L'appel de la route

Part 9

Chapter 93,778 wordsPublic domain

--Allons, j’abats mon jeu. Je n’ai aucune envie de m’ennuyer pendant le voyage. Il dépend de vous que nous en jouissions sans arrière-pensée, puisque vous représentez auprès de moi l’autorité, c’est-à-dire, maman. (Il disait maman.) Or j’adore maman, elle m’adore, mais nous sommes aux antipodes. Maman est un homme d’action. Jadis elle menait l’usine à la baguette: aujourd’hui, à défaut de mieux, son empire s’exerce sur les domestiques, sur la pauvre Lapirotte, surtout sur moi. Par malheur, je représente le dernier lot d’ambitions réalisables. Dieu me pardonne! maman rêve pour moi de grand monde, de fortune, enfin d’un tas de choses qui me sont parfaitement indifférentes et même me semblent désagréables. Jugez des désillusions que je procure! Est-ce ma faute si j’aime flâner, si la paresse est mon fait, enfin si la moindre petite fleur bleue me paraît plus enviable qu’une place de ministre? Oh! je me connais, allez! Je sais aussi que je suis très faible, à preuve que, de guerre lasse, j’ai juré d’aller au retour moisir dans une banque... Mais, de grâce, et sous prétexte d’entretenir mes bonnes intentions, allez-vous, le long de la route, m’accabler de sermons? Plutôt que de subir la morale que j’entrevois, je préférerais renoncer à l’Italie!

Je me mis à rire, conquis par un tel mélange de lucidité, de candeur et de rouerie:

--Jurez-moi qu’une fois de retour, vous obéirez aux désirs de votre mère!

Il tendit comiquement le bras:

--Sur quelle tête faut-il prêter serment?

--En ce cas, topons. Bouclez vos malles; on n’en parlera plus.

Il eut une exclamation joyeuse:

--Savez-vous que vous serez peut-être un compagnon aimable?

--Certainement votre ami.

--Je commence à le croire.

--J’en suis sûr!

Et je rentrai surpris que deux êtres capables de s’exprimer l’un sur l’autre avec une telle clairvoyance et se sachant à ce point différents ne doutassent pas cependant que l’avenir fût impuissant à les séparer. J’avais compris, au surplus, que pour madame Manchon, il y avait d’un côté René et de l’autre le reste de l’univers représenté par l’abbé, mademoiselle Lapirotte, ou n’importe qui...

Je n’ai plus qu’à courir pour achever ce qui me fut personnel dans cette histoire.

Trois jours plus tard, je partais avec René et notre amitié commençait. D’elle je dirai seulement que j’éprouvai très vite les sentiments d’un jeune père pour un grand fils et que cette affection m’était rendue.

J’ai gardé aussi de notre commerce durant le voyage un souvenir attendri. René n’était pas uniquement ce qu’il avait dit: il était mieux. Cœur distrait, volontés fugitives, soit: en revanche, que d’élans à l’approche de l’art et toujours le goût du plaisir d’autrui pour arriver à mieux plaire!

Je m’aperçus avec surprise qu’il connaissait peu la vie. L’éducation à domicile, l’habitude prise de se laisser guider par sa mère dans les moindres difficultés quotidiennes l’avaient en fait isolé du monde. Des quelques aventures que lui avait attirées sa tournure, il n’avait rapporté qu’un désir plus conscient de l’amour véritable. La froideur de son frère le laissait sans rancune. «Maman laisse trop voir sa préférence; il y a là de quoi vexer même un curé!» disait-il plaisamment. L’écart des âges,--près de dix ans,--pouvait d’ailleurs expliquer aussi cette attitude dont il avait pris son parti. Il nourrissait enfin une admiration mêlée de soumission clairvoyante à l’égard de madame Manchon: au contraire, il parlait rarement de son père et toujours comme d’un être dont la mémoire est indifférente: la place tenue par madame Manchon n’en était que plus grande.

Un peu avant de rentrer, une lettre informa René des conditions de sa vie prochaine. La banque Chasseloup, de Semur, consentait à l’accueillir et à le traiter en associé. La province seule permet de trouver de ces combinaisons heureuses qui unissent les avantages d’un apprentissage rapide à la dispense de s’immobiliser dans les emplois inférieurs. Madame Manchon n’avait donc pas hésité à accepter le sacrifice d’une séparation momentanée. Au surplus, René, affirmait-elle, trouverait sur place, dès l’arrivée, des relations agréables, car l’abbé Manchon avait pour camarade de séminaire un prêtre de Semur fort répandu, l’abbé Valfour.

