Part 2
Non. Malgré la force des sentiments qui m’animaient, malgré l’urgence de la fin que j’avais en vue, je me suis efforcé d’être aussi objectif que possible. Le moyen que j’ai choisi de détacher de moi les Allemands, c’est de les définir,--de les définir avec toute l’exactitude et toute la minutie dont j’étais capable. Je me suis appliqué à ne rien laisser passer dans mon analyse de purement injurieux, j’ai évité dans tous les cas la simple vitupération. J’ai toujours motivé par des exemples empruntés soit à mes souvenirs de captivité, soit à des textes incontestables, chaque trait que j’ai cru pouvoir tracer. J’ai contenu mon indignation le plus que j’ai pu. J’ai pensé qu’il y avait toujours avantage à en remplacer l’expression par quelque détail authentique ou par quelque réflexion dont la pertinence pût être directement sentie. Finalement, quand il s’est agi de fixer l’essence du génie allemand, pour être bien sûr de ne rien inventer, j’ai demandé tous mes matériaux à un Allemand et ce n’est que du texte même de son essai que j’ai voulu tirer les formules qui m’ont servi à la caractériser.
En un mot, j’ai voulu faire une œuvre posée, concrète, véridique. Bien que j’y sois étroitement mêlé et que j’apparaisse directement intéressé à son issue, je n’ai pas désespéré de lui donner une valeur indépendante de la passion qui me l’inspirait, ni même de forcer les esprits qu’elle est faite pour indisposer le plus violemment, à en reconnaître la vérité. Oui, je voudrais que l’Allemand lui-même ne pût la contester, je voudrais le contraindre à avouer sa ressemblance avec cette image que je lui tends.
Sans doute, c’est encore là une utopie, mais qu’il vaut la peine de poursuivre. Car en la gardant sans cesse comme idéal devant les yeux, je commencerai peut-être, à tout le moins, à réduire et à dégonfler ces monstres intellectuels, ces caricatures géantes qui flottent entre les deux camps comme des baudruches et dans lesquels chaque peuple croit reconnaître son adversaire.
* * * * *
C’est même, en fin de compte, ce qui me rassure sur la responsabilité que j’encours en publiant ces pages. Elles finissent par m’apparaître plus utiles que dangereuses. Je me demande si elles ne peuvent pas avoir cet excellent effet de remplacer les notions entières, absolues et vides que nous nous sommes formées sur le compte des Allemands par des idées tout de même plus nuancées, plus relatives, reflétant mieux la complexité du modèle. Peut-être peuvent-elles nous aider à sortir de la féroce et grandiose ignorance où nous vivons, de notre ennemi. Peut-être, malgré ce qu’elles ont encore de trop ardent et d’un peu grossier, contribueront-elles à nous replacer dans cette attitude de pure et d’impartiale observation vis-à-vis de ce que nous n’aimons pas, où il va bien falloir que nous consentions à rentrer.
Et voici qu’après avoir craint de prendre rang parmi eux, je vais espérer de déplaire, par trop de modération, aux excitateurs de tous calibres qui mènent le chœur de la vocifération contre l’ennemi. J’avoue que ce serait une bien grande satisfaction pour moi, si l’exactitude de ma peinture allait les déconcerter; et je ne tiendrais pas pour un petit honneur les injures qu’ils voudraient bien m’adresser ni le mépris qu’ils consentiraient à faire de moi.
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On voit, en tous cas, que je suis loin d’être fixé sur le retentissement possible de mon livre. Mais c’est assez m’interroger à son sujet. Puisque aussi bien je suis maintenant décidé à le donner, il est parfaitement ridicule de me demander plus longtemps ce qui pourra bien se passer, quand je l’aurai fait. Et ce l’est d’autant plus, que le plus vraisemblable est qu’il ne se passera rien du tout.
Août 1918.
PREMIÈRE PARTIE
D’APRÈS NATURE
I
LE MANQUE DE CRÊTE
Il me semble qu’on fait fausse route quand on veut apercevoir d’abord chez les Allemands des sentiments d’une violence et d’une cruauté anormales, un tempérament furieux. Je ne nie pas cette violence, cette cruauté, cette fureur, dont il y a tant d’exemples constatés. Mais je ne pense pas qu’elles soient en eux primitives. Je ne nie pas qu’ils soient des barbares. Mais il ne me paraît pas que ce soit tout à fait à la façon des Huns.
