Part 8
--Alors, vous avez connu aussi sœur Thérèse du Sacré-Cœur, quand elle était dans le monde?
Vous suivez, n’est-ce pas? ces questions et ces réponses que nous jetions dans le vide de la pièce. Rien de plus inoffensif, en apparence. A moins de gémir sur le temps, quels autres propos tenir? Cependant, grâce à eux, nous courions à l’abîme!
L’abbé n’avait pas terminé sa phrase que déjà M. Lormier intervenait:
--En effet, le docteur a connu ma fille, beaucoup plus que vous ne le pensez: il sait même qui est l’_autre_!
Incertain, l’abbé releva la tête pour considérer M. Lormier. Il cherchait à comprendre.
--C’est vrai, dis-je à mi-voix, j’oublie que vous ignorez... M. Lormier désigne ainsi la personne à laquelle sœur Thérèse fait allusion dans ses dernières confidences; mais, contrairement à ce qu’il suppose, je ne pourrais lui fournir aucun renseignement à ce sujet.
--Ah! répondit l’abbé, du moment que vous êtes au courant des confidences de sœur Thérèse, je me permettrai de remarquer qu’il y faut moins voir l’expression d’une réalité positive que celle d’une admirable humilité et de touchants scrupules.
Il s’adressait à moi; néanmoins, il s’exprimait comme si son conseil devait aller ailleurs, et sa voix avait pris une assurance qui m’étonna.
--Compris, dit M. Lormier; si bien que, venus l’un et l’autre m’offrir des consolations dont je n’ai que faire, vous êtes résolus à ne point répondre à la seule question qui m’intéresse!
Une double exclamation suivit:
--Quoi, monsieur! vous cherchez...
--Allons-nous recommencer?
--Si je ne prétendais pourtant connaître enfin la vérité, vous aurais-je laissés entrer chez moi? s’écriait de son côté M. Lormier.
Puis, tragique, tant son ironie demeurait glacée:
--Avouez, poursuivit-il, que la situation est pour le moins piquante. Nous sommes trois ici, dont deux étrangers. Un drame intime a ruiné la vie de ma fille et la mienne. Qui devrait être au courant, sinon moi, le père? Point! Seuls, les étrangers possèdent ce privilège. Le docteur, j’en ai la conviction, sait tout. Quant à vous...
--Moi? interrompit l’abbé.
--Oui, vous... osez nier que vous ayez été le confident de ma fille! Bien mieux, du jour où elle devint votre pénitente, ai-je rien connu d’autre que ce qu’il vous a plu de l’autoriser à me dire?
Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je crus en effet qu’il entrait! L’abbé enfin se levait. Une volonté contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde, bien que libérée déjà des incertitudes antérieures:
--Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles, vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui... avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la pénitence, chacun s’occupe de soi: la Providence s’avise du reste!...
Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent? Rejetant le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs: un front altier, des lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à baisser, un ton de maître... C’était une transformation telle qu’on hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait: «Est-ce toujours lui?» On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.
Il poursuivit:
--Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr... Ceci pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt, l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident, oseriez-vous me résister? Hé bien! je vais plus loin: assuré de remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de celle qui l’a gardé!
Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec quelle puissance elles avaient retenti! Après cela, qu’ajouter? M. Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne meurent pas sans soubresauts.
--Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé, que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je le dois?
Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité:
--Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent, celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a fait. Une seule chose compte: la souffrance en elle-même, et le mérite qu’elle nous acquiert.
Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.
--Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait!
--Une semence divine, oui, monsieur.
--Parce que vous croyez en Dieu!
--Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que par la souffrance.
--Il suffit, monsieur l’abbé: contemplez donc une fois au moins un homme en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne aujourd’hui, la vôtre demain...
L’abbé interrompit doucement:
--Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.
--Tant mieux pour vous! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de _l’autre_, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici... et je suis là... (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors, n’essayons pas de nous rejoindre... et quittons-nous.
M. Lormier se tourna vers moi:
--Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me plains pas non plus; simplement, pareil au chien qui va mourir, je demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et solitaire...
Après cela, il se tut. De nouveau, il y eut un grand silence. L’abbé, immobile, semblait redevenu le pauvre homme du début, timide et incertain. Moi, je m’étais levé, hésitant à obéir, et percevant avec découragement l’inanité de nouvelles paroles.
