Part 6
* * * * *
Mais ces temps de douleur sont passés; et tu nous liras cette page si terrible de notre histoire comme la légende d’un drame hideux qui ne reviendra jamais.
* * * * *
Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une vallée, à dix-huit milles de la ville la plus prochaine; la vallée n’étant pas bien grande, deux milles de long sur un demi de large; des montagnes, mais de véritables montagnes, de trois ou quatre mille pieds de haut; et une chaumière, mais une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un spirituel auteur) avec remises et écuries; mais une petite maison blanche, toute couverte de feuilles et de fleurs; et les roses de mai commençant à l’entourer d’un berceau que les jasmins finissent. Que ce ne soit pourtant ni le printemps, ni l’été ni l’automne, mais l’hiver dans sa plus grande rigueur. C’est un point très important pour qui sait être heureux. Je suis surpris de voir tant de gens se féliciter de la fin de l’hiver, ou, s’il vient, de ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. Pour moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque année, autant de neige, de grêle, de glaces, de tempêtes que la terre peut en porter et que les cieux en peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs d’un _coin de feu_ d’hiver! Des lumières à quatre heures, les pieds bien chauds, du thé, une jolie main pour le verser, les portes et les fenêtres bien fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre, tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux et sur les toits.
_En novembre il fait froid; et mieux vaut un asile Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers._
Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent; hiver charmant, où l’on dispute ses oreilles au vent de bise! Mais ici il me faudrait un peintre pour me représenter une petite chambre de dix-sept pieds sur douze, et qui n’a que sept pieds et demi de haut. Ma famille lui avait donné le titre ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle prosaïquement ma bibliothèque: car je ne suis plus riche que mes voisins, qu’en livres. J’en ai environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés depuis ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste en mette le plus qu’il pourra dans la chambre. Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu; et auprès de ce feu une table à thé; et comme il est clair que nous n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez que deux tasses sur cette table; et si vous pouvez me représenter une chose aussi rare, peignez-moi une théière éternelle. Éternelle à _parte post_ et à _parte ante_; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin. Et comme il est ridicule de faire du thé pour un, faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme, assise à côté de moi. Mettez-lui des bras comme ceux d’Aurore, une bouche comme celle d’Hébé. Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur d’opium avec sa petite soucoupe d’or devant lui. Ceci vaut mieux que toutes les tasses de thé du monde.
* * * * *
A propos d’opium, il faut que je vous conte un petit incident qui ne laissa pas que d’influer beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. Un jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire amenait un Malais dans les montagnes de l’Angleterre? je n’en puis rien vous dire; mais peut-être allait-il à un port de mer qui est à quarante milles de ma maison.
La servante qui lui ouvrit était une jeune fille née et élevée dans les montagnes, qui n’avait jamais vu le turban d’un Asiatique; il lui fit donc une grande peur; et, comme il ne se trouva pas beaucoup plus familiarisé avec le costume anglais qu’elle ne l’était avec le sien, ils restèrent tous deux sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages de la terre (si je ne l’étais pas même dans quelques-uns de ceux de la lune), vint me chercher et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait. Je ne descendis pas aussitôt; mais quand je descendis, je trouvai l’étranger dans la cuisine.--Son turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait le vouloir elle-même: en sorte que sa frayeur contrastait singulièrement avec cette expression de hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes. Rien n’était si beau à la fois et si bizarre, que la finesse et la blancheur de son visage, auprès des traits basanés et de la barbe noire de l’homme aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait un petit garçon du voisinage, à moitié effrayé, à moitié content, qui le regardait en face, en s’accrochant d’une main au tablier de la jeune fille. Je ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car je ne sais du turc que le mot _Madjoon_ (opium), que j’ai lu dans Anastase; et, comme je n’avais ni un dictionnaire malais, ni même un _Mithridates_ d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je lui dis quelques lignes de l’Iliade, pensant que de toutes les langues que je savais, le grec était celle qui se rapprochait le plus de celle de mon hôte; il me salua de la manière la plus polie et me répondit en une langue qui était sans doute du malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux yeux des voisins, car le Malais était incapable de trahir mon secret. Il s’assit par terre environ une heure et continua sa route. A son départ, je lui présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en sa qualité d’Asiatique, l’opium devait lui être connu: l’expression de sa physionomie suffit pour m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai de mon haut en le voyant porter sa main à ses lèvres et avaler le tout en trois bouchées. Il y en avait assez pour tuer trois cuirassiers et leurs chevaux; et je fus d’abord effrayé; mais que faire? Je lui avais donné cet opium en pensant qu’il avait peut-être traversé à pied les provinces et la ville, et que, depuis trois semaines, il n’avait pas échangé une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla; et, comme je n’entendis point dire qu’on l’eût trouvé mort nulle part, j’en concluai qu’il avait l’habitude de prendre de l’opium.