Ce qui me frappe bien plutôt au premier coup d’œil, c’est leur manque de tempérament et ce que Maurras appelait un jour très bien «la médiocrité du premier fonds allemand». Cet ensemble de goûts, d’instincts, de préférences et d’aversions, qui fait la substance de chaque âme et donne au caractère sa tournure, est en eux d’une indigence prodigieuse. Prenez-les bien exactement au début d’eux-mêmes, avant que leur formidable volonté ait eu le temps d’intervenir: ils ne sont rien; ils ne désirent, n’attendent, ne prétendent rien.
Qui dira jamais la profondeur de leur _indifférence_? Et il faut entendre par là qu’ils sont à la fois extraordinairement indifférents et extraordinairement indifférenciés. Tous les prisonniers connaissent, pour s’en être souvent moqués, l’immanquable réponse des sentinelles à toute proposition qui, par chance, ne vient pas se heurter à quelque interdiction, que n’a, par hasard, prévue et d’avance repoussée aucun règlement: _Das ist mir egal!_ ripostent-elles infailliblement. Et il faut entendre le son plein et convaincu de la dernière syllabe: _Das ist mir egââl!_ Cela est prononcé avec une sincérité radicale, exhaustive; on sent que c’est le tréfonds de l’âme qui s’y exprime et s’y épuise. Or, qu’est-ce que cela veut dire, sinon: «A ce que vous me suggérez, rien en moi n’incline et rien en moi ne s’oppose. Vraiment, je me sens aussi vide que possible en face de votre envie. Je pourrais chercher longtemps: je ne trouverais rien qui soit pour ou contre. Je suis tellement uni, tellement homogène, tellement équivalent en quelque point que vous me preniez! Je ne connais tellement pas d’autres différences que celles qu’on m’a apprises!»
Ne confondons pas. Ce n’est pas ici le fatalisme slave ou oriental; il ne s’agit d’aucune résignation. L’Allemand ne replie pas ses désirs et ses rêves devant un événement jugé insurmontable. La vérité est qu’il n’a d’abord ni désirs, ni rêves; ni amour, ni haine; ni plaisir, ni dégoût; ni passion d’aucune sorte. Dirons-nous que c’est un endormi, que la vie en lui reste faible et basse? Au contraire, à n’en mesurer que le branle, elle semble en lui exceptionnellement forte et tendue. Le courant qui le traverse dépasse de beaucoup l’intensité moyenne. Mais il ne traverse que le vide; il ne trouve rien pour l’orienter; la matière qu’il parcourt est complètement amorphe. Les rudiments même de la sensibilité sont absents de cette âme, et ses inclinations élémentaires, son premier clivage.
«Un Allemand ne tient pas devant un Français», me disait un jour un camarade de captivité, un petit bonhomme, dont je revois les minces yeux brillants, le regard décidé. Étant détaché au travail, tout seul dans un village, il y avait pris sur ses employeurs un ascendant extraordinaire et avait réussi à obtenir leur complicité pour une évasion. Seul, le repentir imprévu et prématuré d’une femme, qui avait été, toute en pleurs, se dénoncer, et lui avec, aux autorités, avait fait échouer son projet. C’est en se rappelant la facilité avec laquelle il avait convaincu tous ces gens de lui venir en aide contre leur patrie, qu’il énonçait ce principe, dont la justesse m’avait frappé. Un Allemand ne tient pas devant un Français. C’est-à-dire que si vous les prenez tous les deux à l’état naturel, au moment où ils ne reçoivent encore d’indications que de leurs respectifs tempéraments, l’Allemand ne peut pas affronter le Français; il est sans armes devant lui; il n’a rien qui corresponde à ces désirs droits et perçants, à cette vivacité passionnée, à cette avide intrépidité du cœur dont son partenaire est pourvu. Qu’opposerait-il à nos mille partis-pris, à nos décisions sentimentales, à cette façon que nous avons de voir tout de suite les choses sous le jour le plus déterminé? Dès qu’il paraît à nos yeux, le tableau de la réalité a toutes ses nuances. Je ne dis pas que cette promptitude soit dans tous les cas un avantage. J’aimerais même à montrer qu’elle est peut-être à la source de toutes nos erreurs et de tous les malheurs qui s’en suivent. (Nous sommes des esprits trop vite fixés.) Mais enfin elle témoigne d’une vigueur générale, d’un entrain et d’une «pleine terre» des sentiments, auxquels l’Allemand, avec son étique spontanéité, ne saurait songer à résister, et qui, toutes les fois qu’il se trouve seul en tête à tête avec l’un de nous, le mettent en état de notoire infériorité.