Je ne me rappelle plus ensuite quels furent nos adieux. Il est possible que l’abbé ait dit:
--N’importe! je reviendrai.
A quoi M. Lormier dut répondre avec effroi:
--Que m’apporteriez-vous?
Puis, je me revois tenant la rampe de l’escalier. En avant de moi, l’abbé, qui descend, balaye les marches avec sa soutane flottante. Derrière, la porte de M. Lormier est demeurée entr’ouverte, probablement pour permettre à la fille de service, quand elle viendra, d’entrer sans déranger. On ne voit plus M. Lormier; mais ce qui paraît du garni devenu son refuge, clame la détresse. J’ai l’impression de laisser derrière moi la plus grande douleur humaine que j’aie encore connue, et je me demande: «A quoi sert-elle?»
Oui, à quoi bon tant de souffrance? Où mène-t-elle? Vous prétendiez en commençant qu’elle épure et perfectionne: par elle M. Lormier n’a appris que la révolte, l’envie et l’incrédulité. Singulière moisson, si la semence est divine! Pourquoi d’ailleurs Lormier plutôt que vous, ou moi, ou n’importe qui? Le dieu qui préside au choix est-il le hasard aveugle ou un roi cruel qui s’ennuie? Maintenant que le temps est écoulé, comme je comprends aussi qu’au naufrage d’une pareille existence une seule pensée ait d’abord survécu: vérifier ce qu’était devenu _l’autre_. Le bonheur de _l’autre_! voilà bien le corollaire attendu, qui eût complété l’injustice universelle... Mais n’ai-je pas, moi-même, et le premier, contribué à priver Lormier d’une satisfaction si dérisoire? Quand j’affirmais que tous, spontanément et sans volonté de mal faire, nous fabriquons de la douleur pour ce qui nous approche!
Si maintenant vous souhaitez apprendre ce qu’est devenu M. Lormier, je dois avouer que je l’ignore. Est-il mort comme il souhaitait «à l’abri des regards et solitaire»? Peut-être. Vit-il toujours? Il est possible... Et ceci aussi m’est un remords: des deux hommes qui le quittèrent ce jour-là, n’étais-je pas celui qui devait dire: «Je reviendrai», plutôt que l’abbé?
Au fait, j’oublie que je n’en ai pas fini avec lui.
Sur le trottoir, et au moment de nous séparer, je l’entendis murmurer de sa voix tremblotante et gênée:
--Croyez-moi: sa fille le gardera demain comme elle le fit aujourd’hui; le dernier mot n’en est pas dit...
--Quel dernier mot?
Il ne répondit pas. Alors, cédant malgré moi à une curiosité absurde:
--En tout cas, monsieur l’abbé, très intéressé par notre rencontre, pourrais-je apprendre à qui j’ai eu l’honneur...
Il m’interrompit précipitamment:
--Abbé Manchon... aumônier du Carmel.
Puis reprenant son idée interrompue:
--Le dernier mot, le voici: le malade crie sous le bistouri, mais après, longtemps après parfois, le mieux commence et la guérison suit. Au revoir, monsieur.
Je ne tentai pas de le rappeler pour l’interroger: tout à coup cette idée venait de me clouer au sol que le confident de sœur Thérèse du Sacré-Cœur, le prêtre résolu à sauver M. Lormier, était le frère de La Gilardière! Calcul suprême d’une amoureuse devenue sainte? vaine coïncidence, ou jeu encore d’un destin avide de préparer de nouvelles souffrances? A vous de choisir: on ne saura jamais!
UN AUTRE RÉPOND
Bien que nous eussions suivi sans l’interrompre le long récit de Pierre Duclos, je n’avais pas tardé à m’apercevoir d’un changement considérable dans la curiosité de Tinant. Condescendante au début, elle était devenue bientôt plus attentive, puis, à mesure qu’on avançait, véritablement passionnée, comme si les faits racontés lui fournissaient un tribut personnel. Je ne fus donc qu’à demi surpris quand, Pierre ayant achevé, j’entendis Tinant demander:
--Est-ce tout ce que tu sais? Tu en es vraiment resté là?
--Sans doute: pourquoi aurais-je caché quelque chose?
