chantait, il s'asseyait sur le lit et se retenait de tousser. Un autre bruit, qui revenait par intervalle, retenait toute son attention. C'était un bruit dur, tenace et appuyé:
Crrran, crrran, crrran. On eût dit une forte mâchoire en train de broyer de la chair et des os. Ce n'était que les grands ciseaux de Mme Dalignac qui accomplissaient régulièrement leur besogne.
De longues journées chaudes passèrent sans apporter le soulagement que M. Bon en attendait.
Le patron se moquait de lui par derrière:
--Il ne voit donc pas que je suis au bout de mon rouleau.
Je le laissais dire et riais avec lui. Tandis que je cousais près de son lit, il me parlait de sa femme. Tout ce qu'il avait à dire sur elle était à sa louange, et si la souffrance venait à lui couper la parole en lui rappelant que la mort était proche, il ne s'en effrayait pas, et me répétait ce qu'il m'avait déjà dit cent fois:
--Avec elle, j'ai eu ma part de bonheur.
A la suite d'une permission de Clément il oublia un peu sa femme pour me parler de mon futur mariage. Il m'en parlait avec des phrases espacées qui n'exigeaient pas de réponse:
--A vivre seul on vit sans joie.
Il laissait passer du silence et reprenait:
--On ne peut pas vivre sans joie.
Mais un jour que sa fièvre était plus forte, il dit soudain:
--Il n'a que de l'orgueil.
J'attendis, ne sachant pas s'il parlait toujours de Clément. Et comme je levai la tête, il dit encore:
--Vous ne pourrez pas être heureuse avec lui.
Tout son corps affaissé semblait céder au sommeil, pourtant il reprit de la même voix sourde et affaiblie:
--Son coeur est comme un chemin brûlé où on ne rencontre ni source ni ombrage.
Dans le bruit et l'éloignement Mme Dalignac n'avait certainement pas pu entendre, et je ne compris pas pourquoi elle entra si vite dans la chambre, et pourquoi elle resta si longtemps à nous regarder l'un après l'autre.
Elle toucha les mains de son mari, l'embrassa au front, et repartit silencieuse comme elle était venue.
Le patron écouta un instant les ciseaux qui recommençaient à mordre, et ses yeux qui s'étaient fermés au départ de sa femme, se rouvrirent tout grands lorsqu'il me dit:
--A vivre près d'elle vous gagnerez sa douceur et son courage.
Je n'osai pas lui demander compte des autres paroles et il ne me parla plus de Clément.
Églantine vint bientôt passer les nuits auprès de son oncle comme j'y passais moi-même les jours. Lorsqu'elle arrivait un peu avant le coucher du soleil, le patron la recevait avec un beau sourire de gratitude, puis il s'endormait lourdement pour une heure ou deux. C'étaient là ses seules heures de vrai repos, car tout le reste de la nuit il étouffait ou s'agitait inutilement.
Pour nous aussi c'étaient les seules heures de vrai repos. Après notre dîner nous nous réunissions toutes les trois dans l'atelier, et, quoique nous n'ayons pas de secrets à dire, nous parlions bas et n'allumions pas la lampe.
Ici encore, j'entendais parler de Clément. Mme Dalignac vantait ses qualités de coeur et exaltait certains traits de son caractère:
--Il est actif et intelligent, et jamais les siens ne connaîtront la misère.
Églantine ne la contredisait pas, au contraire. Elle ajoutait à l'éloge de Clément la tendresse reconnaissante qu'il avait vouée au patron et elle prédisait une bien autre tendresse pour la femme et les enfants qui partageraient sa vie. Mme Dalignac n'oubliait pas non plus que c'était à lui qu'elle devait le bonheur de son ménage. Et comme si la connaissance de son passé eût été un lien qui devait m'unir plus fortement à son neveu, elle conta un soir comment s'était fait son mariage.
Lorsqu'elle avait dû remplacer sa soeur auprès des trois orphelins, les deux fillettes ne lui avaient donné que peu de peine, mais il n'en avait pas été de même de leur frère. Ce gamin de dix ans s'était montré dur, insolent et volontaire. Il ne répondait aux caresses que par des moqueries, et aux reproches que par des accès de fureur qui épouvantaient sa tante et ses soeurs.
Cependant, cet enfant si difficile à manier travaillait bien à l'école, et passait pour un élève docile et respectueux. Sa docilité et son respect n'étaient pas moindre envers Dalignac, le brodeur qui venait presque chaque jour prendre ou rapporter du travail à l'atelier. Et ainsi la jeune mère adoptive avait compris que pour élever un garçon, l'autorité d'un homme était nécessaire.
D'autre part, le brodeur qu'on avait toujours connu effacé et timide avait pris de l'audace en devenant le grand camarade de l'enfant. Il rejoignait la petite famille dans ses promenades du soir, et il ne manquait jamais de courir avec Clément autour des arbres et des bancs.
Les deux fillettes avaient tout de suite fait des suppositions. «C'est moi qu'il veut pour femme», disait Rose, déjà belle comme une fille à marier.
«Si c'est moi qu'il aime, disait à son tour Églantine, il faudra bien qu'il attende que j'aie quinze ans.»
Tout en riant avec les deux soeurs, leur tante pensait comme Rose et faisait pour elle et son jeune frère de beaux projets d'avenir.
