Part 13
«Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur. Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux bonheur. «Hélas! Pinamonte, vieille tête folle!»--soupirais-je sottement dans mon cœur--«tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes du monde; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique, tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère cruelle! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras pour ton malheur, sans doute longtemps encore; mais jamais plus tu ne le contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous les fenêtres de ta belle? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro de malheur, Guidoguerra du diable! Et ce petit coin obscur entre la cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les absences de ton amie? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main, quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache, tu y sus vivre! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses; le crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique; ton âme d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil, petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te disais-tu; eh oui, y vivre et mourir; pourquoi donc pas, monsieur de Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux? Ici, la méditative aragne vit puissante et heureuse; ici le passé se recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur... Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes d’occuper ton esprit durant l’éternité: l’odeur moisissante des minutes d’avant trois siècles; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de mouches; l’arc triomphal de ce trou de souris; l’effilochement de la tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux; le bruit de rongeur de tes talons sur le marbre; le son de ton éternûment poudreux, chanson en fausset de Leporello; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière de coin de salle oublié des plumeaux... Et tu pleurais, vieux Pinamonte, en vérité! Tu te surprenais à pleurer... Car, enfant, tu avais déjà le goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols, et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges hollandais des in-folios de Diafoirus... Ah! fripon, les délicieuses heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés de nostalgie du palazzo Mérone! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer l’âme des choses qui ont fait le leur! Avec quel bonheur tu t’y métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée des balayures; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là il y a cent ans; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle par une petite fille au siècle dernier... Mystère des choses, petits sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité! Tout l’infini trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre de chêne... Brettinoro! Guidoguerra! Où sont à cette heure, où sont, morbleu! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de petite chose gâtée et morte? Et cette descente de lit, cette mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil, ton esprit somnolent?
«O San Benedetto! Pitoyable fou ennemi de ton cœur! Songe à la lampe, à la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais ta Rowena... La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais... Que pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne! que pensera de toi, durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie? Que penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux? Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne? Tu as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces humbles choses; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner, replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel aujourd’hui? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais: mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O Pinamonte du Diavolo! Ton âme est bien plus près des choses que de ce triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison! frivole ennemie du silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et d’alarmes! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes; ne méprise pas leur silence; leur silence est si vieux! Il a trop de choses à dire. Tu pars, Pinamonte; tu t’éloignes, Brettinoro! Tu fuis, Guidoguerra! Tes longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent; la tempête de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé. Barbare! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes trémières sur la veste azurée du prince Labounoff? Ah! ton amour, ton pauvre amour d’avant un an! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de fleurs et de musiques; ton illusion, ta foi--ah! pauvre de toi et de ton amour! Songe à la fête du duc di B..., songe à la terrasse, à la galerie, au murmure du jet d’eau! Hélas! le sourire béat, la face rouge et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé!
«Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune! Tu ne dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du perron; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit surchargé de ciel vieux de la maison Mérone! Toutes ces choses sont loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé n’en a plus mémoire... Regarde, cherche et t’étonne, frémis... Toi-même, tu n’as déjà plus de passé; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur.
«La foudre a frappé l’oasis; un seul arbre est resté debout au milieu du désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits; le vent du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce, sans brise et sans rosée! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert!
«Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de pudeur; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas; j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes choses!
«Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone. Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une angoisse sans nom, je descendais à la rue; pensant, en tout sérieux, être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus; leurs réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres sens que ceux de mon amante. Une journée--que dis-je!--une heure de séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait dans mon cœur le mouvement secret de la vie; l’approche de ma très chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me faisaient sursauter, chanceler, gémir; son embrassement m’emplissait d’une joie immense, divine, toujours nouvelle.--Eh quoi! la Mérone était loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux? Elle, grands dieux! Elle-même? Et ce n’est pas un rêve! Elle, mon impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers!--Je ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron; elle était la perdue et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les instants; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le chevalier, de la profondeur de ma passion! Et cependant toute cette belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin; à la soif d’aimer, que le souci de fuir; et je ne savais plus de quel côté me venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de ma folie.
«Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point plaisant?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de l’entendement humain m’enivra; tout y est nombre, tout y est cadence; la réalité des choses et des mots est dans le rythme; l’univers tout entier est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes! Tout nous est offert dans notre sentiment; toutes les nouveautés, toutes les formes du progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses, historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle; je lui enseignai l’amour; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris; mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi; et la fin dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre, tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux; la conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même; et de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat.
«L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer, dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le spectacle de la pauvreté et de la laideur. «Le Seigneur est gracieux et plein de compassion.» Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment; j’abandonne aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du temps; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse; mais la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le pauvre est la raison du monde: il est formidable, orgueilleux et aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social; il est l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la Vérité apparaîtra, une pierre à la main; quand les dents du monstre seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur. Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et sera maître demain; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable; l’amour n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière; et l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem nouvelle. Et ce sera--croyez-m’en bien, chevalier,--l’affaire de beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre.
«J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent ma sincérité avec méfiance, je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en eux qui étaient miennes! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur; je me penchai sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un tumulte affreux. «A l’épée! à l’épée! Achève-le! Tu feras l’aumône quand ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut tuer!»
«En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux mansardes; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche! Il marche sur la mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau, puissant, terrible; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa main; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse! Car elle est immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la beauté!
«Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit sourire hypocrite: «Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse, à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres!» La raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre, et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent, alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus simple pour soi; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici: rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi connaissait le cœur de l’homme.
«Ma fantasque charité avait deux compagnes: la mélancolie des soirs et l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie galeux, obscène et famélique; l’autre, un gringalet de philosophe banni de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie, sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche; là les verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux; le tonsuré entretient à voix basse le voyant; l’affilié de Genève paraît: le front du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins, le psaume CXLIX:
«Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux tranchants dans leurs mains.
«Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.
«Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.
«Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous ses saints.»
«Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre! Comme le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée ébahie et charmée! L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou cela: son esprit embrasse toutes choses; ses épaules sont puissantes; n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt; je suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi; des clameurs inquiétantes éclatent de tous côtés: «l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste! Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste!» La porte retentit de trois coups furieux; silence. La surprise, la terreur se viennent peindre sur tous les visages... Eh quoi! ne serait-ce vraiment que l’affilié de Genève? Le front du maître se rassérène...
«M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour l’attendre; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le plus innocent et le plus satisfait du monde; et je l’accueillais d’une décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur; mais il demeurait attaché par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle; sa vue s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je ne prenais le change; à cause que je sentais qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison; savoir, qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même à travers l’homme; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse; que la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du «naturel», jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature une chose «naturelle», créait une loi suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe révélé au sentiment.
«L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute; alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et finalement se désagrégeait en individualités bachiques et inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent, et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.