René, après sa lecture, jeta la lettre au fond d’une valise et, maîtrisant son humeur, déclara:

--N’y pensons plus: il sera temps d’y revenir une fois en route pour Semur.

Trois semaines nous séparaient à peine de l’échéance. Elles passèrent comme un éclair. De retour à Paris, René venait me voir à peu près chaque jour. J’étais le confident de sa mélancolie: elle cédait aisément devant la moindre plaisanterie. Peut-être, au fond, découvrait-il déjà l’attrait de la liberté.

Enfin, la veille du départ, je fus convié à un dîner d’adieu, en tous points semblable à celui que je viens de décrire. Mêmes convives, mêmes contrastes dans les attitudes: l’abbé plus silencieux encore, madame Manchon un peu nerveuse, Lapirotte assez souriante, René parfaitement gai.

Après le repas, madame Manchon me fit asseoir près d’elle et me remercia d’un ton ému:

--J’apprécie votre tact, me dit-elle; il est excellent que vous soyez devenu l’ami de mon fils. Dans quelques années, je tâcherai de lui trouver la compagne qui me remplacera près de lui et ma tâche sera terminée.

--Pourquoi vous remplacer? répliquai-je en riant: je vois très bien René trouvant à Semur une femme charmante, et vous-même ravie de diriger deux enfants au lieu d’un.

--A Dieu ne plaise! s’écria-t-elle. René, seul, choisirait au rebours du sens commun. Et puis... ce n’est pas pressé...

A défaut du ton qui s’efforçait de rester plaisant, l’expression du visage devenu fermé en disait long sur ce manque de hâte.

--De quoi parlez-vous donc? dit René s’approchant de nous.

--De votre prochain mariage.

--Oh! fit-il à son tour, d’un air comiquement effrayé, n’envisageons pas toutes les catastrophes: Chasseloup, par bonheur, n’a pas d’héritière.

Madame Manchon répliqua:

--Quelles que soient les héritières de Semur, aucune ne vaut qu’on s’y arrête: n’oublie pas que, dans six mois, tu reviendras ici...

Les derniers mots de René, en me quittant, furent:

--Si je fais là-bas des sottises, j’aurai du moins la consolation de vous en aviser. Comptez que j’écrirai souvent.

Il a tenu parole. Presque tout ce qui va suivre est tiré de ses lettres. Je n’ai pas eu, comme Duclos, à quêter jour à jour les éléments d’un drame soigneusement célé par les auteurs: ils me sont venus sans effort, dans ma chambre de Paris, envoyés par l’intéressé devenu historien de la tempête qui devait l’emporter. Et vous ayant ainsi prouvé ma véracité, je n’ai plus qu’à m’effacer pour laisser parler les faits; il est bien inutile, n’est-ce pas, d’y ajouter l’exposé d’impressions personnelles, demeurées par force lointaines et surtout impuissantes à rien modifier?

II

Quatre mois après son arrivée à Semur, René en était au point suivant: installation confortable, vie monotone et chaste, relations clairsemées et couleur de province, ennui de vivre distillé par le contact des chiffres, mais contrebalancé par un optimisme imperturbable et un voyage à Paris tous les huit jours.

Dans son existence, il se trouvait beaucoup de choses indifférentes, une seule insupportable et une dernière agréable.

La chose insupportable était l’hostilité de l’habitant, dont il se sentait enveloppé, hostilité latente et tenace qui lui infligeait l’humiliation de ne pouvoir, pour la première fois de sa vie, désarmer l’adversaire. La chose agréable était la découverte de la campagne de chez nous. Il y trouvait en effet comme un reflet de sa propre image, je veux dire un mélange de séduction et de joie.

Au total, plus d’ennui que d’agrément; toutefois aucune humeur, et une résignation d’autant plus aisée qu’elle ne cessait d’escompter l’imprévu.

Or, un après-midi de mars, si je ne me trompe, il arriva que séduit par la lumière jeune et la tiédeur de l’air, René décida de partir en promenade et fit une longue course.

