L'amour et la raison

Chapter 8

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MONDOR, HORTENSE, MARTON.

MARTON, pendant qu'Hortense et Mondor se saluent.

Tirer de l'argent et ne rien dire, voilà le fin du métier.

HORTENSE, contrainte.

Je vous attendais avec impatience.

MONDOR.

J'étais, Madame, plus impatient que vous encore.

HORTENSE.

Je vous dois des excuses, Monsieur; une légère indisposition...

MONDOR, finement.

Je le sais, Madame, je le sais... Laissons cela, parlons d'abord de ce qui vous touche personnellement. Voilà votre portefeuille, je vous le remets dans un état que ni vous ni moi n'osions espérer. Votre fortune était incertaine; elle est assurée maintenant, et de ce côté ma tâche est remplie.

HORTENSE, prenant le portefeuille.

Mille grâces, Monsieur...

MONDOR.

Il me reste à parler d'un article qui peut-être n'intéresse que moi.

HORTENSE.

Que vous, Monsieur?

MONDOR.

Ou qui du moins m'intéresse plus que personne; notre mariage, Madame.

MARTON, à part.

Ah! voilà le diable.

HORTENSE.

Vous n'avez plus d'intérêts qui ne soient les miens, Monsieur, et un hymen qui peut assurer votre félicité doit remplir tous mes désirs.

MONDOR, à part.

Doit remplir. (_Haut_.) Mon coeur me dit de vous croire.

HORTENSE.

Et votre délicatesse vous en fait une loi.

MONDOR.

Supérieurement raisonné, Madame. Cependant je veux vous mettre à votre aise. Vous m'avez promis votre main dans un de ces momens où la douleur ferme l'ame à toute autre sensation. Mes soins, mes services vous ont fait persévérer dans ce dessein; mais je suis loin de prétendre que vous mettiez plus d'importance à ce que j'ai fait pour vous, que je n'y en attache moi-même: je suis loin d'abuser de votre consentement, de votre reconnaissance, pour vous imposer des lois qui peseraient à votre coeur.

HORTENSE, embarrassée.

Qui peseraient à mon coeur? Le croyez-vous, Monsieur?

MARTON, à part.

Il aurait tort.

MONDOR.

Il ne s'agit pas de mon opinion, Madame; c'est de votre bonheur futur qu'il faut nous occuper: j'ai cinquante ans, je ne suis pas beau, et j'ai des défauts tout comme un autre.

HORTENSE.

J'ai aussi les miens, Monsieur, et si vous exigez une épouse parfaite...

MONDOR.

De la perfection, Madame, il n'en existe point. Vous avez des défauts moins sensibles, sans doute, en ce qu'ils sont cachés sous les grâces de la jeunesse. N'importe: un homme raisonnable, sans déifier les faiblesses de l'objet aimé, sait au moins fermer les yeux sur celles qui ne tirent point à conséquence. Je connais votre ame, elle est noble et franche, et je m'en rapporterai entièrement à vous.

HORTENSE.

S'il est ainsi, Monsieur, pourquoi multiplier des questions qui ne sont pas flatteuses?

MONDOR, avec ménagement.

Madame, Madame, il vaut mieux être indiscret la veille d'un mariage, qu'importun le lendemain.

HORTENSE, avec hauteur.

Monsieur!

MONDOR.

Ce n'est pas là le langage à la mode, je le sais, Madame; mais vous pardonnerez ce que mes expressions ont de désagréable en faveur du motif qui me les arrache. Je reviens. Vous n'avez plus d'intérêts qui ne soient les miens, dites-vous? Comme ami, je n'en doute pas; comme époux, c'est autre chose.

HORTENSE.

Continuez, Monsieur, continuez.

MONDOR.

C'est ce que je veux faire, Madame. Je veux m'expliquer entièrement avec vous, pour n'avoir plus qu'à jouir de mon bonheur, quand vous l'aurez assuré. De la fortune, de la raison, de la probité et un sincère attachement, cela peut-il vous suffire? Si votre coeur est libre, c'en est assez; s'il est prévenu pour un autre, ces qualités sont insuffisantes, et je me retire sans plainte, sans murmure. Imitez-moi, Madame, et bannissez toute espèce de dissimulation.

HORTENSE.

Je n'ai jamais conçu qu'une femme pût donner sa main sans son coeur. Si elle n'éprouve pas les feux ardens de l'amour...

MONDOR.

Ce n'est pas ce que je demande, ni même ce que je désire.

HORTENSE.

Si elle n'éprouve pas les feux ardens de l'amour, elle doit au moins céder à un sentiment de préférence...

MONDOR.

Et ce sentiment de préférence, vous l'éprouvez, Madame, vous l'éprouvez en ma faveur? vous en êtes certaine?

HORTENSE.

Monsieur, si je connaissais quelqu'un que j'estimasse plus que vous, je ne vous épouserais pas.

MONDOR, à part.

Honnêtement, je ne peux pas insister davantage. (_Haut_.) Je n'ai plus de doute, Madame; mon respect ne me permet plus d'en avoir, et vous connaîtrez, par l'ardeur de mes démarches, combien je suis flatté d'être a vous.