L'amour et la raison

Chapter 1

Chapter 1834 wordsPublic domain

HORTENSE, AUGUSTE, MARTON.

HORTENSE, à Auguste, qui, après l'avoir aperçue, veut s'éloigner.

Approchez, Auguste, approchez.

AUGUSTE.

Je ne voulais plus vous voir, Madame; non, je ne le voulais plus.

HORTENSE, le contrefesant.

Madame... je ne voulais plus vous voir... Quel langage, mon petit cousin?

AUGUSTE.

Non, vous n'êtes plus ma cousine... non, je ne dois plus vous voir, puisque... Enfin, Madame...

HORTENSE.

Ah! mon ami, comme tu me traites!

AUGUSTE.

Vous vous mariez, vous vous mariez, Madame, et vous ne pensez pas à votre pauvre petit cousin.

HORTENSE.

Je ne vois pas qu'il puisse se plaindre...

AUGUSTE.

Vous ne le voyez pas... vous ne le voyez pas... Je le crois, Madame; les droits sacrés de M. Mondor...

HORTENSE.

Ce sont ces droits qui doivent vous interdire les regrets, et même le plus léger murmure.

AUGUSTE.

Vous me jugez d'après vous. Vous êtes si raisonnable!

HORTENSE.

Qui vous empêche de l'être autant que moi?

AUGUSTE.

Il faudrait avoir votre insensibilité, et j'en suis bien éloigné. Croyez-vous, Madame...

HORTENSE.

Auguste, ne me parle donc plus ainsi, tu m'affliges.

AUGUSTE.

Je vous afflige, ma cousine, mon aimable cousine... Mais pensez donc, réfléchissez à ma situation. Je croyais n'avoir pour vous que de l'amitié, le retour de Mondor m'éclaire... Avez-vous cru que je passerais ma vie avec vous sans vous trouver charmante? vous êtes-vous flattée que mon coeur vous disputerait long-tems la victoire? Avez-vous pensé que Mondor pourrait me ravir un espoir?... Il arrive, ce Mondor, et il vous épouse!... Eh! que suis-je donc, moi? S'il vous a rendu service, il n'a fait que ce qu'il a dû, que ce qu'un autre, que ce que tous les hommes à sa place eussent fait avec transport. Quels sont ses titres pour vous obtenir? ses cinquante ans? je voudrais les avoir, s'il les faut pour vous plaire. (Tendrement.) Mais je les aurai avec le tems, ma belle cousine. Alors j'en aurai passé trente à vous adorer, à vous rendre heureuse, et dans trente ans je partirai du point où Mondor se trouve aujourd'hui. Pensez-y, divine Hortense, cela vaut la peine d'y réfléchir.

HORTENSE.

Finissez, Monsieur, vous êtes un enfant.

MARTON.

Mais un enfant bien aimable. Vous en conveniez tout à l'heure, Madame.

AUGUSTE.

Un enfant bien aimable! elle me trouve bien aimable, n'est-il pas vrai, Marton?

MARTON.

Oui, Monsieur, charmant, et Madame s'y connaît.

HORTENSE, à Marton.

Par excès d'attachement vous vous ferez congédier.

AUGUSTE.

La congédier! la congédier! Mondor est contre moi, vous êtes contre moi, tout l'univers est contre moi, il ne me reste que Marton, et vous voulez vous en défaire! Eh bien! Madame, congédiez-la, je la prendrai à mon service.

HORTENSE.

Oui, je vous le conseille, cela serait charmant.

AUGUSTE.

Votre Mondor me déplaît à un point... je le hais, au moins, je vous en avertis; je le tuerai... Oh! je le tuerai.

HORTENSE.

Parlons raison, mon enfant.

AUGUSTE.

Il n'y a raison qui tienne, c'est dit, je le tuerai.

HORTENSE.

Monsieur, il a droit à vos respects.

AUGUSTE.

Je n'ai jamais appris à respecter un rival.

HORTENSE.

Continuez, Monsieur, compromettez-moi, exposez ma réputation, affligez un galant homme!...

AUGUSTE.

Un galant homme... qui veut vous épouser!

HORTENSE.

Quel homme faut-il donc que j'épouse?

AUGUSTE.

Moi, Madame, moi.

HORTENSE.

Vous êtes honnête, sans doute, mais cela ne suffit pas.

AUGUSTE.

Je ne vois pas ce qui me manque.

HORTENSE.

Il faudrait d'abord n'être pas un enfant.

AUGUSTE.

Eh! qu'importe mon âge, si je sais vous aimer?

HORTENSE.

Avoir un état qui...

AUGUSTE.

J'en aurai bientôt un. Aujourd'hui l'honneur, les moeurs, les talens mènent à tout, et je me sens abondamment pourvu de tout cela.

HORTENSE.

Vous êtres modeste.

AUGUSTE.

Je suis amoureux, et l'amour rend capable de tout; entendez-vous, Madame? il rend capable de tout.

HORTENSE.

Ce jeune homme veut me faire la loi.

AUGUSTE, aux genoux d'Hortense.

Vous faire la loi? ah! Hortense, Hortense, qu'avez-vous dit ? vous donner des lois, moi qui suis soumis aux vôtres...

HORTENSE, souriant.

Et qui les recevez à genoux.

AUGUSTE.

Me faites-vous un crime de mon entier dévouement?

HORTENSE.

Non, mon ami; mais il des circonstances où l'amour doit se taire devant la raison. Vous connaissez les motifs qui m'unissent à Mondor; il arrive aujourd'hui, il doit compter sur ma main; il a ma parole, et bien certainement je ne la retirerai pas.

UN LAQUAIS, annonçant.

Un valet de M. Mondor.

(Il sort.)

HORTENSE, troublée.

Son valet, son valet, Marton. (A Auguste.) Si je vous suis chère, mon petit cousin, de grâce, retirez-vous.

AUGUSTE.

Me retirer, Madame! Oh! non, non, bien décidément non.

HORTENSE.

Quand on aime une femme, Monsieur, on ne lui refuse rien.

AUGUSTE.

Quand on fait quelque cas d'un parent, Madame, on le ménage davantage.

MARTON.

Mais voici ce valet.

HORTENSE.

Partez, Monsieur, ou restez, que m'importe? Mais je ne crois plus à votre attachement, je vous en avertis.

AUGUSTE.

Si vous étiez assez injuste pour en douter un moment...

HORTENSE.

Si vous aviez la moindre délicatesse, vous ne me résisteriez pas.

AUGUSTE.

Je me retire, je me retire, Madame. Que ferez-vous pour le maître, si vous me chassez pour le valet?

(Il sort.)