* * * * *
J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire pour l’intelligence de certaine partie de mon récit; mais je m’empresse de revenir à mon texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter.
QUATRIÈME PARTIE
«_Comme lorsque quelque grand peintre trempe son pinceau dans des sombres couleurs du tremblement de terre et de l’éclipse._»
SHELLEYS, _Révolte d’Islam_.
Lecteur, qui m’avez accompagné jusqu’ici, je réclame votre attention pour une explication en trois points.
I
Pour plusieurs raisons, je n’ai pas pu composer les notes qui ont servi à cette partie de mon récit d’une manière suivie et régulière. Je les donne donc comme je les trouve, ou comme ma mémoire peut me les rappeler: les unes sont datées, les autres ne le sont pas. Quand j’ai eu besoin de les déranger de leur ordre chronologique, je n’ai gardé aucun scrupule là-dessus; quelquefois je parle du présent, quelquefois du temps passé.
II
Vous trouverez peut-être que je suis trop prodigue de ma propre histoire: cela doit être. Mais ma manière d’écrire est plutôt de penser tout haut, et de suivre mon envie, que de prendre garde à qui m’écoute; et, si j’en viens à examiner si l’on peut dire telle ou telle chose, j’en viendrai bientôt à croire qu’on ne peut rien dire du tout. Je me place moi-même à quinze ou vingt ans d’ici, et je suppose que j’écris pour ceux qui prendront alors quelque intérêt à moi. Cherchant ainsi à rassembler tous les événements connus de moi seul, je travaille avec tous les efforts que je suis capable de faire à présent, attendu que je ne sais pas si je pourrai jamais retrouver le temps de les faire une autre fois.
III
Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi je ne me débarrasse pas des horreurs de l’opium en le quittant, ou en diminuant la quantité des doses. Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer que je cédais trop aisément au charme de cette passion; on ne supposera pas que je trouve du charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur croie donc que j’ai essayé de bien des manières, et bien souvent, à réduire la quantité. J’ajouterai que ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont été les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais n’aurais-je pas pu retrancher une goutte par jour, ou, en y ajoutant de l’eau, partager une goutte en deux ou trois? Mille gouttes ainsi partagées, auraient duré près de six ans à réduire. C’est là l’erreur commune de ceux qui ne connaissent pas l’opium par eux-mêmes.
J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience; ils ont dû voir que, jusqu’à un certain point, on peut le réduire aisément et sans aucune douleur; mais qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer à revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent de quoi ils parlent, vous souffrirez pendant quelques jours un abattement d’esprit, un engourdissement. Rien de tout cela. Au contraire, les esprits sont exaltés, le pouls est fort, la santé est meilleure. Ce n’est pas là qu’est la souffrance. Ceci n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve en renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation d’estomac intolérable, accompagné de respiration précipitée, et de telles douleurs qu’il serait inutile d’essayer de les décrire.
Maintenant je vais entrer _in medias res_, et reprendre ma narration commencée.
