Part 12
«Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car--je ne saurais trop le redire--l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse et la grossièreté de ses dérèglements. «O tête folle d’amoureux grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des Guidoguerra!»--ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion;--«ô la plus infortunée des dupes de l’amour! Quelle folie est la tienne! N’aperçois-tu pas l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas? Vieux ramier roucouleur et déplumé! Trop impétueuse ganache! Descends en toi-même; peut-être en est-il temps encore! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton foireux désespoir de barbon? Ah! par le Styx, est-ce là le fruit des sages conseils de M. de la Bretonne? Debout, Brettinoro! Ami de Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur; tes songes sont perfides; les pires calamités te guettent.»
«Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses, elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait régulièrement à l’amour; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment, lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.
«Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires; et j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu; et je n’arrêtais de maudire mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. «Insensé! criais-je alors; insensé! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé? Ne sais-tu pas que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le sein de l’Être unique? Qu’importe donc le combustible, si la flamme s’élève au ciel? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots? L’objet de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule? Est-ce ton propre jugement que tu redoutes? Ton amour est sincère; si le prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement accuser? Mais non! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre hypocrite; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté!»
«L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces soliloques violents; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à de tels moments, les miroirs; le son autoritaire de la voix, la vivacité du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et rétablir enfin le calme dans mon âme... Hélas! rien ne pouvait égaler pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété! Après une heure ou deux d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus singuliers; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise; quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les princes de l’Amitié!
«Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates; car le vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes. M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le secret mélancolique de mon âme; même elle me semblait quelquefois touchée d’une certaine compassion; car la friponne avait la fibre fort sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho; tant le contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais devant l’envieuse galerie.
«Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris; et cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et mon cœur et mon âme; d’heure en heure je sentais croître ma haine instinctive de la fausseté; mes innocentes affectations m’apparaissaient dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du mensonge et de la démence; enfin je finis par me persuader que le sens même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse obsession m’y suivait comme un chien fidèle.
«Vous riez, monsieur le chevalier; hélas! apprenez donc que ma folie m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable! J’étais devenu sujet à des visions; non contente de tourmenter nuit et jour ma pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant... O le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé, enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du chien immonde de mon âme! Immodeste et funèbre image! Je l’ai sans cesse devant les yeux; le temps ne l’a point fait pâlir; le trépas ne la saurait effacer de ma mémoire. Hélas! non. Vienne la mort, le cadavre boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.
«Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets de rupture et de fuite; cependant, de quelque côté que je me tournasse au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse? A quels vices n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche aberration? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix; noyant dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la burlesque mélancolie de mes heures de remords? Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone, pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents, l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien de mon logis et confident de mes peines? Les rues sont désertes, les canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour, la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant de diavolos enflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières; taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison; enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant, maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma famille.
«C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni! Me voici seul, tout seul au monde! Ouvre-moi tes bras secourables! Toi, du moins, maraud du diable, tu ne m’auras pas trahi! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout seul au monde? Horreur! Ah! profonde horreur! Toutefois, admire la générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution; car nous partons, Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie. Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto, des Guidoguerra de la première croisade... Eh quoi! tu n’admires pas mon calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage; cependant mon courroux est plein de mesure et d’auguste majesté. O joie! l’heure de la vengeance a sonné. Nous sommes libres! Libres comme l’habitant de l’air, indépendants comme l’âme des philosophes superbes! Adieu, Venise, cité maudite, cabanon de l’Italie!--Brisons là, Giovanni; les propos sont hors de saison; il nous faut,--palsanguié!--des actes, rien que des actes, à nous autres!»
Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre; tout en pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux; livres, vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant; la nuit pâlissait; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là, monsieur le chevalier! Giovanni hélait les faquins, distribuait les ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les rires, les lazzi; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de maréchal; je coquetais avec mon infortune; je prodiguais à droite et à gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me sentais puissant et victorieux;--songez donc, chevalier! J’avais vaincu l’amour, des dieux le plus redoutable! Enfin le précautionné Giovanni ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ; la joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre; rieur et belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah! chevalier, à la rue! A la rue, hélas!... La ville encore pâle de sommeil, le silence, l’odeur de l’eau... Je cessais aussitôt de faire le rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte; la mélancolie du départ agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude ancienne me menaçait de dessous les ponts; les regards des passants, les couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur; le soleil funèbre du passé éclairait ma mémoire; et, par toutes les fois que ma pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante me traversait l’âme en clochant: celle de mon pauvre vieux chien abandonné, famélique et galeux. Ciel! que la Sulmerre était donc près! Que la Chine de son Benjamin était loin! Annalena! Annalena! O douceur d’accepter toutes les humiliations! O bonheur de se résigner à dormir sa vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et perfides de Manto! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et misérables; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de l’atmosphère, de l’azur, de la vie... Me tournant alors d’un air piteux vers mon vieux valet: «Giovanni», balbutiais-je: «fidèle Giovanni! Tu me comprends; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse; toi-même, ami maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible? Ah! Giovanni, qu’avons-nous fait là? Où courons-nous? Quel démon nous chasse de ces lieux? Eh quoi! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos vieux os de vagabonds?» Giovanni feignait de demeurer insensible à ma prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque; le sang glacé de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes, je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à Trieste; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port; mais à partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser le coin de ma rue.
«Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement son vol vers la cage adorée et maudite; et jamais oiseau évadé et battu par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir n’étaient que de courte durée; car je revenais à mes soupçons, à mes rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de nos réconciliations? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur; et, lors même que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat.
«Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles; le souvenir que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse; car elles dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens; malheureusement je ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations les sages repentirs qui me tourmentaient; et, rejetant de la sorte tout le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance; mais telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde.
«Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable, n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes fuites rétives; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes, je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu: la consternation, l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro, l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses, je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution; car la charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir; et je retournais à mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte.
«Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire soufflées par la voix de la colère et de la honte; cependant il fallait qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même, puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice; car, en usant de représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif, singulièrement dans les choses de l’amour; et il y demeure toujours quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré; de sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires et plus certaines que les mobiles de l’outrage.