Un sourire de triomphe éclaira le visage de Tinant:
--Hé bien! mon cher, tes curiosités ne resteront pas où elles en sont. J’avais promis, quel que fût l’exemple que tu donnerais, d’en apporter un second où la souffrance produirait des résultats inverses: preuve que ce bienfait divin est pour le moins incohérent dans ses effets. Je ne me doutais pas que l’occasion se présenterait si belle! C’est ton histoire que je vais recommencer.
--Mon histoire! s’écria Pierre, stupéfait. Il faudrait pour cela avoir connu Lormier!
--Pourquoi non? quand je dis recommencer, j’entends reprendre les mêmes faits, mais vus de l’autre bord. Sur la rive où j’étais, on n’apercevait pas mieux Lormier que sur la tienne on n’a vu La Gilardière: n’empêche que, prise ainsi par les deux faces, la tapisserie s’éclaire. Grâce à toi, bien des points qui m’étaient restés inexplicables, viennent de devenir limpides comme une eau de source. Parions qu’après m’avoir entendu à mon tour, sœur Thérèse en personne n’aura plus pour vous aucun mystère!
Il y eut parmi nous une hésitation étonnée. Je partageais l’incrédulité de Pierre. Celui-ci reprit, après une courte réflexion:
--Impossible! Tu es dupe d’analogies!
--Il n’y a pas deux sœur Thérèse, ni deux La Gilardière!
--Je me suis servi de noms supposés!
--Rassure-toi, je les garderai: simples masques pour sauvegarder un reste d’anonymat que j’ai percé.
--Cependant tu vivais à Paris, ailleurs encore, mais toujours loin de Semur. Si tu avais eu un ami dans ma ville, je l’aurais su!
--Même s’il était La Gilardière?
Alors, ébranlé, Pierre Duclos se tourna vers moi:
--Que penser d’une telle rencontre?
Je répondis, railleur, bien qu’à demi convaincu:
--Je pense que, faute de lumière, on ne pouvait tirer du cas Lormier des conclusions raisonnables. Tinant sans doute nous les apporte. Le hasard, qui semble toujours cruel, se montre aussi parfois, bien que plus rarement, assez avisé.
--Permettez, reprit Tinant, que je remonte d’abord le cours du temps. Je suis si étonné moi-même de me retrouver ce soir au milieu d’êtres dont l’aventure m’a intrigué jadis et dont l’un, au moins, m’était très cher!
--Hâte-toi, dit Pierre, car l’heure avance: et compte que je t’arrêterai, si je m’aperçois que tu as fait fausse route.
--Je suis donc très sûr d’arriver au bout; mais, encore une fois, quelle étrange sensation que de se heurter à du passé que l’on croyait mort et qui, soudain, se remet à vivre!...
Son visage venait de prendre une gravité qu’il devait garder jusqu’à la fin. Certains d’aller par les mêmes chemins, Pierre et moi avions aussi l’air d’attendre le retour d’êtres familiers, après avoir craint leur disparition sans retour...
I
Avant tout, débuta Tinant, et pour rassurer Duclos, apprenez comment j’ai connu les acteurs.
Au temps où j’achevais mon doctorat, un de mes parents me proposa d’accompagner en Italie un jeune homme pour lequel on cherchait un mentor. Au retour, et le voyage payé, une somme convenable devait récompenser mon agréable labeur.
--Il faut, m’écriai-je, que la compagnie soit bien mauvaise pour qu’elle entraîne une indemnité de retour.
--Point: elle est charmante, mais il importe que la mine revienne, j’espère que tu plairas.
Sur quoi, le lendemain, muni de l’adresse et du nom, je me présentai, rue Monsieur, chez madame Manchon de La Gilardière.
Vieil hôtel d’aspect triste et cossu; mobilier dépourvu de style, mais en bois solides; tentures lourdes et fanées: au total, une grandeur négligée, qui laissait indécis. Toutefois introduit dans la chambre même de madame Manchon, je ne tardai pas à sortir d’incertitude. Je n’étais pas assis qu’une grêle de questions tombait sur mes épaules:
--Quels sont vos projets d’avenir? Comment bouclez-vous votre budget? Quelles ont été jusqu’à présent vos distractions? La philosophie est-elle pour vous une foi ou un gagne-pain?
En dernier lieu seulement, madame Manchon daigna demander si je connaissais l’Italie, et sur ma réponse négative:
--Tant mieux: vous serez ainsi intéressé pour votre compte.
D’où je conclus que ma tête avait plu.
Cinq minutes après, un jeune homme qu’on avait fait appeler se présenta.