_Der deutsche Jüngling fromm und stark Beschirmt die heilige Landmark[1]._
[1]
«Le jeune Allemand pieux et fort Protège la frontière sacrée.»
(2e couplet de la _Wacht am Rhein_.)
C’est trop bien ça. Je le vois trop bien, «le jeune Allemand pieux et fort», appuyé sur son arme, prêt à tous les chocs, la poitrine solide, l’esprit seulement animé d’un éperdu dévouement. Je le vois trop bien pour pouvoir le souffrir. «Pieux et fort»: voilà tout ce qu’il a à nous montrer, voilà son entière richesse intérieure en deux mots exprimée. Qu’on n’aille pas dire qu’une chanson n’est pas une peinture psychologique. Non, tel quel, le portrait est complet; il n’y manque aucun détail. Voilà le héros allemand, tel qu’il s’apparaît à lui-même, voilà toute la complexité et toute la nuance qu’il se découvre; voilà à quoi, à ses propres yeux et en fait, il se ramène.
Plus que d’avoir ravagé, pillé, incendié et massacré, je lui en veux de se résumer si facilement, de se réduire à si peu de chose. Ce que je ne puis lui pardonner, c’est son néant intérieur. Il faut qu’il aille chercher des vertus pour faire croire qu’il est quelque chose; il ne commence qu’à la morale. Pour s’apercevoir qu’il existe, il faut lui donner quelque chose à faire; alors on peut admirer comme il le fait bien. C’est un de ces êtres qu’on ne remarque que lorsqu’on est obligé de les féliciter.
Les vieux du _landsturm_ qui venaient au camp prendre livraison des corvées, après avoir recueilli, d’un visage tendu par le respect, les recommandations du sous-officier de service, se tournaient vers le groupe de prisonniers qu’ils allaient accompagner: _Also, marsch!_[2] s’écriaient-ils. C’est-à-dire: «Puisque c’est ça que nous devons faire, faisons-le!» Rien ne les eût poussés à l’entreprendre spontanément, cette idée ne leur serait jamais venue. Mais c’était presque effrayant de penser à quel point ils n’y trouvaient pas non plus d’objection! On sentait en eux une vacance presque infinie, et surtout, ce qui m’impatientait plus que tout le reste, cette bonne humeur des gens qui n’ont pas de désirs, qui sont contents de faire ce qu’on leur dit de faire, parce que sinon ils n’auraient pas su à quoi passer leur temps.
[2] «Eh! bien donc, en avant!»
*
* *
Comme c’est l’aspect, je crois, le moins soupçonné de son caractère, je voudrais illustrer par quelques anecdotes cette indifférence foncière de l’Allemand. Et d’abord qui chantera jamais en termes suffisamment héroïques sa patience? Qui racontera tout ce qu’il est possible de lui «faire voir», avant qu’il ne comprenne qu’il faut se fâcher?