Mes études depuis longtemps sont interrompues. Je ne puis lire moi-même avec aucun plaisir; il m’est difficile surtout de lire quelque temps de suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser les autres, parce que la lecture est un de mes talents principaux, presque le seul que je possède. Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il est assez rare. Les acteurs sont les plus méchants lecteurs qu’on puisse voir: M... lit assez bien; et Mrs ... dont on parle tant, ne sait lire que les pièces de théâtre; elle ne peut lire Milton d’une manière supportable. En général, ou on lit la poésie sans la comprendre, ou on dépasse les bornes du naturel. Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, ce sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, ou les grandes harmonies des discours de Satan dans le _Paradis recouvré_, lorsque je les lisais tout haut. Une jeune dame venait quelquefois prendre le thé avec nous; et je lisais les poëmes de M. W...th. (W..., par parenthèse, est le seul poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres vers; il lit admirablement.)
* * * * *
Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu qu’un seul livre. Les mathématiques, la philosophie, etc., me sont devenues insipides. Je leur trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui m’attristent lorsque je pense qu’elles ont fait mes occupations et mes plaisirs d’autrefois. Dans l’état où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser vers l’économie politique. En 1819, un ami que j’ai à Edimbourg m’envoya l’ouvrage de M. Ricardo; et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier chapitre: C’est toi qui es l’homme! L’admiration et la curiosité étaient des sentiments morts depuis longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant. Ce fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce sujet que je composai mes _Prolégomènes à tout système futur d’économie politique_. J’espère qu’on ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium; quoique pour bien des gens, ce soit un narcotique assez puissant.
* * * * *
J’avais intention de publier cet ouvrage: l’arrangement fut fait avec un imprimeur de province; de plus un prote fut retenu pour quelques jours. Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace que je comptais adresser à M. Ricardo. Je me trouvai totalement incapable de l’entreprendre. Les arrangements furent contremandés, le prote renvoyé, et mes «Prolégomènes» restèrent paisiblement à côté de leur frère aîné plus heureux.
* * * * *
J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, en termes qui s’appliquent, plus ou moins, à chaque partie des quatre ans durant lesquels je fus sous _le pouvoir de Circé_. Mais pour ce qui est de la souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne peut les exprimer. J’étais bien rarement capable d’écrire une lettre; une réponse de deux mots à celles que je recevais, était tout ce que je pouvais faire; et cela, souvent après avoir laissé ma lettre ouverte pendant des semaines ou des mois sur ma table. Sans l’assistance de M..., tout billet à faire payer ou à payer serait resté de même, et il en eût été de mon économie domestique comme de mon économie politique.
* * * * *
Le _mangeur d’opium_ pourtant ne perd rien de sa sensibilité morale. Il désire, il attend, il espère aussi vivement qu’auparavant; il sent ce qu’il doit faire; mais ce qui est possible est au delà de ses forces, non-seulement sous le rapport de l’exécution, mais encore sous le rapport de la détermination. Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait faire, justement comme un homme qu’une langueur mortelle contraint à garder le lit, se sentirait l’envie de venger une injure ou un outrage fait à quelqu’un qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui paralysent ses mouvements. Il donnerait sa vie pour se lever et marcher; mais, aussi faible que le plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.
* * * * *
Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces dernières confessions, à l’histoire, au journal de ce qui occupait mes rêves, car c’était là la cause immédiate et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.
