L'apparition : roman

Part 9

Chapter 91,995 wordsPublic domain

On entendit le remue-ménage des domestiques, en haut. François, le jardinier, parut à la porte du salon, une bougie dans une main, son fusil dans l’autre, puis les trois servantes affolées.

--Madame... Madame... On a regardé par la fenêtre... Il y a un clair magnifique. On a vu. C’est une femme toute seule, qu’a des cheveux dans le dos... Tenez!... la voilà qui recommence!...

--Allons ouvrir!... dit Jacques de Bonnevie, livide.

Le fusil braqué, le jardinier marchait devant. Mais ce fut Jacques qui, la porte ouverte, parla.

--Qui êtes-vous?... Qu’est-ce que vous voulez?...

--Oh! m’sieurs et dames, ne me tuez pas!...

L’inconnue reculait, les mains suppliantes. Elle bredouilla rapidement, en proie à l’effroi:

--J’ai fini par trouver votre château. J’étais passée devant en auto... Il faut que vous veniez vite, vite!... Ils se sont tous battus, là-bas... Il y en a un de tué à coups de bouteille, et Laurent...

Un sanglot l’interrompit. Les doigts aux joues, elle reprit:

--Laurent a un coup de couteau dans le ventre! Il va mourir!

Elle se remit à crier, délirante, en répétant:

--Il va mourir!... Il va mourir!...

Mᵐᵉ de Bonnevie ne sut pas comment elle se trouvait dehors, secouant cette femme aux épaules.

--Qu’est-ce que vous dites?... Qu’est-ce que vous dites?...

Un mélange de chypre et d’alcool l’inondait d’une odeur canaille. Les cheveux défaits de l’autre s’entortillaient autour de ses mains.

--Je suis Fifi, hoquetait la malheureuse, amie de Laurent!... J’ai tout vu. Je vous dis qu’il va mourir si vous ne venez pas le sauver tout de suite!...

Que se passa-t-il? A qui revint l’initiative de la chose. Quelques moments plus tard, le tonneau roulait sur la route illuminée de lune, au galop du cheval fouetté par Jacques. Mᵐᵉ de Bonnevie, à côté de lui, la fille cramponnée derrière avec le jardinier, personne ne disait plus un mot.

Tout était allumé dans le manoir. Mais le silence y régnait.

--Oh!... rugit la fille en entrant. Ils sont tous partis! Ah! les...

Elle n’essayait même pas d’atténuer les ordures que vomissait son indignation.

Hagarde, encore fardée malgré les larmes qui la barbouillaient, à demi-dévêtue, elle montrait, aux lumières, un visage d’environ trente ans, joues molles entre les mèches teintes au henné, petites narines ouvertes, bouche sensuelle, avec de magnifiques yeux bleus, largement bistrés par le vice et le koh’l.

Dans la maison subitement vide, abandonnés au fond de la salle à manger, il n’y avait plus que le cadavre et le blessé, l’un sous la table et l’autre dans un coin, chacun entouré de sa petite mare de sang.

Le désordre de la nappe, chavirée avec sa vaisselle, les chaises brisées, les bouteilles de champagne cassées, disaient la bataille après la fête, éloquence tragique.

Mᵐᵉ Carmin s’était ruée dès le seuil. A genoux près de Laurent évanoui, lui soulevant la tête, elle sentit deux autres mains, brûlantes et douces, mêlées aux siennes. Fifi, la fille, était à côté d’elle, à genoux comme elle.

--Vite!... Vite, François, reprenez la voiture, allez chercher le médecin à la ville!

--Surtout, ne le soulevons pas!... murmurait l’oncle Jacques, penché sur le blessé.

--Ah! si seulement je savais conduire l’auto!... se lamenta Fifi. Ils lui ont laissé la sienne. Je l’ai vue en entrant dans la cour.

Une crise de passion la jeta sur Laurent, dont elle se mit à baiser la bouche avec fureur.

--Mon Laurent!... Ils me l’ont tué!... Ah! je t’aime! Je t’aime!... Depuis trois ans il me battait, il me faisait tout!... Ça m’était égal! C’était mon homme! Moi qui pourrais être sa mère, il n’avait qu’à me regarder avec ses yeux qui font peur, je lui obéissais. Tout le monde lui obéissait, d’abord! C’était un chef, celui-là! Quand il vous regardait un homme, il en faisait un chien. Quand il vous regardait une femme... Ah! les garces!... Elles le voulaient toutes. Et si généreux! Il donnait tout ce qu’il avait! Et peur de rien!... De rien!... Pas plus des flics que des autres bandes! Il réussissait tous ses coups! Il était toujours le plus fort! Il fallait le voir se battre!... Et quand il chantait, avec sa voix qui vous chavirait!... Et ils t’ont arrangé comme ça, toi! Toi!... Laurent! Laurent!... C’est ta Fifi!... Ta Fifi pour la vie, tu sais bien!... Laurent, mon gosse, ouvre-les, tes grandes châsses qui vous décarcassent, qui vous font obéir, même quand on ne veut pas!...