--René, dit madame Manchon, voici M. Tinant qui est disposé à voyager avec toi. Il doit être plein d’idées sur l’Italie puisqu’il s’occupe de philosophie. Entendez-vous pour un départ dans la huitaine. M. Tinant dîne avec nous ce soir, cela va de soi.
Je m’inclinai, bien que l’invitation eût plutôt l’air d’un ordre. René dit poliment:
--Nous aurons, dans ce cas, tout loisir pour accorder nos convenances après dîner.
Il ajouta allègrement:
--D’ailleurs, j’espère bien qu’on s’en remettra surtout à la fantaisie du jour. J’ai l’horreur des itinéraires à heure fixe.
Je m’esquivai ensuite, charmé par le sourire du fils, autant qu’étonné des manières décidées de la mère, et j’admirais aussi comme, en trois phrases, peut se manifester l’écart des caractères.
Bien entendu, une fois dehors, je m’empressai d’aller remercier mon parent. Sollicité de me fournir des précisions supplémentaires au sujet des Manchon de La Gilardière, il m’apprit ce qui suit.
Les Manchon, paraît-il, étaient papetiers de père en fils, aux environs d’Orléans. Le dernier venu avait agrandi l’entreprise au point d’en faire une rivale des usines d’Annonay, puis était mort jeune, dans des circonstances mystérieuses, suicide ou accident, on ne savait. Demeurée veuve à trente-huit ans, madame Manchon avait entrepris d’achever l’œuvre commencée par son mari. On vit, non sans quelque étonnement, une femme assumer la direction de nombreux ouvriers, apporter aux affaires une ténacité réfléchie, et la réussite répondre à son effort. La surprise ne fut pas moindre quand, après quelques années, on annonça qu’une société anonyme achetait les établissements Manchon. Libérée, riche, atteignant à peine la cinquantaine, madame Manchon, qu’on commençait d’appeler madame Manchon de La Gilardière, venait de planter là l’œuvre familiale et s’installait à Paris. Depuis lors, elle y vivait, en apparence désœuvrée, en réalité ne s’occupant que de son fils cadet qu’elle adorait. Par une gloriole assez inexplicable, celui-ci ne portait plus que le nom de La Gilardière.
La soirée acheva de m’éclairer sur le présent.
Arrivé très exactement, je vis dans le salon un curé maigre, une vieille demoiselle et René réunis en groupe autour de madame Manchon. Celle-ci m’accueillit avec une satisfaction non déguisée:
--Ravie de vous savoir ponctuel... Au moins, vous ne vous croyez pas impoli en arrivant à l’heure.
Puis, me désignant le prêtre:
--L’abbé Manchon, mon fils aîné.
Elle s’abstint de me présenter à la vieille demoiselle, mais se tournant vers elle:
--Lapirotte, allez secouer la cuisine qui est encore en retard.
Par bonheur pour Lapirotte, on vint annoncer presque aussitôt que le dîner était servi, et l’on passa dans la salle à manger.
Je ne me rappelle pas, bien entendu, les propos qui animèrent le repas. J’aurai en revanche et toujours, sous les yeux, le spectacle des convives.
Madame Manchon d’abord... Installé à sa droite, je ne l’apercevais guère que de profil, sauf lorsqu’elle m’adressait la parole. Surveillant les convives, elle n’intervenait que pour donner des ordres brefs. Ils étaient, chaque fois, scandés par une crispation de la main qu’elle avait jolie et prodigieusement volontaire.
En face de nous, et côte à côte, les deux frères. On imaginait difficilement deux êtres plus divers. René était bien tel que l’a dessiné Duclos: élégant, nonchalant et beau. Son sourire avait une grâce sûre d’elle-même. Le charme est un don qui enchante à la fois qui le possède et qui en approche: René jouissait du sien, en homme qui connaît son pouvoir et pourtant dépourvu de fatuité. Assuré de plaire, il se donnait la peine de conquérir. Enfoncé dans son assiette, l’abbé montrait au contraire une figure ingrate, dépourvue de lumière et plus encore de grâce. Le geste gauche, la parole rare, il semblait toujours sur le point d’éclater en reproches, comme si les mots ou la compagnie ne cessaient de l’offusquer. En somme, l’air d’un voyageur à table d’hôte, que gêne le voisinage, qui peste contre la lenteur du service et compte les minutes le séparant de la liberté.