Chaque jeudi, nous allions faire en ville des achats pour la société de secours mutuels de notre camp. Accompagnés d’une seule sentinelle que nous traînions derrière nous plutôt qu’elle ne nous conduisait, nous entrions librement dans tous les magasins et nous y étions toujours royalement accueillis. Nous récoltions même bien des sourires et bien des compliments qui ne se fussent jamais égarés à l’adresse de vulgaires soldats allemands. Car les Allemands se soutiennent sans doute très fortement les uns les autres, mais ils ne s’aiment guère entre eux; il suffit de les avoir vus se parler pour en être convaincu. Le visage même qui nous regardait plein d’aménité, dès qu’il se tournait vers un compatriote, devenait dur, sombre et sec: quelques mots de réponse, juste ce qu’il fallait; et si «l’autre» n’était pas content, il n’avait qu’à s’en aller. (Peut-être aussi, pour tout dire, cette différence d’égards tenait-elle en partie à la différence que le marchand supposait entre nos respectifs porte-monnaie.)--Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sur cette curieuse anomalie psychologique que je veux insister en ce moment. Je pense surtout à l’endurance de certains _feldgrauen_ qui attendaient pour se faire servir qu’on en eût fini avec nous; j’en revois un, entre autres, que nous fîmes «poser» certainement pendant près d’une demi-heure, dans un magasin de quincaillerie. Sans même oser s’asseoir, il regardait, derrière nous, d’un air mélancolique, les scies et les serpes pendues au plafond, et poussait de loin en loin de timides soupirs. Parfois l’un de nous lui lançait par-dessus l’épaule un regard ironique et amusé; mais il ne semblait pas s’en apercevoir. Qu’étions-nous pourtant, que de vulgaires prisonniers, que des esclaves qu’il eût pu balayer d’un geste? Mais je suis bien sûr qu’il ne pensait pas à ce détail; et ce qui l’en rendait oublieux, ce n’était ni générosité, ni grand élan de fraternité humaine. Tout simplement il ne sentait rien; il ne réalisait pas la situation par le sentiment; elle ne lui donnait aucune secousse; les fibres qui l’eussent fait tressaillir et se révolter manquaient dans son cœur.
En chemin de fer, entre Leipzig et Francfort, nous étions six prisonniers conduits par deux sentinelles; nous nous étions confortablement installés dans un compartiment et d’abord, sans hésiter, et sans provoquer la moindre protestation de nos gardiens, deux des nôtres avaient pris les deux coins près de la fenêtre. Le train cependant était bondé: beaucoup de permissionnaires, quelques civils; et de nos places, nous contemplions tous ces gens, qui s’amoncelaient dans le couloir, la plupart debout, quelques-uns lamentablement assis sur leurs paquets, tous écrasés les uns contre les autres, piétinés par chaque passant, jetés contre les parois par chaque cahot du train, mais ne pensant aucunement à nous déranger. Nous les entendions bougonner les uns contre les autres; c’est tout ce qu’ils voyaient de mieux à faire. A la fin, le spectacle nous parut si ridicule que nous nous décidâmes à «inviter» un grand artilleur, qui se tenait debout en travers de la porte, à venir s’asseoir au milieu de nous: il accepta avec force remerciements.
Il est incroyable à quel point l’Allemand est lent à se représenter le véritable rapport où il est avec les gens qu’il rencontre: c’est parce qu’il n’en est averti par aucune commotion affective, par aucun sentiment immédiat. Et le Français profite d’une façon admirable, souvent même téméraire, de ce retard à l’allumage. Instruit du premier coup d’œil, avec une folle impertinence, il saisit son avantage et le pousse aussi loin que possible, pendant le temps que l’autre met à composer sa réaction. Arrive ensuite que pourra! Il aura toujours bien ri en attendant.
On n’imagine certainement pas ce que les prisonniers réussissent à «faire avaler» à leurs gardiens. On n’a aucune idée du ton de certaines conversations entre eux. Que de fois ai-je entendu mes camarades dire à leur chef de chantier: «Vous aurez beau faire, vous êtes foutus! Ce n’est plus qu’une question de jours, de mois ou d’années. Mais vous êtes foutus. Tout le monde sait ça en Europe. Il n’y a que vous qui ne le sachiez pas encore.»
Un jour, un prisonnier se voit interpellé par un officier aviateur, qui a la naïveté de lui demander ce qu’il pense de la guerre. Le Français aussitôt de se lancer dans une peinture effroyable de la situation où l’Allemagne s’est imprudemment fourrée et de montrer le châtiment qui s’approche d’elle pas à pas. Je me rappelle particulièrement la conclusion de sa diatribe, si décisive que l’autre en resta tout sot: «D’ailleurs, s’écria-t-il, quand on n’est pas foutu de nourrir ses prisonniers, on ne fait pas la guerre!»