Cela avait duré jusqu'au soir où Dalignac s'était brusquement séparé des enfants pour marcher à côté de leur tante. L'air mystérieux du brodeur avait retenu les trois enfants à l'écart pendant tout le temps de la promenade, mais après son départ les deux jeunes filles avaient demandé avec ensemble:
«Est-ce moi qu'il aime?»
«Ni l'une ni l'autre», avait répondu la tante.
Et en riant de leur déconvenue, elle leur avait appris que c'était elle-même que le brodeur venait de demander en mariage.
Ce souvenir, qui apportait aujourd'hui une grande gaîté aux deux femmes, ne fit cependant pas élever la voix à Églantine pour dire:
--Oui, et ton rire alors sonna si clair que j'ai vu pour la première fois tes beaux cheveux à reflets et ta taille bien mieux tournée que les nôtres.
Un peu de silence revint.
Dans la faible clarté qui venait du dehors, je voyais les doigts d'Églantine jouer avec une mèche de cheveux échappée au peigne de Mme Dalignac. Elle l'allongeait doucement, et, lorsqu'elle la laissait aller, la mèche remontait d'un seul coup en s'enroulant.
--Ce que tu n'as jamais su, reprit tout à coup Églantine, c'est le tracas que nous nous sommes donné ce soir-là pour savoir ton âge. Rose ajoutait je ne sais combien de dizaines à ses quinze ans, et moi je faisais des calculs dont je ne sortais pas.
Elle rit tout bas en reprenant:
--A la fin nous avons pensé à ton image de première communion qui était accrochée au mur de notre chambre. Nous n'osions pas décrocher le cadre, dans la crainte d'être surprises par toi, et nous sommes montées toutes deux sur la même chaise avec la lampe. On ne distinguait plus l'écriture, elle s'était comme fondue dans le parchemin et il ne restait que le nom du mois de mai imprimé en grosses lettres noires. Rose passa même un linge mouillé sur le verre du cadre, mais la date de ta naissance n'apparut pas davantage.
Les rires d'Églantine et de Mme Dalignac se joignirent encore, mais quoiqu'ils fussent presque silencieux, je les reconnaissais comme je reconnaissais leurs mains unies malgré l'obscurité. Et tandis qu'elles échangeaient des caresses et des mots affectueux, je pensais à l'image de première communion qui se trouvait à présent dans la chambre du patron. J'en revoyais l'écriture effacée et la date perdue, et j'imaginais les communiants et les communiantes se relevant de la sainte table et se rejoignant par couples comme dans les mariages, lorsque les époux sortent de l'église.
* * * * *
Un autre soir, ce fut toute son enfance que Mme Dalignac nous raconta. Une enfance triste dont elle gardait un souvenir craintif et plein d'amertume.
Sa mère n'avait jamais pu lui pardonner d'être venue au monde alors qu'elle se croyait de par son âge à l'abri de toute maternité. «Tu me fais honte», lui disait-elle.
Et jamais elle ne lui permettait de rire ni de jouer avec les autres petites filles.
Jusqu'à l'âge de six ans, l'enfant avait connu les caresses de son père, mais à la mort du brave homme, elle n'avait plus trouvé autour d'elle que la haine menaçante de sa mère. Au moment de l'apprentissage elle avait dû faire chaque jour un long détour par une rue sale et peu fréquentée pour se rendre chez la couturière qui l'occupait. Son départ comme son arrivée étaient attentivement surveillés, et lorsqu'un jour, entraînée par les camarades, elle avait osé revenir par la plus belle rue de la ville, sa mère l'avait frappée avec un tel acharnement qu'elle avait pensé en perdre la vie.
Et toujours elle entendait ces mots qu'elle n'arrivait pas à comprendre:
«Tu me fais honte.»
Elle grandit pourtant, et avec ses dix-huit ans, la force qui poussait en elle éloignait la crainte que lui inspirait sa mère, et il lui arrivait de rapporter à la maison des airs appris à l'atelier.--Elle cessait vite sous les sarcasmes: «Tu chantes pour attirer les amoureux.»
«Non, je chante parce que je suis gaie.»
Gaie! Comment osait-elle être gaie avec la honte qu'elle traînait après elle.
Mais, voilà qu'un dimanche, en regardant s'épanouir le printemps, la jeune fille avait oublié la honte dont parlait sa mère, et brusquement elle s'était mise à rire. Tout d'abord elle ne sut pas pourquoi elle riait, puis en entendant résonner ce son clair, elle ne le reconnut pas comme son propre bien. Elle crut qu'il venait du dehors comme les hirondelles qui entraient par une fenêtre et ressortaient par l'autre, mais l'instant d'après, elle comprit que le rire était surtout entré pour faire du bruit, car il se haussa, s'étendit et résonna aux quatre coins de la maison.
Il n'alla pas plus loin. Un choc, rapide comme la foudre, s'abattit sur lui et le tua.
--Ce fut ma dernière étape de souffrance, nous dit Mme Dalignac en relevant un peu plus son doux visage.
Elle fit une pause comme si elle prenait le temps de fermer une porte qui n'aurait pas dû être ouverte et elle ajouta:
--La couturière qui m'employait eut pitié de ma bouche enflée, et le lendemain je quittai secrètement le pays pour suivre une famille anglaise.