Comme il était sur le retour, vers quatre heures, à la nuit tombante, le ciel devint d’abord maussade, puis chargé de nues, enfin commença de se déverser en pluie rageuse. Imprévoyant à l’ordinaire, René avait pour seule protection un manteau léger. Par bonheur, la gare se montrait proche: il put l’atteindre, s’y abrita et, résigné, attendit une accalmie qui ne vint pas.

Il paraît qu’à Semur la gare est à vingt minutes de la ville. C’est aussi une gare à peu près sans trains et sans voyageurs. Il n’est pas question d’y trouver une voiture.

Regardant l’averse qui se prolongeait, René décida:

--Prenons patience; il est vrai que je dîne ce soir chez les Traversot, mais le repas est pour sept heures: d’ici là, j’aurai revu le ciel à sec.

Et il songea aux Traversot. Il connaissait madame pour lui avoir rendu une ou deux visites, monsieur pour l’avoir aperçu dans la rue, et la fille point du tout. L’invitation reçue était donc la première. Il la devait à l’abbé Valfour qui avait promis de le venir prendre, ayant à cœur de l’introduire lui-même dans les salons de l’hôtel de Thil.

«Invitation doublement précieuse, avait dit l’abbé, car les Traversot reçoivent peu et seulement à bon escient.»

Précieuse ou non, elle occuperait un soir. Il n’est jamais non plus désagréable de se rendre en pays inconnu. Si par hasard on y trouve mieux que son attente, la surprise enchante: sinon, la déception est nulle.

Une demi-heure avait passé sans que s’altérât la bonne humeur de René, sans qu’aussi âme qui vive parût dans la gare, quand une femme entra, vêtue de deuil et un paquet à la main. A grand-peine, elle découvrit un employé, expédia le paquet, et s’apprêta à repartir.

Bien qu’enveloppée dans un manteau de pluie, coiffée de crêpes et à peu près invisible, cette femme avait une tournure jeune et la mise avenante.

La voyant ouvrir un parapluie, René, qui sentait l’ennui le gagner, eut alors une idée plaisante et l’abordant:

--Mademoiselle, dit-il, il est d’usage que, par un temps de déluge, les hommes offrent aux femmes leur parapluie. Si vous rentrez dans Semur, serait-il indiscret de vous prier d’inverser les rôles en m’accordant une part d’abri sous le vôtre?

Reconnaissez que de tels propos sont de ceux dont on serait le moins tenté de se défier, et qui vraiment semblent, entre tous, sans conséquence: après eux, cependant, l’avenir de deux familles était joué. On croit ne pas avoir bougé, déjà on roule dans le gouffre. Ah! les moyens du destin sont simples! S’ils ne l’étaient pas d’ailleurs, on les reconnaîtrait tout de suite, et ce ne serait plus le destin.

Étonnée qu’on lui parlât, la femme tourna la tête avec un air de crainte. La vue de René la rassura. Nul doute qu’il n’eût été aperçu maintes fois auparavant par celle dont il sollicitait les bons offices. Qui sait même si la requête ne fut pas accueillie avec empressement? Quoi qu’il en soit, la réponse vint aussitôt:

--Volontiers, monsieur, à condition que vous accepterez de porter vous-même cet objet encombrant que le vent, tout à l’heure, s’obstinait à vouloir retourner.

--Cela va de soi, fit René. Bien qu’il n’y ait personne, sauf nous, à se hasarder dans pareille tempête, vous aurez ainsi l’air d’être mon obligée et les convenances seront sauvegardées.

Elle eut un petit haussement d’épaules:

--Simplement, ce sera commode. Les convenances me sont indifférentes.

Il prit le parapluie, le tendit à bout de bras pour protéger sa compagne imprévue et, côte à côte, ils partirent...

On n’avait pas avancé de vingt pas que, pour éviter de choir dans les flaques, l’un dut aller à droite, l’autre à gauche. Il en résultait que René était au sec et la femme à la pluie.

--Je crois, dit-il, que la sagesse serait de rester à mon bras.

La femme répondit encore avec la même décision:

--En effet, je le crois plus pratique.

Ayant fait comme il demandait, ils marchèrent désormais collés l’un à l’autre pour mieux tenir tête à l’ondée. Le bras de l’inconnue pesait sur celui de René juste assez pour laisser apercevoir son ferme contour, mais sans abandon qui eût donné du plaisir.