Nous avions un sous-officier qui était chargé de nous faire faire l’exercice. Figure rose, tête toujours légèrement inclinée sur l’épaule, parole doucereuse, allure timide et gênée; dans le civil il était fabricant de poupées.--Avec un pareil innocent, direz-vous, il n’y avait guère de mérite à se montrer provoquant.--Oui, mais bien qu’il ne fît presque jamais d’observations et qu’il se contentât de mouvements exécutés avec toute la nonchalance que des Français sont capables de mettre à une besogne qui les ennuie, il avait un petit carnet où il crayonnait gentiment de temps en temps quelques notes personnelles; et la suite en était généralement qu’au bout de quelques jours l’un de nous se voyait emmené en cellule pour mauvaise tenue à l’exercice. L’animal dans le fond était donc venimeux. Eh bien! malgré le danger qu’il y avait à l’exciter, je ne puis songer sans rire, j’allais presque dire sans pitié, aux énormités que certains d’entre nous réussissaient à lui faire entendre. Il est vrai qu’il avait, lui aussi, la manie bien allemande de nous demander notre avis sur les opérations. Ce n’était donc jamais nous qui avions commencé. Mais c’était bien nous qui continuions, et avec quel entrain! Je me rappelle surtout le moment de l’attaque sur Verdun. Le malheureux avait eu l’imprudence de nous laisser voir, dès les premiers jours, qu’il comptait bien sur la chute imminente de la place. «La semaine prochaine, nous serons à Verdun!» nous avait-il déclaré d’un petit air timide et satisfait. Empruntant alors une assurance qu’il était sans doute bien loin de ressentir à cet instant, un de mes camarades lui répliqua vertement que ni la semaine prochaine, ni le mois suivant, ni jamais les Allemands n’entreraient à Verdun. Et quand les événements eurent confirmé sa prophétie, on pense comme il triompha! Je le revois parlant à sa victime sous le nez, et avec des gestes presque menaçants: «Eh! bien, vous voyez comme vous y êtes entrés à Verdun! Vous étiez à Douaumont l’autre jour! Vous n’y êtes plus aujourd’hui. C’est une drôle de façon d’avancer... Enfin, peut-être qu’avec le temps!... Mais non, vous n’y arriverez jamais. Vous êtes trop bêtes. Le kronprinz vous fera tous crever devant nos tranchées; mais vous n’avancerez plus, etc.» Sous cette algarade, dont je n’exagère nullement les termes, notre homme avait pris un air piteux et vexé, mais il ne bougeait pas. Frileux et «rentré» comme un oiseau sous une averse, un mauvais petit sourire d’embarras sur les lèvres, il essayait simplement de mettre un frein à la verve de notre camarade en lui posant la main sur le bras: «Permettez! Permettez!...» Mais il ne pensait plus du tout à son carnet, ni à l’uniforme qui lui donnait un si terrible pouvoir sur son interlocuteur. Il était ennuyé: rien de plus.
A une sentinelle «bon enfant», qui ne savait pas un mot de français, des prisonniers, comme à un serin, avaient appris cette simple phrase: «Ils sont foutus, les boches!» Et il allait la répétant partout avec extase. Quand nous le rencontrions dans le camp, nous lui criions: «Sont-ils foutus?» Et il répondait: «Ils sont foutus, les boches!» Un jour, nous le vîmes arriver tout triste: quelqu’un l’avait renseigné sur le sens de son exclamation favorite. Mais tout ce qu’il fit, ce fut d’être bien malheureux et comme tout détraqué de ne plus pouvoir la lancer.
Les gosses de K..., quand nous passions par la ville, nous couraient après en criant: _Schokolade! Schokolade!_[3] Mais nous avions la cruauté de ne leur rien donner avant qu’ils eussent eux-mêmes sanctionné leur déconfiture par le même sacramentel: «Ils sont foutus, les boches!» Et encore que, moins bêtes que la sentinelle, ils comprissent parfaitement le sens de la phrase, ils n’hésitaient pas un instant à acheter de cette monnaie la précieuse plaquette; aucune indignation ne montait du fond d’eux-mêmes leur interdire d’en user.