* * * * *
La première chose qui me força de remarquer en moi un changement notable, fut le retour de ces visions auxquelles l’enfance seule ou les grands états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur se souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, ont la faculté de se peindre dans l’obscurité toute sorte de fantômes. Dans les uns, ce pouvoir est simplement une affection mécanique de l’œil; d’autres ont la volonté ou la demi-volonté d’appeler ou d’écarter ces effets singuliers; un enfant que je questionnais là-dessus, me dit un jour: «Je puis leur dire de venir, et ils viennent; mais ils viennent quelquefois lorsque je ne leur dis pas de venir.» Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les apparitions un pouvoir presque égal à celui des centurions romains sur leurs soldats. Vers le milieu de l’année 1817, je crois, cette faculté vint décidément s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais éveillé dans mon lit, de longues processions passaient avec une pompe lugubre autour de moi; je m’entendais raconter d’interminables histoires, plus tristes et plus solennelles que celles d’avant Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant Memphis, et, dans le même temps, un changement s’opéra dans mes rêves; un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir et s’éclairer dans mon cerveau, et me présenter des spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine; et les quatre faits suivants doivent être mentionnés comme remarquables.
I
Au moment où s’augmentait la faculté de créer dans mes yeux, une espèce de sympathie s’établissait entre l’état de rêve et l’état de veille où je me trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler et de me retracer volontairement dans l’obscurité, étaient aussitôt transformés en apparitions; de sorte que j’avais peur d’exercer cette faculté redoutable; car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, dès qu’une chose pouvait se présenter aux yeux, je n’avais qu’à y penser dans l’obscurité, et je la voyais paraître comme un fantôme; et, par une conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi tracée en couleurs imaginaires, comme un mot écrit en encre sympathique, elle arrivait jusqu’à un éclat insupportable qui me brisait le cœur.
II
Car ceci, comme tous les autres changements advenus dans mes rêves, était accompagné par une inquiétude et une mélancolie profonde, impossible à exprimer. Il me semblait chaque nuit que je descendais, non pas en métaphore, mais littéralement, dans des souterrains et des abîmes sans fond, et je me sentais descendre, sans avoir jamais l’espérance de pouvoir remonter. Même à mon réveil je ne croyais pas avoir remonté.
III
Le sentiment de l’espace, et plus tard le sentiment de la durée, étaient tous deux excessivement augmentés. Les édifices, les montagnes s’élevaient dans des proportions trop vastes pour être mesurées par le regard. La plaine s’étendait et se perdait dans l’immensité. Ceci pourtant m’effrayait moins que le prolongement du temps; je croyais quelquefois avoir vécu soixante-dix ans ou cent ans en une nuit; j’ai même eu un rêve de milliers d’années; et d’autres qui passaient les bornes de tout ce dont les hommes peuvent se souvenir.
IV
Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance, les scènes oubliées de mes premières années, revivaient souvent dans mes songes; je n’aurais pu me les rappeler; car, si on ne me les avait racontées le lendemain, je les aurais cherchées vainement dans ma mémoire, comme faisant partie de ma propre expérience. Mais placées devant moi comme elles étaient, dans des rêves et des apparitions, et revêtues de toutes les circonstances environnantes, je les reconnaissais sur-le-champ. Un de mes propres parents me racontait un jour que, dans son enfance, il était tombé dans une rivière, et qu’au moment où la mort allait l’atteindre, sans un secours imprévu, il avait vu en un instant sa vie entière, jusqu’aux plus petits accidents, se présenter à ses yeux comme dans un miroir; et qu’il s’était senti en même temps la faculté singulière d’en saisir l’ensemble aussi bien que les parties. J’ajoute foi à ce récit, d’après les expériences que l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la même chose dans les livres modernes, accompagné d’une remarque que je crois également vraie: c’est que le livre redoutable des comptes dont parle l’Écriture, est l’âme elle-même de chaque individu. De tout cela, du moins, je tirai cette conclusion, que: _oublier_ est impossible à l’homme. Mille événements peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience présente et les secrètes _inscriptions_ de l’âme; des accidents de même nature peuvent aussi le déchirer; mais voilée ou découverte, l’inscription reste toujours; comme les étoiles paraissent s’enfuir devant la lumière du soleil, tandis que la lumière se place entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se révéler, que l’obscurité succède au jour.