Un frisson parcourut tout le corps de Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Elle le savait bien, elle, qu’ils faisaient obéir, les yeux de Laurent, même quand on ne voulait pas.

Une sorte de rage la soulevait, d’entendre les cris d’amour de cette prostituée qui était «l’amie de Laurent», alors qu’elle, la mère, n’avait jamais rien eu de lui que haine et mépris. Apprendre par celle-là tout ce qu’elle n’avait pas su! «Il chantait donc toujours?... Il avait donc retrouvé sa belle voix?...» Et la jalousie qui la tordait, en cette minute, l’empêchait même de comprendre quelles révélations sur l’existence mystérieuse de son fils ressortaient des propos incohérents de la créature de mauvaise vie.

Cependant, debout à côté des deux femmes à genoux, l’oncle Jacques, lui, hochait lentement la tête.

* * * * *

On ne put le transporter qu’à l’aube. Sorti de son évanouissement, il gémissait, prononçait des mots sans suite.

Un premier pansement, fait sur place par le médecin, avait arrêté le sang.

--Je crois qu’il s’en tirera, Madame... Attendons le chirurgien du chef-lieu. Ma dépêche sera mise à la première heure...

Après les constatations des gendarmes, le cortège s’était mis en route, Laurent à demi couché dans la voiture, les autres à pied.

Fifi suivait aussi, mais elle n’entra pas au château, chassée par le regard des domestiques.

Quand Laurent fut allongé dans le lit qu’on avait en hâte improvisé dans un coin du petit salon, il ne tarda pas à recouvrer tout à fait ses sens; et ses premières paroles furent une série d’injures et de menaces épouvantables. Il continuait le rythme de la rixe.

Ayant enfin compris, reconnu les lieux et les gens, il fit un geste brusque pour se relever. Toutes les mains l’avaient ensemble recouché.

--Laurent!... sanglota Mᵐᵉ de Bonnevie, c’est moi, ta maman... Tu es blessé, mon chéri!... Tu veux bien que je te soigne, dis?...

Il la toisa d’un regard tel qu’elle recula. L’abbé Lost s’était approché.

--Laurent!... Tu me reconnais bien, n’est-ce pas?...

--F...-moi la paix, tous!... vociféra-t-il en essayant des bonds sous les mains qui le maintenaient. Ce n’est pas vous tous que je veux! C’est Fifi que je veux! Où est-elle, la charogne?... Pourquoi n’est-elle pas là?... Je la veux, vous entendez?... Je ne veux qu’elle! Elle toute seule!...

Et comme, frappée à mort, se laissant tomber assise sur une chaise, la mère songea, les dents serrées: «Il l’aime!»

--Allez chercher cette fille!... ordonna le médecin. Il va se faire mourir, s’il continue à s’agiter!

Ce fut silencieusement et comme écrasée de honte qu’elle entra dans ce château, dans ce salon familial, elle, la fille du ruisseau, que la présence du prêtre obligeait à courber la tête. Elle s’était rajustée de son mieux, avait tordu ses cheveux teints, lourdement, sur sa nuque. Et sa robe décolletée et mouillée de vin et de sang, son parfum vicieux, son fard, scandalisaient les fauteuils de tapisserie criarde, ouvrage lent des heures provinciales, exécuté par des mains dévotes.

--C’est toi, Fifi?...

Presque bas, elle répondit:

--C’est moi, Laurent.

--Viens ici. Où étais-tu, chameau?

Il esquissa le geste de la gifle. Puis, comme elle s’agenouillait à son chevet, il dit:

--Donne-moi à boire!...

Et ce fut elle, désormais, elle seule qui le soigna.

Il y eut une visite de la police, en vue d’un interrogatoire. Mais comme le blessé, hurlant, éclatait en injures, le médecin s’interposa:

--Vous reviendrez plus tard...

Ce fut enfin le chirurgien, vers quatre heures du soir.

Dans la salle à manger, tous attendaient, glacés. Fifi seule dut rester avec les deux docteurs, Laurent l’ayant exigé.

--L’opération n’est pas possible, dit le chirurgien en sortant du petit salon. Mon collègue vous expliquera. Ma présence n’est plus utile.

A Jacques de Bonnevie et à l’abbé, qui le reconduisaient, il confia, baissant la voix:

--Il est perdu. Il n’en a plus que pour quelques heures...

Cependant, Mᵐᵉ Carmin, assise à l’écart dans la salle à manger, repoussée là par les yeux de son fils, semblait plongée dans des réflexions obscures. Devinait-elle, avec son instinct de mère, ce que le chirurgien venait d’apprendre aux autres? L’heure du dernier déchirement approchait, après toutes les tortures de sa vie crucifiée. Laurent allait mourir, mourir sans lui avoir pardonné, sans l’avoir jamais aimée. Incapable d’aimer? Non, puisque cette fille était près de lui.