[3] «Du chocolat! Du chocolat!»
Il y avait au camp un petit feldwebel courte-patte, qui avait servi jadis dans notre légion étrangère. Ses seules amours étaient un corbeau, qu’il élevait avec des tendresses de mère. Il le faisait coucher dans sa chambre et l’y laissait prendre des libertés dont il restait, paraît-il, des traces fort sensibles à l’odorat. C’est du moins ce que m’ont raconté les prisonniers qui allaient en corvée sous sa direction et qu’il employait presque exclusivement à lui ramasser des vers et des insectes pour la nourriture de son protégé. Tous les Français le tutoyaient et quand ils lui demandaient: «Eh bien, Münch, que penses-tu de la guerre?» il répondait invariablement: «Beud-èdre que les boches seront fainqueurs, beud-èdre que ce sera vous. Moi, je m’en fous.»
Un jour, on envoya pour conduire la promenade du samedi un vieux petit feldwebel, propre, bien rasé, aux yeux clairs et tristes. Je m’imaginai tout de suite, je ne sais pourquoi, qu’il devait être dans le civil soit confiseur, soit professeur de maintien. A peine fûmes-nous sortis du camp, il commanda: «Halte!» Puis, s’approchant des prisonniers qui étaient en tête: «Que faites-vous?» demanda-t-il en français au premier. Légèrement interloqué, notre camarade ne comprit pas tout de suite la question: «Quelle profession? reprit l’Allemand avec douceur.--Instituteur, répondit alors le prisonnier.--Ha! Ha!» fit le feldwebel, en hochant par deux fois la tête, et avec les marques d’une grande approbation. Puis il passa au second: «Que faites-vous?--Comptable.--Ha! Ha!» Il vint au troisième pour en obtenir le même renseignement. Mais le reste de la colonne commençait à s’intéresser vivement à la conversation. Un esprit de moquerie la parcourut comme une vague: nous nous mîmes à combiner les réponses les plus extravagantes. Déjà le troisième d’entre nous qui fut interrogé se révéla «marchand de cacaouëts». «Cacaouëts? Cacaouëts?» fit le vieux d’un air interrogatif, en penchant un peu la tête de côté. Mais il ne se déconcerta pas pour si peu et continua sagement son enquête. Son français n’était sans doute pas des plus étendus, ni des mieux au courant, car il parut plus d’une fois embarrassé. Quand il ne comprenait pas, il jetait un petit coup d’œil circulaire, comme pour nous prendre tous à témoins de l’étrangeté de la réponse qu’on lui faisait, et il nous voyait fort bien en train de nous tordre de rire. Mais rien ne le décourageait. L’un de nous n’ayant pas voulu lui laisser ignorer qu’il était «marchand de cochons», «Couchons? Couchons? fit-il avec la même timide inquiétude. Et il passa. Il ne s’arrêta que quand il eut dépouillé le secret des cinquante ou soixante hommes qu’il avait sous ses ordres. Il reprit alors le commandement et remit la colonne en marche, l’air content et renseigné. Il marchait à côté de nous, d’un petit pas sautillant et nous faisions à haute voix mille plaisanteries sur son compte: «Est-il possible, me disais-je, qu’il ne comprenne pas qu’on se moque de lui?» Mais je crois plutôt que ça lui était égal; il sentait bien, vaguement, que nous n’étions pas très sérieux; mais cette impression ne passait pas en lui jusqu’à l’indignation; elle n’éveillait aucune susceptibilité; elle n’enflammait aucun amour-propre; elle le laissait tranquille, serviable et satisfait. C’était en hiver, il avait neigé. Quand nous fûmes sur le point de rentrer au camp, il nous fit arrêter de nouveau, à la hauteur d’un vaste champ de neige: «Maintenant, battez-vous avec des boules!» nous dit-il simplement. Au cours du combat, il fut atteint à plusieurs reprises par de faux maladroits. Il souriait un peu, s’époussetait, et continuait à nous contempler placidement.