Au bout de la table, enfin, la demoiselle de compagnie, Lapirotte. Tremblante, effacée, suivant avec une égale anxiété la marche des plats et les crispations de main du tyran, répondant au sourire de René et à l’humeur de l’abbé par des acquiescements tour à tour satisfaits ou navrés, puis s’échappant soudain au point de paraître oublier où elle était, cependant que passait sur ses traits la lueur d’une rancune indéfinissable.
Un monde, ces quatre visages. Derrière leurs expressions variées apparaissaient des âmes si dissemblables, qu’on se demandait par quel miracle elles réussissaient à vivre sous le même toit. Il n’était pas jusqu’aux noms qui ne traduisissent la différence profonde établie entre ces êtres soi-disant unis familialement: et n’était-ce pas déjà un symbole inquiétant que d’entendre nommer le prêtre: M. Manchon; René: M. de La Gilardière, cependant que tous deux entouraient une Manchon de La Gilardière, de concert avec une Lapirotte?...
Mais revenons à ma soirée.
A peine sortis de table, j’arrêtai le départ avec René. J’avais, cela va sans dire, subi comme tout le monde la séduction: au cours de notre rapide entente, j’eus aussi conscience de ne pas lui déplaire. Il nous quitta ensuite sous un prétexte quelconque. Auparavant, l’abbé s’était éclipsé sans bruit. Un signe du tyran congédia Lapirotte, et je me retrouvai en tête-à-tête, de même que le matin, avec cette différence toutefois que le repas excellent m’induisait à l’optimisme, et que j’espérais bien interroger à mon tour.
J’étais loin de compte: tout de suite, madame Manchon me remit au point:
--Du moment que vous me convenez, cher monsieur, me dit-elle, il est nécessaire que vous sachiez exactement ce que j’attends de vous. A tort ou à raison, j’ai l’ambition de faire de René un homme utile. J’avais compté jadis sur son aîné pour reprendre la conduite de l’usine paternelle. Malheureusement, j’ai eu le chagrin de lui voir tourner bride vers la prêtrise. Il restera toute sa vie curé, et même petit curé de petite paroisse ou de couvent; c’est une désillusion à laquelle je me suis résignée sans plaisir: elle demande à n’être suivie par aucune autre. Pour René, il ne saurait être question d’industrie. Vous l’avez vu. Il est chimérique et nerveux: défauts irrémédiables pour qui dirige des ouvriers. D’autre part, sans être dépourvu d’esprit de volonté, il s’abandonne aisément aux circonstances, quitte à leur échapper ensuite par un coup de tête. Heureusement, je suis là pour reprendre la barre. J’ai décidé qu’il serait banquier. Il y a dans la finance une part de hasard et d’invention qui s’accorderont avec ses dons. Le métier, de plus, est mondain, et mène haut, si l’on sait s’y prendre. Dans un an, après apprentissage dans une maison sûre, René aura donc une commandite, ou je l’établirai à neuf, suivant l’occasion. Le voyage que vous allez entreprendre est une concession,--la dernière,--faite à son dilettantisme. Je m’y suis ralliée avec peine, et à condition qu’au retour nous passerions immédiatement aux réalisations d’avenir. Il importe, dès lors, qu’en cours de route la fantaisie ne reprenne pas son vol. Votre influence, à cet égard, doit être décisive. Je compte sur vous pour ramener, si besoin est, l’imagination de René au point de vue solide qui est le mien. Comment? affaire à vous: un philosophe en sait plus que moi sur ce sujet et vous avez le champ libre. René m’écrivant à peu près chaque jour, je me réserve d’apprécier votre action, et même, s’il est utile, de vous faire part de mes remarques...
Tout cela, net, jeté de haut, avec des nuances assez marquées pour ne pas échapper: dédain évident du fils aîné, inflexion attendrie dès que passait le nom de René.
Je m’inclinai sans discuter. Je quittais la cour de l’hôtel quand René me rejoignit.
--Puisque vous vous en allez, dit-il, me permettez-vous de vous escorter un peu, histoire de faire vraiment connaissance?
Et ce que je prévoyais, suivit. Après la mère, le fils.
--Amis ou ennemis? poursuivit-il.
J’affectai de me méprendre:
--De qui parlez-vous?
--Mais de nous, bien entendu.
Il prit mon bras d’un geste cordial, et gaiement: