L'amour et la raison

Chapter 13

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AUGUSTE, MARTON.

AUGUSTE, accourant, hors de lui.

Marton, ma chère Marton, tu me vois au désespoir. Je suis abandonné, haï, assassiné!

MARTON, à part.

Ah! voilà mon vengeur! (_Haut_.) Qu'avez-vous donc, Monsieur?

AUGUSTE.

Je me suis jeté aux genoux d'Hortense, j'ai supplié, j'ai menacé, j'ai pleuré; elle ne veut rien entendre. Je vais la perdre, et il faut que je me taise: elle me l'a ordonné.

MARTON.

Elle vous l'a ordonné!

AUGUSTE.

Mais d'une manière si pressante et si douce, que l'Amour lui-même eût cédé à la séduction. J'étais à ses pieds; je ne suis pas éloquent, mais le langage du coeur a de la véhémence, et je ne suivais que l'impulsion du mien. Elle écoutait et paraissait émue. Bientôt elle détourne la tête, en oubliant sa main. Je la saisis; je la baise.... Avec quelle ardeur je la baisai, cette main!

MARTON.

Je connais cela, après?

AUGUSTE.

Elle veut la retirer, j'ose lui résister pour la première fois de ma vie; sa main me reste, et je la baise encore. Ses yeux alors se tournent vers moi: ils sont mouillés, mais n'expriment pas de colère. Leur douceur m'enhardit.... je l'embrasse... Ah! Marton, comme on embrasse ce qu'on adore et ce qu'on va perdre! Tout à coup elle s'échappe de mes bras, fuis à l'extrémité de l'appartement, et prenant un air sévère : Finissez, Monsieur, me dit-elle, vous n'êtes plus un enfant, et ces libertés me déplaisent. Je me marie, respectez un lien sacré. Je réplique, elle insiste... Je m'emporte.... Alors, Marton, alors cette femme, oubliant son empire, descend à la prière, emploie à la fois et l'ascendant de la vertu, et le pouvoir magique de la beauté. Sa colère avait excité la mienne, sa douceur, sa bonté me laissent sans force. Je promets de ménager Hortense, de respecter Mondor. Ma promesse me coûtera mon repos, mon bonheur, et peut-être ma vie; mais je me serai immolé à ce que j'aime.

MARTON.

Non, Monsieur, on ne meurt pas d'amour, et à votre âge on est heureux quand on veut l'être. Céder à une femme attendrie et suppliante!

AUGUSTE.

Que pouvais-je faire?

MARTON.

Son bonheur.

AUGUSTE.

Eh! comment?

MARTON.

En la forçant de renoncer à un mariage de raison, pour épouser Auguste qu'elle aime, quoiqu'elle veuille se le dissimuler.

AUGUSTE.

Elle m'aime, dis-tu?.. Elle m'aime?...

MARTON.

Il faut être aussi modeste pour ne pas s'en apercevoir, et aussi enfant pour n'en pas profiter.

AUGUSTE.

Marton, ma fidèle Marton, ma seule, mon unique amie, éclaire-moi, conseille-moi, conduis-moi. Tu me rends à la vie, en me rendant à l'espoir; dis-moi, que dois-je faire pour...

MARTON.

Déclarez tout à M. Mondor, peignez-lui votre amour, votre douleur; laissez entrevoir que vous êtes payé du plus tendre retour.

AUGUSTE.

Hortense me désavouera.

MARTON.

Que vous importe? Mondor est vieux, il doit être jaloux. Qu'il renonce à Hortense, ce soir elle est à vous: d'ailleurs vous ne ferez que confirmer à Mondor ce que son valet lui aura déjà dit, et ce que peut-être il n'aura pas voulu croire.

AUGUSTE.

Quoi! Dumont saurait?......

MARTON.

Oui, Dumont sait qu'on vous aime; Mondor doit le soupçonner, moi j'en suis assurée, ma maîtresse le sent, il n'y a que vous dans toute la maison qui ne vous en doutiez pas.

AUGUSTE.

Mais j'ai promis à ma belle cousine.....

MARTON.

Vous avez promis.... mais vaincu par les prières d'Hortense, égaré par votre délicatesse, contenu par la crainte de lui déplaire...

AUGUSTE.

Oh! oui, oui, Marton, tout cela est bien vrai.

MARTON.

Eh bien! Monsieur, tout acte qui n'est pas libre, parfaitement libre, ne saurait nous engager.

AUGUSTE, vivement.

Tu as raison, tu as raison.

MARTON.

Ne dites rien de notre petit complot; restez ici, attendez Mondor, ne le tuez pas; de l'éloquence, de la fermeté, l'amour fera le reste.