Comme le tuteur et l’abbé revenaient lentement, se dirigeant vers elle avec un visage qui cherchait comment lui dire la vérité:

--Je sais... murmura-t-elle simplement.

Ils furent effrayés de son calme.

L’abbé commençait:

--Il faut que j’essaie... le pauvre enfant!... Que j’essaie de le confesser...

Mᵐᵉ de Bonnevie l’interrompit.

--Attendez un instant, monsieur l’abbé.

Surpris, ils la suivirent. Elle entra dans le petit salon; et, sans oser s’approcher du lit, distante et solennelle:

--Ecoute, Laurent! Je veux que tu comprennes enfin quelle tendresse j’ai pour toi. Puisque tu aimes tant ta compagne...

Elle ravala péniblement le sanglot de son amour maternel et de son orgueil d’honnête femme, à jamais humiliés.

--Puisque tu aimes tant ta compagne, eh bien! moi, ta mère, je te donne mon consentement. Cela peut se faire ici, tout de suite, étant donné ton état... Voilà! Epouse-la, Laurent! Et je l’aimerai bien à cause de toi.

Elle était plus pâle que le mourant. Les yeux fermés, appuyée au mur, elle attendit le mot qu’il allait dire; le mot qu’il ne pouvait pas ne pas dire pour reconnaître le sacrifice suprême qu’elle lui faisait.

La fille, à genoux, les mains sur les yeux, s’était mise à pleurer.

Laurent avait tourné brusquement la tête. Il regarda sa mère. Du fond des mystères de la mémoire, du fond de son enfance déjà lointaine, dédaigneusement, impérialement, sur le ton même qu’avait eu jadis l’oncle Jacques, lors de la scène au pavillon:

--Un Carmine Buonavita, dit-il, n’épouse pas une catin!

* * * * *

Il mourut au crépuscule, après une agonie violente comme toute sa courte existence.

Enfin calme et pour toujours, visage admirable sculpté par la mort, front étrange de faune, mains croisées sur un chapelet ironique, on eût dit qu’il allait, d’un instant à l’autre, se redresser pour quelque flot d’insultes, pour quelque geste d’énergumène.

A sa droite et à sa gauche, deux bougies brûlaient. Sourdement, les sanglots de la mère et de la maîtresse rythmaient le parfait silence du soir. Et comme, debout au pied du lit, l’abbé Lost, consterné, murmurait des prières pour ce mort qu’il n’avait pas pu confesser, Jacques de Bonnevie se pencha vers son oreille:

--J’espère bien, prononça-t-il, que, sur sa tombe, on écrira la vérité.

Le prêtre s’était retourné, surpris. A voix basse, l’historien prononça lentement, les yeux fixés sur le cadavre:

--Lorenzo Carmine Buonavita, dernier du nom, chef de Grande Compagnie.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I.--La rencontre dans le parc 5

II.--Apprivoisement 19

III.--La belle découverte 35

IV.--A boire! 45

V.--Angoisses 55

VI.--L’épouvante 67

VII.--Un frisson dans la nuit 81

VIII.--Une lettre 91

IX.--_Mater dolorosa_ 103

X.--Lorenzo 119

XI.--Le maître 135

XII.--Le scandale 151

XIII.--Des jours 173

XIV.--La Grande Compagnie 199

XV.--Dernier du nom 219

095-1-21.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.

_Pour paraître dans la série de volumes à 3 fr. 50_

=Jehan D’IVRAY= LA ROSE DU FAYOUM. =André LICHTENBERGER= LES CENTAURES (_Nouvelle édition_). =Jeanne LANDRE= LE DÉBARDEUR LETTRÉ. =MIDSHIP= “VENT DEBOUT”. (_Préface de Claude Farrère._)

_Dernières nouveautés littéraires parues dans la Collection des “Œuvres Inédites”_

Chaque volume: 1 fr. 50

=Pierre MILLE= HISTOIRES EXOTIQUES ET MERVEILLEUSES. =Charles FOLEŸ= FIANÇAILLES TRAGIQUES. =Lucie DELARUE-MARDRUS= LES TROIS LYS. =Jeanne LANDRE= UN AUTEUR FOLICHON. =RACHILDE= LA MAISON VIERGE. =J.-H. ROSNY Ainé=, de l’Académie Goncourt LA COMTESSE GHISLAINE. =Pierre VÉBER= LA JOLIE MADAME LIVRAN. =Marcel BERGER= LA DERNIÈRE CROISADE. =Gustave GUICHES= LE PETIT LANCRIT. =Maurice LEVEL= LE CRIME. =Alfred MACHARD= UN MILLION DANS UNE MAIN D’ENFANT.

Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.