* * * * *
Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant spécialement mes rêves de ceux qu’on a dans l’état de santé, je citerai maintenant un cas qui éclaircit ma première assertion; et ensuite tous ceux que je pourrai me rappeler, soit dans leur ordre chronologique ou de toute autre manière, propre à produire plus d’effet sur le lecteur.
* * * * *
J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour mon plaisir, un grand amateur de Tite-Live, dont j’avoue que je préfère le style et la forme, autant que le fond, à ceux de tout autre historien romain; et je regardais comme le mot le plus redoutable et le plus solennel, comme une espèce de représentation de toute la dignité romaine, ce mot si souvent rencontré dans Tite-Live, _consul romanus_, surtout le consul étant revêtu de sa puissance militaire. Je veux dire que les mots de roi, sultan, régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux qui s’arrogent la majesté collective d’un peuple entier, avaient moins de pouvoir sur moi. De même, quoique je n’aie jamais été bien curieux d’histoire, je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement, ayant été frappé de la grandeur de quelques-uns des principaux personnages, et de l’intérêt qu’offrent les mémoires qui ont survécu à ces temps de trouble. Ces deux parties principales de mes connaissances m’ayant servi de sujet dans mes réflexions, me servaient maintenant de sujet dans mes rêves. Souvent, après m’être représenté dans les ténèbres une espèce d’assemblée, un cercle de dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou je me disais: ce sont des dames anglaises du malheureux temps de Charles Ier. Ce sont les femmes et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage ou le sang; et pourtant, après un certain jour du mois d’août 1642, ils ne se virent plus qu’au champ de bataille; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Heseby, ils se donnaient des coups de sabre, et lavaient dans le sang la mémoire de leur ancienne amitié. Les dames dansaient et souriaient comme à la cour de Georges IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient mortes depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait des mains, j’entendais prononcer le formidable mot: _Consul romanus_, et venaient immédiatement _Paulus_ ou _Marius_, entourés par une compagnie de centurions, avec la tunique écarlate, et suivis des _alalagenos_ des légions romaines.
* * * * *
Quelques années après, comme je regardais les antiquités de Rome de Piranesi, M. Coleridge, qui était à côté de moi, me décrivit une suite de tableaux de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne sont autre chose que de semblables visions pendant un accès de fièvre. Quelques-uns (je parle toujours d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de vastes salles gothiques: sur le plancher étaient semées toutes sortes de machines, des câbles, des poulies, des roues, des leviers, des catapultes, etc. Et sur le côté des murs on apercevait un plateau; et, s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même; suivez l’édifice un peu plus haut et vous voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans aucune balustrade; et cependant aucun moyen de retourner sur ses pas. Il faut descendre au fond des abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné Piranesi, vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments et de ses efforts. Mais levez les yeux et voyez une seconde échappée plus haute encore; et encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore les yeux, et encore Piranesi sur un plateau plus élevé; et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on le perde dans les voûtes ténébreuses des salles. Avec le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier, l’architecture s’introduisit dans mes songes, dans les derniers temps de ma maladie surtout; et je voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva jamais que dans les nuages. Je ne connais de poëte que Shadwell qui se soit inspiré avec de l’opium; pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je pense, justement réputé avoir connu sa puissance et sa vertu.
* * * * *
A mon architecture succédèrent des rêves de lacs, d’étendues immenses d’eau; ils me tourmentèrent tellement que je craignis (quoique cela doive paraître bien hasardé à un médecin) que quelque affection de semblable nature n’altérât mon cerveau et que l’organe sentant se prît lui-même ainsi pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant deux mois; et jusque-là, jamais pareille chose ne m’était arrivée; j’en pouvais dire ce que le dernier lord Oxford disait de son estomac, qu’elle était capable de survivre au reste de mon corps. Je n’y avais encore senti ni migraine ni douleur, excepté ces rhumatismes causés par ma propre folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort bien à quoi je m’exposais.
* * * * *