Résolu à ne pas remercier sa compagne par un silence gênant, et égayé par l’aventure, René reprit:

--Il est bien heureux que les convenances vous soient indifférentes.

--Pourquoi?

--Ce que vous m’accordez est fort compromettant.

--Vous avez peur pour vous?

--Pour tous les deux.

--Hé bien! monsieur, si, à la réflexion, vous pensez avoir commis une sottise en me demandant service, vous êtes libre de me quitter à l’entrée du faubourg. Je ne voudrais à aucun prix que votre réputation fût atteinte, parce qu’on vous aurait aperçu à mon bras.

Raillerie ou aveu discret d’une profession douteuse? René brusquement se demanda: «Qui est-ce?» L’aisance avec laquelle on avait accueilli son escorte, la liberté qu’on offrait de lui rendre, indiquaient pour le moins des allures inaccoutumées en province, dans la bonne société. D’autre part, la distinction du ton, le tour aisé, marquaient l’usage du monde. Pour décider, il eût suffi sans doute d’apercevoir le visage: mais allez découvrir un visage sous des crêpes, et quand les becs de gaz, espacés de loin en loin, servent à jalonner la route plutôt qu’à l’éclairer!

Il fallait cependant prendre parti: au risque de se tromper à fond, il prit l’aveu pour bon.

--Me lâcher au Bourg-Voisin, s’écria-t-il allégrement; voilà qui tomberait mal, quand je compte au contraire vous prier de faire peut-être un détour pour me ramener à ma porte!

--Vraiment! vous souhaitez à ce point de n’être pas mouillé?

--Je souhaite surtout profiter de votre compagnie.

--Oh! la compagnie d’une inconnue!...

--Il ne tient qu’à vous de ne plus l’être. Qui dois-je remercier de m’abriter de la pluie en me procurant une heure charmante?

La femme eut un rire discret:

--Mille regrets: je sauve les messieurs qui se noient, mais ne leur dis pas mon nom.

--Même s’ils insistent pour le connaître?

--Dans ce cas, de préférence.

--Voilà qui est absurde!

--Très sage au contraire. Le bien qu’on fait au prochain ne se pardonne que s’il est anonyme.

--Si je tenais pourtant à vous être reconnaissant?

--Je ne goûte pas ce genre de sentiment.

--Alors, restent les autres.

--Quels autres?

--Tous, y compris l’amour...

--Voulez-vous avoir l’obligeance de me rendre mon parapluie?

--Prétendez-vous me renvoyer sous l’averse?

--Plutôt que d’aborder les sottises, je n’hésite pas.

--Je me tairai donc.

Imaginez ceci dans les bourrasques, les répliques ramassées au vol, pour être renvoyées de même, comme avec des raquettes, un libertinage discret se jouant sous les mots, la jeunesse irrésistible de deux voix qui ne cachent pas leur amusement, et comprenez que, trompé au jeu, René se soit laissé entraîner: quel autre à sa place n’aurait agi de même?

Il reprit donc après un temps de silence affecté:

--Est-il défendu aussi de parler de la ville, en général?

--Autant vaudrait peut-être nous entretenir des giboulées de mars.

--Puisque vous habitez ce lieu paisible, comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontrée?

--C’est probablement que vous regardez mal.

--Je vous demande pardon: je ne manque jamais de regarder une femme.

--Il paraît que non.

--... A moins qu’elle ne soit tellement laide, évidemment!...

--Ce doit être mon cas.

--Vous vous calomniez.

--Qu’en savez-vous?

--Votre démarche suffit: parions que vous êtes ravissante.

--Vous perdriez.

--Parions toujours... et levez votre voilette.

--Le Ciel m’en préserve! Pour une fois où je fais illusion, je tiens à ne pas dissiper le charme.

Dans l’ardeur du dialogue, ils avaient ralenti le pas et même oublié que le ciel se répandait en cataractes. A ce moment, une rafale plus violente les enveloppa de son humidité glacée. D’instinct, la femme se serra contre René.

--Vous ne prenez pas froid, j’espère, dit celui-ci anxieux.

--Non.

--Le parapluie à deux est une solution moyenne qui, selon la règle, ne garantit personne.

--Voilà un remords tardif.

