L'apparition : roman

Part 8

Chapter 83,770 wordsPublic domain

* * * * *

Un peu de répit suivit. La correspondance échangée entre Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie et le directeur de _l’Ailée_ rassurait la mère, certaine, maintenant, d’avoir des nouvelles en cas d’événement grave. Cependant, elle devait s’attendre à rester des mois sans aucune lettre, ignorant tout de l’existence de son fils.

C’est ce qui ne manqua pas d’arriver. L’hiver passa, puis le printemps vint. Il fallait s’y résigner. Aller à Paris ou bien y envoyer Jacques, c’était risquer de détruire le nouvel équilibre instable où se maintenait si miraculeusement le petit.

Les prières de Mᵐᵉ Carmin se faisaient chaque jour plus ardentes. Dévorée de dévotion, de souci, d’espoir, le geste de plus en plus nerveux, la silhouette de plus en plus mince, elle hantait à petits pas saccadés son château, son parc, l’église. Les gens du village la regardaient avec un respect attendri de pitié. Tous devinaient sa souffrance, tous espéraient pour elle des jours moins durs. On la savait sans nouvelles de son fils effrayant. Et les mères hochaient la tête quand elle passait.

«S’n’ éfant lui en a déjà fait voir de brutales, disaient-elles. Est malheureux pour une dame comme elle, qu’est bien convenable et d’eune si grande famille!»

Le mois de mai, rayé de pluie, faisait ses fleurs sous l’averse, allongeait ses herbes. Un petit coup de soleil passait qui, sous le ciel couleur d’ardoise, illuminait par rangées les ronds pommiers immaculés. Fraîcheurs éclatantes et parfums légers remplissaient la campagne, étourdie de chants d’oiseaux.

Ce fut par un des rares matins sans pluie de ce printemps en larmes qu’on entendit, dans le parc, le bruit impressionnant du moteur.

--Le voilà!...

Toutes les voix criaient. Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, attendit les déboires.

C’était une énorme voiture, la plus grande taille fabriquée par _l’Ailée_, un monstre dévorateur d’espace.

Il en descendit, avec Laurent, deux garçons inconnus, presque aussi jeunes que lui, la casquette sur les yeux et la voix faubourienne.

--Mes amis!... présenta-t-il sans dire leurs noms.

Jacques de Bonnevie était déjà là.

--Quelle bonne surprise! Tu déjeunes avec nous, Laurent? Nous invitons tes amis, n’est-ce pas, Alice?

--Mais certainement... répondit-elle, effarée, sans oser embrasser son fils.

Grandi, la lèvre rasée, les yeux plus fulgurants que jamais sous ses boucles descendues en frange, beau comme un jeune dieu sombre:

--Non!... répliqua-t-il. Nous n’avons pas le temps. Nous avons trop de route à faire. Je suis venu seulement pour leur montrer la case.

Et, sans plus s’occuper de personne, il fit monter les deux petites grouapes, qui ricanaient, intimidées, jusqu’à sa chambre. Il leur ouvrit ensuite les portes de la salle à manger, des salons, puis les emmena dans le parc.

L’oncle Jacques n’osait pas suivre, ni la mère.

--Ma pauvre Alice, mais il a l’air d’une «terreur», ton fils, comme ils disent. Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...

Et, tout doucement, il se frottait les mains, signe de joie.

Tout à coup, Laurent revint au château, tout seul, ayant laissé ses amis dans le parc.

--Je veux dire quelque chose à maman... annonça-t-il.

L’oncle Jacques, discrètement, s’éloigna. Mᵐᵉ Carmin avait compris. Refermée la porte de la salle à manger:

--Tu veux de l’argent, n’est-ce pas?

--Oui.

Elle n’essaya pas de résister. Elle monta, résignée.

Mais, quand elle tendit son billet de cent francs:

--C’est pour rire?... demanda-t-il avec dédain.

--Eh bien!... Je te donnerai encore cent francs. Ça fera deux cents... c’est...

Il l’interrompit:

--C’est cinq cents francs qu’il me faut!

Elle n’hésita qu’une seconde. Le regard gris foncé la magnétisait, plein d’une impatience menaçante. Et voici. Si près de son haleine, elle s’en apercevait: il sentait l’alcool.

--Je...

--Non!... Non!.... supplia-t-elle. Ne te fâche pas. Je vais te les chercher.

Et, sans plus remercier que la première fois, sans dire au revoir, il la quitta.

Cinq minutes plus tard, l’auto ronflait. Les trois amis étaient repartis.

* * * * *

Encore des saisons qui passent...

«Il va avoir seize ans demain...»

Elle pleurait. Ce jour d’automne était triste et ravagé comme une pauvre âme humaine.

Quelques jours plus tôt, elle avait reçu de son fils ce télégramme péremptoire:

«Envoyer d’urgence trois mille francs. Dettes à payer.»

Et elle les avait envoyés.

Seize ans. Des dettes. Est-ce que vraiment il buvait? Et tout le reste qu’on ne pouvait même deviner?... «Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...»

Le dos tendu, la tête courbée d’avance, elle attendait les catastrophes.

* * * * *

Un jour de plein printemps, Jacques de Bonnevie surgit au château, son journal à la main.

--Alice!... Alice!...

La bouche blanche, les yeux creux, complètement aphone, elle demanda:

--Eh bien?... Quoi?...

Oh! spectre de la Justice une fois encore debout devant elle!

--Alice!... Alice!... Regarde! Le portrait de Laurent dans le journal.

La voix coupée du coup, elle ne put même pas articuler ce qu’elle voulait dire.

--Son portrait?... Il... Il a donc tué?...

Mais, avec des gestes frénétiques de vieil enfant fou, brandissant ses feuilles, dansant presque, Jacques de Bonnevie cria:

--Tu ne devines pas, n’est-ce pas? Eh bien, voilà: il vient de gagner la course _Paris-Lisbonne_!

XIV

LA GRANDE COMPAGNIE

--Il va falloir repeindre les persiennes, nettoyer le perron, laver les rideaux, encaustiquer les escaliers....

Mᵐᵉ Carmin, agitée, parcourait tout le château glacé par l’hiver, et que ce beau printemps ne parvenait pas à réchauffer. Tressaillante, elle croyait sans cesse entendre, au bout du parc, le bourdonnement de l’automobile qui, d’une minute à l’autre, allait amener le petit conquérant.

--Comme il va être fier de nous raconter tout cela! Les journaux, c’est très joli, mais l’entendre lui-même!

A seize ans et demi, gagner cinquante mille francs et une voiture de courses, sans compter les sommes versées par les fabricants de pneus, de bougies, de phares, et ainsi de suite, cela vaut bien de passer son baccalauréat!

Un orgueil immense la redressait. Les gens du village la félicitaient.

Elle avait accroché le portrait de Laurent, paru dans le journal, à la place d’honneur, dans le grand salon. Et l’oncle Jacques avait accroché ce portrait, lui aussi, dans son pavillon, avec cette inscription: _Carmine Buonavita, triomphateur_.

Dans le tourbillon de cette course, racontée publiquement en détail, le petit avait dû tout oublier, tout pardonner. Quel tournant dans sa vie, et comme il prenait bien sa revanche!

«Laurent, mon chéri, mon fils à moi...»

Elle avait osé lui écrire, certes! Et, dans cette lettre, tout ce qu’elle n’avait pu lui dire depuis plus de quatre ans s’exhalait enfin, au courant de sa plume exaltée. «Viens vite! Nous t’attendons tous. Je fais faire des travaux au château pour ta réception. Ce sera, enfin, le plus beau jour de ma vie...»

Les deux journées qu’elle passa dans l’attente furent tout enivrées. Le printemps avait l’air de pavoiser pour fêter l’enfant, les oiseaux semblaient chanter pour le glorifier. Mᵐᵉ de Bonnevie connut, ces deux jours-là, le bonheur des mères antiques, quand leurs fils revenaient des jeux, couronnés et suivis par les acclamations.

La nuit, elle ne pouvait dormir, étonnée que la joie la tînt éveillée, au lieu de l’ordinaire chagrin.

Le troisième jour, levée avec l’aube, elle commença de tendre l’oreille. «Je suis sûre que c’est aujourd’hui qu’il va venir!... Heureusement que tout est prêt pour le recevoir!»

Les scintillements du petit matin roulé dans la rosée, les profondeurs du parc, la nage des cygnes sur la pièce d’eau, le gonflement des nuages blancs dans le bleu du beau temps, elle contemplait tout cela, debout derrière sa fenêtre repeinte, seule vivante du château dormant. Elle contemplait cela comme un rêveur, elle qui, jamais, ne s’était attardée aux beautés de la terre.

Elle entendit les servantes descendre, la vie recommencer.

«Tout à l’heure, ce sera l’auto que j’entendrai! Que ce sera beau de l’écouter venir du fond du parc, si vite, si vite que j’aurai juste le temps de descendre en courant!»

Trois coups à la porte.

--Entrez, Clémentine!

C’est l’heure de donner les ordres. Pourvu que François trouve du poisson à la ville, pourvu...

--Une lettre pour Madame!

Elle était devenue toute rouge. Sur l’enveloppe, la marque de _l’Ailée_. Dans un coin, ceci: «Envoi de Laurent Carmin de Bonnevie.»

--Il ne viendra donc pas ce matin!...

Mais elle ne pouvait pas être déçue. Une lettre de Laurent! La première lettre qu’il lui écrivait!

Une espèce de pudeur charmante lui fit souhaiter d’être seule pour lire cela, seule avec son cœur qui lui faisait mal à force de plaisir.

Elle se dépêcha de donner des ordres. Et, Clémentine sortie, Mᵐᵉ Carmin, comme une jeune fille, tendrement, puérilement, embrassa l’enveloppe avant de l’ouvrir.

Que ses doigts tremblèrent sur ce bienheureux bout de papier! Qu’elle eut de peine à l’ouvrir, cette enveloppe adorable!

--Ah?... Qu’est-ce que c’est que ça?...

Il est difficile, parfois, de saisir tout de suite le sens des choses qui arrivent. Mᵐᵉ Carmin ne comprit pas d’emblée.

Dans l’enveloppe, il n’y avait rien que sa lettre à elle, sa lettre à Laurent, non décachetée, intacte.

Elle retourna cela deux ou trois fois avant d’accepter la vérité. Mais, quand elle en fut bien sûre, laissant retomber ses mains, elle resta où elle était, sur sa chaise, la tête si basse, dans une immobilité si complète, qu’on l’eût crue morte subitement, là, sous le coup du camouflet suprême.

* * * * *

Il avait gagné cinquante mille francs, sans compter le reste, et la célébrité. Il avait sa voiture à lui, celle que _l’Ailée_ lui donnait. Pendant plus de deux ans on ne le revit pas.

Mᵐᵉ Carmin, rapidement grisonnante, était maintenant presque une vieille femme. Son visage tragique faisait peur aux enfants. L’oncle Jacques, morne et voûté, continuait ses travaux de maniaque, bien fades au regard de la vie, la vie qu’il avait cru pouvoir lire comme une page, la plus belle page de son œuvre. Laurent disparu le laissait déçu définitivement, doutant presque, à présent, de ce qu’il avait si bien cru la vérité.

Combien de fois, la loupe à la main, examina-t-il la photographie révélatrice, posée à côté de la gravure italienne!

«Voilà... se disait-il. Les enfants ont des velléités qui s’arrêtent tout à coup. Tous les prodiges en sont là. Si Laurent avait continué... Mais il a bien tourné, contre toute attente, et je suis sûr qu’il est en train, avec la petite fortune qu’il a gagnée, de constituer une maison de commerce. Le nom de Buonavita servant de marque à une automobile nouveau modèle, ce n’est pas cela, non, que j’avais rêvé, moi!.... Une seule chose ressemblante: sa haine éternelle contre sa mère. Mais si, pour le reste, il était autrement que je ne le suppose, on en aurait des nouvelles par les journaux. Puisqu’il n’est plus à _l’Ailée_, c’est qu’il est ailleurs, travaillant de son métier, préparant quelque nouveau succès qui nous épatera quelque beau matin...»

Mais le beau matin attendu par l’oncle Jacques fut tout autre.

C’était en plein été, le parc grondant d’insectes, l’espèce de désespoir du grand soleil pesant sur les choses dès sept heures. Les cygnes, fatigués par la chaleur qui, déjà, vibrait à tous les horizons, dormaient, la tête sous l’aile, couchés sur l’herbe de la grande pelouse. Dans les appartements aux persiennes fermées, le silence de juillet régnait seul au château. Mᵐᵉ Carmin revenait de la messe de six heures, fantôme noir au regard funèbre. Chaque matin, depuis plus de deux ans, et quels que fussent le temps et la saison, elle assistait à cette première messe de l’abbé Lost, sombre carmélite civile.

Quatre ou cinq paysans, hommes et femmes, se précipitèrent, comme elle passait la barrière qui sépare l’église du parc.

--Mâme Carmin!... Mâme Carmin!... Oh! si vous saviez!...

--Eh bien?... Qu’est-ce qu’il y a?... demanda-t-elle, essayant de s’intéresser au malheur des autres.

--Mâme Carmin!... Vot’ manoir qu’est sur la route de Fleurbois... qu’ vous avez loué pendant si longtemps à des Rouennais...

--Oui?... Eh bien?...

Le menton en avant, elle acceptait le nouveau déboire. Son avarice inquiète, en la faisant souffrir subitement, souffrir pour _autre chose_, la délivrait un instant de son chagrin majuscule.

--Quoi?... continua-t-elle, les lèvres crispées. Un incendie? Des cambrioleurs?...

--Ah!... Mâme Carmin!...

Ils hésitaient soudain, gênés de savoir ce qu’elle ne soupçonnait même pas.

--Mais enfin!... Allez-vous parler?...

Le plus vieux, alors, s’avança:

--Mâme Carmin, c’est... c’est M’sieu Laurent qu’est r’venu!

Il se dépêcha de finir, effrayé par le visage tendu vers lui:

--Il est r’venu, c’te nuit, tout probable. Et il s’est installé dans le manoir, avec une bande de garçons, et aussi des créatures de ville, Mâme Carmin... Ils ont trois autos dans la cour. Et la vie qu’ils font là n’dans, c’est un carnaval comme y n’ s’en est jamais vu! On entend l’ bastringue jusqu’à mi-route!

Il n’en dit pas plus long. Car la malheureuse, avec des cris aigus, courait déjà vers le château.

* * * * *

Ce fut l’abbé Lost, comme toujours, qui se chargea d’aller trouver Laurent. Dans ce manoir où il scandalisait tout le pays, ce manoir qu’il avait pris d’assaut, où il avait dû entrer par effraction pour s’y installer avec ses amis, il s’agissait d’être reçu d’abord, ensuite de convaincre Laurent qu’il était impossible qu’il restât là, si près du château de sa mère, en compagnie des personnes inavouables qu’on avait vu passer, extravagantes et fardées, dans les rues du village.

Le temps que dura l’absence du curé--deux heures environ--sembla mortellement long à la mère suppliciée, plus long encore à l’oncle Jacques, avide de nouvelles.

Tous deux étaient au petit salon quand l’abbé Lost revint, au trot doux de la victoria. Levés d’un bond, ils coururent à lui. Mais, sans attendre un mot, le prêtre, tombant assis sur un fauteuil:

--Je suis outré, Madame! Je suis absolument outré!... Vous croyez peut-être que j’ai vu Laurent?... Pas du tout! Il m’a fait recevoir par des filles perdues et des voyous de la dernière espèce. Ils ont osé m’insulter, malgré ma robe. Ils ont...

Les mains sur les yeux, l’abbé se voilait la face.

La scène qui suivit fut confuse et lamentable. Comme ils battaient fort, ces trois cœurs, endormis depuis plus de deux ans dans le silence et la stagnation! Les événements se précipitaient si vertigineusement qu’on n’avait même pas le loisir de les enregistrer.

Une heure plus tard, Jacques de Bonnevie montait à son tour dans la victoria.

--Tu savais si bien le prendre, toi!... Je suis sûre qu’il te recevra, qu’il t’écoutera...

Tant de peine pour arriver à obtenir que Laurent s’en allât, lui qu’elle n’avait pas vu depuis plus de deux ans, lui pour lequel elle se consumait de tendresse et de désespoir! Des idées folles lui passaient par la tête: «Si j’y allais, moi?» Et, de songer qu’il n’était pas à une heure de voiture, elle se tordait les bras.

Cinq heures.

--Jacques ne revient pas, monsieur l’abbé. Je crois que c’est bon signe, n’est-ce pas?

L’abbé levait les yeux au ciel, en silence. Et elle, interprétant ce geste, sentant ce qu’il y avait de réprobation dans l’attitude du prêtre:

--Qu’est-ce que vous voulez, monsieur l’abbé! C’est vous qui l’avez mis dans les automobiles, qui l’avez envoyé tout seul à Paris... Il fallait bien s’attendre à ce qui arrive! Il a dix-neuf ans dans quelques jours, il est à l’âge des passions, il fait comme les autres!

Presque agressive, elle le défendait d’avance, son petit, cette jeune bête féroce qu’elle aimait, malgré tout, avec le divin acharnement maternel.

Tout à coup:

--J’entends la voiture!... Voilà Jacques qui revient!

Il fit une entrée stupéfiante. Il frappait ses mains l’une contre l’autre, il riait; à peine s’il pouvait parler.

Enfin:

--Si tu voyais ça, Alice! Si tu voyais ça!... On se demande où il a été les chercher, ses amis! Ça y est, tu sais, ça y est!... C’est la «Grande Compagnie» dans toute sa splendeur!

Elle l’avait saisi par le bras, tandis que l’abbé, formalisé, reculait.

--Tu l’as vu?... Tu lui as parlé?...

--Mais non!... Pas du tout!... Mais ce que j’ai vu ma suffi!

Il acheva, dans un cri d’enthousiasme:

--C’est admirable!

--Monsieur de Bonnevie... commença l’abbé, permettez-moi de m’étonner...

Et tout ce qui vint ensuite ne fit qu’accuser le désordre où pantelaient ces trois êtres, chacun suivant aveuglément le rythme de son battement de cœur personnel.

* * * * *

La nuit. La grande nuit où tout se tait enfin.

Mᵐᵉ Carmin, sans même songer à se coucher, continuait, seule dans sa chambre, les mauvais rêves de la journée. Et le déchirement de tout son être était tel qu’elle ne pouvait même plus pleurer. Prostrée par instants, les coudes sur la table, ou bien marchant de long en large, elle souffrait dans son âme comme d’autres dans leur chair, incommensurablement.

Etait-il onze heures? Etait-il minuit? Elle crut entendre des pas, dehors, devant le perron. Elle écouta quelques moments.

--Je me suis trompée... D’ailleurs, qu’importe?

Et, tout à coup, au pied de sa fenêtre, une voix qui tâchait de ne pas trop se faire entendre:

--Maman!... c’est moi!... Viens m’ouvrir!

Etait-ce une hallucination de son cerveau malade à force de souffrance?

Tout doucement, elle ouvrit sa fenêtre, poussa la persienne. En bas, dans le faible clair de lune, une silhouette immobile, la tête levée vers la croisée éclairée.

--Laurent?... appela-t-elle d’une voix étouffée, c’est toi?

--Oui, c’est moi. Viens m’ouvrir!... J’ai à te parler.

Allait-elle avoir peur, peur de son fils?

Elle répondit, affaiblie dans tout son corps par l’émotion:

--Je descends! Attends-moi!

Et comme elle glissait dans les escaliers, une bougie à la main, comme elle s’énervait à tirer sans bruit les barres de la porte, l’espoir, une dernière fois, envahit son cœur incorrigible.

«Peut-être qu’il vient... qu’il vient me dire qu’il me pardonne...»

La porte était ouverte. Dans la lueur remuante de la bougie, il apparut, grand, pâle, les yeux immenses, les boucles noires de sa tête sans chapeau dérangées comme par un coup de vent--le vent de la course qu’il venait de faire en auto, sans doute. Et, tout de suite, à son haleine, à l’on ne sait encore quoi qu’elle devina dans l’ombre: «Il est ivre!...» pensa-t-elle.

--Allons au petit salon... dit-il.

Elle le précédait, éclairant leur marche indécise.

Ils ne s’assirent ni l’un ni l’autre. La bougie répandait sa petite lumière et ses grandes ombres à travers les meubles. Le silence de la demeure endormie était écrasant.

Il se tenait devant elle, sauvage et viril, ses belles mâchoires légèrement bleuies par la barbe rasée. Un grand foulard de trois couleurs pendait le long de ses habits bien ajustés.

--Il me faut dix mille francs... dit-il sans attendre. Tu vas me les donner.

Malgré ses yeux qui l’hypnotisaient, qui la clouaient sur place, elle eut la force d’articuler:

--Non, Laurent.

--Non?...

Il avait fait un pas, avançant sur elle. Elle vit qu’il titubait un peu.

--Tu es ivre!... prononça-t-elle avec un dégoût immense.

--Ça se peut!... ricana-t-il. Mais ça ne m’empêche pas de savoir ce que je veux!

Et, tout à coup, sa colère éclata, rauque, étouffée par le souci de ne pas éveiller la maison.

--Tu vas me les donner, tu entends?... sans ça... sans ça je mettrai le feu, je tuerai, je ferai n’importe quoi! N’importe quoi!...

Fût-ce l’horreur? Fût-ce la terreur? Elle ouvrit grande la bouche; et Laurent vit qu’elle allait crier.

--Ne crie pas!... gronda-t-il en la saisissant brutalement au bras, ou bien...

Elle ne voulut pas entendre le reste de cette parole inadmissible.

--Laurent!... Laurent... tais-toi!... Je vais te donner ce que tu demandes... Un chèque que tu pourras toucher au chef-lieu. Seulement, écoute... écoute!... Il faut que tu t’en ailles, dès demain, avec tes amis. Tu ne peux pas me déshonorer plus longtemps! Il paraît que tu...

--C’est bon!... coupa-t-il. Va me chercher le chèque! Après, nous verrons!

Elle reprit la bougie, et, le laissant dans l’obscurité, furtive, dramatique, elle sortit du salon en courant.

* * * * *

Le lendemain, à la surprise de tout le pays, le manoir de la route de Fleurbois était vide. La bande avait dû repartir avant le lever du jour, car personne n’avait rien vu.

Mᵐᵉ Carmin, alitée, couvait le secret de sa nuit. Nul ne saurait jamais ce qui s’était passé entre elle et son fils. Elle savait, maintenant, que sa ruine était certaine. Laurent, en deux ans, avait dévoré l’argent gagné dans sa course Paris-Lisbonne.

--Il me prendra jusqu’à mon dernier sou!

Cela, c’était le cri de l’avarice. Il y en avait un autre, bien plus abominable:

--Il me tuera un jour!...

Elle ajoutait en fermant les yeux:

--... Si je ne meurs pas de chagrin avant...

Au bout de trois jours elle put se lever, chancelante et défaite. Les servantes la soignaient, le cœur saignant devant cette crucifixion. Et l’oncle Jacques aussi la soignait, qui, rabroué par le curé, n’osait plus rien dire.

* * * * *

Il y avait cinq jours qu’elle était sur pied quand la nouvelle lui fut apportée. Les trois autos étaient revenues au manoir. Laurent et ses amis étaient là de nouveau.

Alors, vaincue, ayant fait appeler l’abbé Lost et son frère:

--Je suis décidée, leur dit-elle. Je ne peux plus rester ici. Demain je commence mes bagages et j’écris à mon notaire pour mettre le château en vente.

XV

DERNIER DU NOM

Après avoir pris cette détermination qu’elle savait inébranlable, Mᵐᵉ Carmin se sentit l’âme comme assainie.

Partir!

Pour ne se donner pas le temps de s’appesantir sur des pensées profondément amères, elle se mit tout de suite à l’œuvre et passa le reste de la journée à ranger ses papiers.

Jacques de Bonnevie, consterné, restait près d’elle, la suppliant de renoncer à son projet. Mais elle ne l’écoutait même pas.

Quand ils eurent dîné tous deux, elle passa dans le petit salon pour y commencer la correspondance que comportait son départ. Son frère l’avait suivie, la tête basse.

--Et moi?... répétait-il, et moi?... Qu’est-ce que je deviens, dans tout ça?... Et l’abbé?... Ce n’est pas possible que tu nous lâches comme ça, voyons!...

Absorbée, elle écrivait, sans lui répondre, sans le regarder.

--Alors, bonsoir!... dit-il enfin. Je vais me coucher.

--Jacques, répondit-elle d’un air singulier, je te demande, au contraire, de rester près de moi...

Il ne comprit pas. Il ne pouvait pas deviner qu’elle avait peur, peur de son fils-nocturne.

--Bien... fit-il. Alors je vais dormir... Si j’avais su, j’aurais apporté mes papiers.

Il sommeillait, elle écrivait.

Contractée dans l’effort de rester lucide et froide, elle établissait le calcul de tout ce que Laurent lui avait coûté, depuis la balafre de Clémentine jusqu’aux dix mille francs extorqués six jours plus tôt. Ensuite, elle faisait l’énumération de ses biens, leur rapport exact, puis supputait le prix auquel elle allait vendre son château. Les chiffres s’alignaient sur le papier, vivants comme des êtres pour cette Normandie regardante.

Elle venait de faire la preuve d’une longue addition, et trempait sa plume pour continuer ses calculs. Quatre fort grands coups dans la porte d’entrée la firent sursauter, lui arrachant un cri d’épouvante.

Jacques avait bondi.

Mᵐᵉ Carmin joignit les mains. Ses dents claquaient.

--N’ouvrons pas... chuchota-t-elle, c’est Laurent!

--Laurent?... A cette heure-ci?...

Là-dessus, les coups redoublèrent. Et, pour leur ébahissement terrifié, des cris de femme percèrent la nuit.

--Au secours!... Au secours!... Ouvrez! Ouvrez!