--Il n’en est que plus cuisant. En vérité, je suis confus de vous protéger si mal et j’aimerais vous protéger tout à fait.

--Comment l’entendez-vous?

--A votre gré.

--Ah! pour le coup, que deviendrait, dans la ville, votre réputation?

Une nouvelle rafale, pire que la première, les enveloppa. Avant de céder enfin, l’ondée prétendait balayer tout ce qui avait mine de la braver. Ils durent s’arrêter, attendre un instant sans parler. Abrités sous le parapluie, que secouaient de violents ressauts, ils mêlaient presque leurs souffles. Des amants n’eussent pas été plus étroitement blottis.

Soudain le vent expira, tel une bête hors d’haleine. Un calme de mort s’abattit alentour. La tempête venait de s’enfuir, ne laissant après elle qu’un peu de pluie fine à travers la brume redevenue tiède.

Surpris par un changement si rapide, ils s’attardèrent dans la même position, juste assez pour sentir leurs cœurs battre: puis la femme tenta de dégager son bras.

--Je crois, murmura-t-elle, que c’est terminé.

--Où demeurez-vous? demanda brusquement René.

--Que vous importe?

--Puisque le temps est remis, n’est-ce pas le moins que je vous escorte jusqu’à votre domicile?

--Je vous en dispense.

--Et si je vous suivais?...

--Avisez-vous-en!

--Alors, votre adresse?

--Non.

--J’enrage de ne savoir qui je dois remercier!

--Je vous ai déjà dit que mes charités sont anonymes: mais voici qu’il ne pleut plus, rendez-moi mon bien comme je vous rends la liberté.

En même temps le bras de l’inconnue parvint à se détacher tout à fait, mais René n’était pas disposé à obéir. Ils continuèrent de marcher, cette fois séparés, cependant qu’on ne savait quoi de trouble semblait se glisser entre eux.

--C’est bien rue Saint-Jean que vous allez? reprit-elle quand elle comprit que René avait résolu de persister dans son escorte.

Il ne put réprimer un mouvement de dépit:

--Ainsi, vous connaissez qui je suis, et vous prétendez garder pour vous tout ce qui vous concerne, fût-ce votre prénom? Lequel est-ce? Marcelle?... Yvonne?...

Un nouveau rire railleur interrompit l’énumération.

--... ou Colette, ou Thérèse... Choisissez.

--Thérèse, en effet...

--Pourquoi pas Colette?

--Parce que, telle que vous êtes, vous ne pouvez que parler gaiement de choses graves.

--Vaudrait-il mieux parler gravement de choses gaies?

--Soit: je me résigne. Je me contenterai d’une seule réponse à une question... générale.

--Gardez-la pour vous: elle doit être indiscrète.

--Aimez-vous?

--Ceci, en effet, passe la mesure!

--Qui que vous soyez, pourtant, vous devez bien conjuguer le verbe, comme tout le monde. Le temps seul diffère: passé, présent ou futur. On aime, on a aimé, ou on aimera!

La femme cette fois se tut. René s’enhardit:

--Si vous avez besoin d’un professeur...

Et se rapprochant d’elle:

--Après tout, je ne suis pas très fort en grammaire, mais à deux, on tournerait les pages et la leçon irait d’elle-même...

La femme persistait à se taire. Il était possible que cette audace lui plût. Sait-on jamais quelles émotions contradictoires traversent un cœur? Les plus honnêtes, à une heure donnée, écoutent complaisamment la voix de la folie, quitte à s’enfuir ensuite, et même à regretter d’avoir fui.

--Vous ne parlez pas?... De grâce, ne vous hâtez pas ainsi. J’aperçois déjà Notre-Dame: que j’aie le temps de m’expliquer un peu... Vous imaginez peut-être que je suis heureux? vous vous trompez. Si vous vous doutiez seulement comme il est triste, chaque soir, de rentrer dans une chambre déserte, et de contempler des chenêts, en tête-à-tête eux-mêmes avec des bûches! Que de fois j’ai rêvé d’un hasard, tel que celui-ci, qui mettrait sur ma route une amie... oh! pas n’importe laquelle!... pareille à vous, dont le rire serait gai et l’âme profonde, tour à tour jeune et réfléchie, ironique et pitoyable... Supposons qu’après l’avoir longtemps attendue, je la rencontre enfin, et qu’elle soit là... Ce n’est qu’une supposition... Avec quelle ardeur alors je la supplierais de s’arrêter un instant, de rester silencieuse si cela lui plaît, et de m’écouter! Ensuite?... ensuite, je reprendrais son bras, doucement je l’attirerais vers moi pour qu’elle sentît mon cœur battre, je pencherais sa tête et malgré le voile...

Tout en parlant, il faisait comme il disait, ramenait à lui le visage de l’inconnue, et celle-ci, devenue tout à coup passive, comme soustraite à la réalité, ne résistait pas. Une seconde, elle ferma les yeux, eut l’air d’appeler le baiser qui s’approchait: mais brusquement, René la sentit se raidir.

--De grâce, fit-elle d’une voix défaillante.

--Il n’est plus temps! Veux-tu?...

Victorieux, il venait d’atteindre la bouche convoitée, y appliquait la sienne et même crut sentir qu’un abandon consentant et apaisé répondait à sa prise imprévue... Soudain le réveil, un recul violent... D’un effort désespéré, l’inconnue s’est soustraite à l’étreinte, se rejette à l’arrière. A distance, ils se regardent, avec l’expression étrange qu’ont les gens, réveillés subitement par un coup brutal frappé au dehors, et René songe: «Me serais-je trompé? Ne serait-elle pas ce que j’ai cru?» Elle, de son côté, après avoir à demi relevé sa voilette, passe une main crispée sur sa bouche. Un intervalle suit, incertain... Enfin, d’une voix sourde, où l’on ne saurait ce qui l’emporte de la rancune, de la raillerie ou du mépris:

--Compliments, cher monsieur! vous avez une manière bien à vous de reconnaître les services qu’on vous rend! Il est possible que j’aie profité d’une heure d’incognito pour laisser courir les mots sans me soucier de leur valeur. Il n’y a pas tant de distractions dans l’existence! Malheureusement, j’avais oublié que, dès qu’une femme est près d’un homme, il se croit obligé d’offrir son amour, et lequel!... Ce qui vient de se passer en fixe la qualité. Merci bien.

Il tenta de l’interrompre:

--Je vous conjure de croire que les sentiments que j’exprime...

Mais à son tour, elle coupa la phrase et de plus en plus ironique:

--Mon parapluie, je vous prie... Il est curieux de voir comme certaines phrases paraissent tout à coup ridicules, quand on les accole à celles de la vie réelle... Là... nous voilà quittes, ou plutôt, nous ne pouvons plus l’être. La vie, décidément, est bien toujours pareille: quel que soit l’agrément de la promenade, les uns reviennent trempés et les autres au sec.

--Quand vous reverrai-je? interrompit de nouveau René que ce persiflage achevait d’exciter.

Elle haussa les épaules et s’éloigna sans répondre.

--Il ne sera pas dit... reprit René, se précipitant pour la rejoindre.

--Un pas de plus et je sonne au hasard pour appeler du secours, fit-elle encore se retournant.

Cette fois, il n’y avait qu’à obéir. Immobile, déconcerté, il la suivit des yeux, jusqu’à ce qu’il l’eût vue disparaître. Ensuite, il écouta le bruit des ruisseaux qui achevaient de se déverser dans l’égout, ne vit plus autour de lui que des pavés ruisselants, une solitude complice:

--Singulière fille! murmura-t-il. Dommage d’en rester là... Mais qui est-ce? Bah! je la retrouverai peut-être... et sinon, je lui devrai toujours un retour distrayant.

A ce moment, l’horloge de Notre-Dame commençait de sonner.

--Quoi! Six heures et demie? Quel retard pour se présenter chez les Traversot!

Sa légèreté reprenant le dessus, il ne pensa plus qu’à regagner du temps. A grands pas, il atteignit son domicile...

Depuis un quart d’heure déjà, roulé dans un grand manteau de pluie, pareil à un ballot d’étoffes que surmontait, en guise d’étiquette, une boule ronde et rose qui était sa tête, l’abbé Valfour faisait les cent pas devant la porte. A la vue de René, il eut un geste soulagé:

--Je commençais à désespérer!...

--Excusez-moi, dit celui-ci; bloqué par l’averse, j’ai laissé passer la consigne: heureusement, je suis leste. Montons.

Puis, parvenus au salon qui précédait la chambre: