L'Allemand

Part 1

Chapter 13,841 wordsPublic domain

JACQUES RIVIÈRE

L’ALLEMAND

SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS D’UN PRISONNIER DE GUERRE

Cinquième édition

PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR

ÉTUDES (Baudelaire, Claudel, Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, etc.), aux Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1912.

AIMÉE, roman, aux Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922.

IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER LAFUMA DE VOIRON PUR FIL AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE I A VI ET SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 64.

TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1918.

PRÉFACE

POUR LA RÉIMPRESSION

Six ans ont passé depuis que ce livre a vu le jour. «S’il s’épuise, me disais-je, et qu’il faille le réimprimer, je le reprendrai de fond en comble; j’introduirai dans mon portrait de l’Allemand toutes les nuances et tous les tempéraments que la passion d’abord m’a fait négliger; je tâcherai d’y ramener la pulsation subtile et modérée de la vie; j’échapperai cette fois définitivement à la mentalité de guerre, contre laquelle je ne me suis que bien imparfaitement défendu en l’écrivant.»

Le moment est venu; j’ai relu mon livre, la plume à la main. Hélas! je n’ai pu y changer que quelques mots.

Qu’est-ce à dire? Qu’il m’est apparu pertinent, parfait, indiscutable?--Bien loin de là; ses lacunes, ses exagérations, les préoccupations subjectives qui en compromettent la thèse, m’ont sauté aux yeux avec plus d’évidence encore que je ne m’y attendais.

Mais, pour en entreprendre une refonte complète, il m’eût fallu retrouver mon modèle. Je ne vois clair qu’au contact de la vie.

Déjà des traits nouveaux m’avaient été fournis par quelques Allemands que j’avais rencontrés depuis la guerre,--certains bien difficiles à faire tenir dans le cadre impitoyable que j’avais d’abord tracé. Mais comment les intégrer dans la peinture d’une âme collective, dans un portrait ethnique? Je les surprenais sur des individus: avais-je le droit de les généraliser?

Il eût fallu me replonger dans la masse même du peuple allemand et me laisser imprégner une seconde fois, avec la porosité nouvelle que je me sentais, par l’ensemble de ses puissances, par les bonnes autant que par les mauvaises. Les circonstances ne me l’ont pas permis.

Me voici donc obligé de rouvrir la carrière à mon livre sans l’avoir sérieusement amendé.

Du moins puis-je exprimer l’insatisfaction qu’il me laisse et montrer ses défauts les plus gênants.

Le ton d’abord, même s’il arrivait qu’il plût à quelques-uns, en est inadmissible. Cette colère envers tout un peuple, cette façon de parodier jusqu’à ses meilleures intentions, cet ironique assaut contre ce qu’il peut avoir de véritable bénignité («Haïssables, parce que nous ne haïssons pas», m’a répondu spirituellement Natorp dans un article du _Kunstwart_ où mon livre était discuté), le jour systématiquement comique, ou odieux sous lequel je fais apparaître ses moindres démarches, en un mot le caractère satirique de ma peinture, outre qu’ils ont cessé d’être à la mode, ont quelque chose de tendancieux qui peut révolter et me faire prendre pour un pur calomniateur.

La guerre a laissé ici ses traces: ceux qui n’ont pas subi son influence, ou qui l’ont secouée, s’en trouveront peut-être incommodés.

Pourtant l’intolérance, et même la fureur que respire mon livre, n’ont pas une origine purement contingente et ne viennent pas uniquement de la guerre. Je crois qu’il en faut chercher les racines dans quelque chose de plus personnel et de plus profond: dans ma naissance, dans mon être français. Comme on l’a noté, mon portrait de l’Allemand, c’est aussi un portrait du Français; l’Allemand ici est peint tel que peut le voir (ou plutôt tel que ne peut pas le voir) le Français,--dont apparaissent tous les défauts, toute la nervosité, tous les dégoûts natifs, irraisonnés.

Il faut l’avouer franchement: c’est une relation qui est ici décrite, bien plutôt qu’un objet, bien plutôt qu’un visage: on peut y voir comment deux races manquent à se comprendre, ou du moins comment l’une est par l’autre hérissée. Le sujet de mon livre c’est l’antagonisme français-allemand.

Encore n’est-il saisi que sous sa forme la plus aiguë sans doute, mais la plus fruste et la plus grossière. Je montre surtout le désaccord entre deux rythmes nerveux.

Il est évident que j’exclus par là-même tout ce qui pourrait m’apparaître si je réussissais à épouser celui de l’Allemand.

J’ai toujours manqué de patience: ou plutôt les efforts de mon esprit ont toujours été dans une étroite dépendance de ma sensibilité: ou secondés par elle, ou contrariés.

Il faut que j’aime, il faut que je désire pour bien apprendre et bien entendre.

On ne sent pas, à la base de mon étude, une connaissance assez ancienne et assez profonde de la littérature et de la pensée allemandes. Je n’y suis pas entré avec assez de loisir. Je me suis heurté à quelques textes, rencontrés par hasard, et je les ai utilisés pour mon exaspération, plutôt que pour mon édification personnelles.

Qu’eussé-je vu, si j’eusse été plus distrait de moi-même et plus vacant? Je ne puis l’imaginer que vaguement. La musique allemande (j’aime passionnément Bach et Wagner) me met par instants en correspondance avec ce monde inconnu: un monde où l’âme respire plus lentement, avec des émotions plus physiques, et parmi d’énormes naïvetés. Une des malhonnêtetés de mon livre est que je n’y ai point dit combien les _Maîtres Chanteurs_, par exemple, avec tout leur pédantisme et toute leur sentimentalité, me subjuguaient et me ravissaient,--jusqu’à la plus candide extase.

Au fond ce livre est une aventure que j’ai courue: j’y ai poussé ma chance jusqu’au bout, avec injustice, avec insolence. Il s’agissait pour moi,--comme je reproche aux Allemands d’avoir voulu faire par la guerre,--de me conquérir. Je discernais en moi, dans mes limbes, un certain don contemplatif, une certaine pureté de regard, qui pouvaient peut-être, pensais-je, devenir mon originalité. Pour les mieux saisir, il me fallait un repoussoir: l’Allemand était là; je l’ai pris pour exemple d’une pensée au contraire confuse et fléchie.

Ce que j’avais pu, par l’observation, lui arracher de torts en ce genre, je l’ai étendu, dramatisé: je cherchais mes vertus à travers ses défauts: pour faire les premières plus grandes, j’ai fait les seconds plus gros.

Est-ce donc une caricature, à la fin, que j’ai tracée? Je ne sais pas; je ne crois pas. Beaucoup de traits portent, j’en ai la sensation, et sont à peine forcés. Mais ils ne sont pas assez nombreux: les quelques idées que j’ai découvertes se sont comportées comme des phares, écrasant tout détail de leur lumière, dévorant toutes les nuances du modèle. J’ai trop simplifié.

Si le lecteur pourtant veut bien aborder mon livre, peut-être réussira-t-il à s’intéresser au débat qu’il raconte, d’un esprit féroce et vif, assoiffé d’évidence et d’inutilité, contre les forces mal connues qui le menacent: il y verra peut-être un petit drame d’actualité: la pensée pratique ne projette-t-elle pas de nos jours une ombre immense et grandissante sur la pensée spéculative? Quelqu’un, dans ce livre, entre, corps et âme, en révolte contre cet oppressant nuage.

A vrai dire, c’est comme arbitre surtout que je convie ici le lecteur. Je n’ai pas l’intention de lui faire approuver de force toutes mes démarches: Je sais que certains coups que je porte ne sont pas francs: qu’il les distingue et qu’il les répudie.

Mais qu’il veuille bien aussi se rendre attentif à ce que ma fureur peut soulever de valable et de pertinent. C’est dans de tels combats, malgré tout, où il y va de la vie, qu’un peu de vérité a chance de se faire jour. Comme je me suis mis tout entier dans mon livre, il me paraît impossible qu’il n’en ressorte pas quelque chose de plus général et de plus important que moi-même.

Septembre 1924.

AVANT-PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Les pages qu’on va lire ont bien failli ne jamais voir le jour. Et je ne veux pas du tout insinuer que c’eût été un malheur considérable. Mais je ne crois pas sans intérêt de marquer ici les raisons qui ont été sur le point de m’empêcher de les publier. Elles sont d’un ordre très général et je ne suis peut-être pas le seul qu’elles soient venues déranger. Je m’étonnerais fort, si, dans mes hésitations, beaucoup de lecteurs ne reconnaissaient pas leurs propres doutes, les embarras où ils se sont eux-mêmes, parfois peut-être avec angoisse, débattus.

* * * * *

Appelé dès le troisième jour de la mobilisation, j’eus le malheur de faire partie d’une unité qui fut opposée à la ruée allemande à un moment et sur un point où elle était particulièrement irrésistible. Je fus fait prisonnier dans les derniers jours d’août 1914.

Je suis resté près de trois ans en Allemagne. Ce n’est qu’en juin 1917 que j’ai été interné en Suisse. Pendant ce long séjour forcé chez l’ennemi, j’ai eu le temps d’observer et de rassembler dans mon esprit les traits principaux de son caractère. A vrai dire, la plupart des idées qu’on trouvera plus loin exposées me sont venues au bout de quelques mois à peine de contact avec lui. Je les avais même fixées dès le début de ma deuxième année de captivité, tout au moins sous leur forme élémentaire. A ce moment, j’avais la ferme intention d’en faire part au public, dès que l’heure de la délivrance aurait sonné pour moi. Rien ne me semblait plus naturel. L’image que je m’étais faite des Allemands, pourquoi l’eussé-je gardée pour moi, enfermée dans un tiroir? Tous les jours j’avais à subir leurs taquineries: il me semblait de bonne guerre de la brandir, en réponse, aux yeux du monde entier.

Mais lorsque j’eus passé en Suisse, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour différent. J’étais libre désormais, libre de faire tout ce que je voudrais. Je n’avais plus rien à craindre. J’échappais à la guerre. Comme tout le monde me le disait en guise de félicitations (ah! si l’on avait pu voir quel torrent de remords cette simple phrase déchaînait dans mon cœur!) «la guerre était finie pour moi». Oui, je ne le savais que trop bien, désormais j’étais à l’abri.

Avais-je dès lors le droit de donner libre cours à mes réflexions? Pouvais-je en conscience émettre des idées dont ce ne serait pas moi qui aurais à supporter les conséquences? Je ne pouvais me faire aucune illusion sur ce qu’il y avait d’excitant, d’encourageant pour la haine dans ce que j’avais à dire sur les Allemands. Était-ce à moi à le dire, qui n’avais plus qu’à assister en spectateur à la guerre? Était-il juste de ma part d’attiser un foyer, où je ne risquais plus de me brûler? Pouvais-je créer de l’inexpiable, sous le prétexte que je n’aurais pas à l’expier personnellement?

Plus généralement, avais-je le droit de contribuer, pour si peu que ce fût, à l’augmentation de la haine et de la douleur dans le monde? M’était-il permis d’alimenter de mes remarques ce monstrueux capital, déjà si difficile à liquider?

J’avais vu beaucoup souffrir. Et la souffrance dont on a été le témoin ne produit pas infailliblement, dans toutes les âmes, le seul besoin de la venger. Je suis de ceux à qui elle inspire surtout l’ardent désir de n’y rien ajouter, de ne travailler en rien à sa propagation, d’en empêcher, au contraire, si possible, le rayonnement. Il m’est trop clair que l’homme est naturellement méchant, pour que je ne me propose pas en première ligne de ne l’être moi-même que le moins possible.

Si l’on veut avoir une idée des scrupules dont j’étais assailli, vers ce moment de ma délivrance, voici un échantillon des résolutions que je couchais alors sur le papier: «Tenir compte de toutes les conséquences de ce que je dis, notais-je. Me représenter toujours à l’avance le poids en efforts et en souffrances de chaque phrase qu’il me vient l’envie de prononcer. Traduire mentalement chacune des impulsions de mon esprit en termes de réalité.»

Si étrange qu’une telle préoccupation puisse paraître en pleine guerre, je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle est celle de la grande majorité des combattants. Ils trouvent que ce qu’ils sont obligés de faire, c’est bien assez. Ils ne souhaitent aucunement de voir les autres, ceux dont l’intervention ne peut servir à rien, se lancer à côté d’eux dans la bagarre. Ils ont un grand souci de ne pas laisser la guerre s’étendre au delà des gestes par lesquels on la fait, de ne pas la laisser remonter dans le domaine de la parole. Ils sont avares d’héroïsme pour les autres, pour tous ceux qui ne peuvent l’exercer que verbalement. Décidément, ils les supplient de ne pas se mêler de la chose. C’est qu’ils ne s’empêchent pas de calculer ce que chaque mot de haine peut coûter en horreurs du genre de celles dont l’image ne les quitte pas. Invinciblement ils tendent le dos à chaque rodomontade qu’ils entendent, comme à tout bruit qui peut attirer les obus: «C’t’idiot-là qui va encore nous faire repérer!» Et c’est pourquoi vous les voyez en général si réservés, si peu disposés aux injures, si gênés par celles dont vous voudriez les rendre complices.

C’est bien assez comme ça! pensais-je. Non, décidément, je ne dirai pas ce que je crois avoir aperçu sur les Allemands. Je n’irai pas renflammer la haine naturelle que nous avons pour eux, et qui risquerait ensuite de nous aveugler, quand viendront les premières possibilités de résolution du conflit. Je redoutais en effet, comme le plus épouvantable qu’il pût être donné à un homme de commettre, le crime de laisser passer sans la voir la première minute où la guerre cesserait d’être inévitable. Peut-être en publiant mes réflexions, en leur permettant de développer leur venin, allais-je contribuer à rendre cette première minute moins perceptible, moins évidente. L’idée seule d’un tel risque me paralysait complètement.

* * * * *

Mais une autre considération m’arrêtait aussi. J’avais beau être intimement convaincu de la vérité de mes remarques sur le caractère allemand, il est impossible, me disais-je en même temps, de penser juste par le temps qui court. Tout n’est-il pas bouleversé? Ne vois-je pas les esprits les plus fermes, ceux en qui j’eusse mis ma plus grande confiance, courbés, dans un sens ou dans l’autre, par la tempête? N’y a-t-il pas une ambition plus que folle à vouloir se tenir debout sur le pont d’un navire où tout le monde chancelle?

J’avais lu, pendant trois ans, les journaux allemands. J’avais causé avec des sentinelles. Et j’avais pu constater combien leur point de vue, si éloigné du mien, si exactement en toutes choses opposé au mien, était, lui aussi, naturel; je veux dire combien ils s’y plaçaient naturellement, fatalement, avec quelle infaillibilité ils y étaient ramenés par chaque événement qui pouvait survenir, par chaque expérience qu’ils pouvaient faire. En d’autres termes, la vision allemande m’était apparue, non pas bien entendu aussi juste, mais aussi nécessaire que la mienne; une aussi inexorable pente m’avait semblé y conduire.

Et j’en venais à cette idée qu’en temps de guerre toute pensée est soumise à une sorte de gravitation. Les passions de chaque individu, plus profondément encore sa race, sa naissance forment un centre, forment un astre, autour duquel sa réflexion, retenue par une invisible influence, ne peut rien faire de mieux que de tourner. En réalité on ne pense plus: on se confirme, on se félicite, on se congratule soi-même, on admire sans cesse à quel point l’on a raison. On happe au passage tout ce qui peut vous encourager dans votre système; et le reste, on ne le voit pas; il glisse sous votre nez, sans qu’un soupçon vous effleure du désordre qu’il pourrait porter dans vos représentations. Il ne faut pas dire tout à fait qu’on devient aveugle; la clairvoyance de bien des esprits au contraire s’affine et s’exaspère; mais elle prend un cours circulaire et comme enchanté; elle ne sait plus sortir de l’enceinte magique où une invisible puissance l’a enfermée.

La révolte même ne sert de rien. Je n’ignorais pas que, dans tous les pays en guerre, il s’était trouvé des gens pour refuser le point de vue national. Ils avaient voulu échapper au piège de leurs origines et de leur race. Je les voyais raidis, tendus, guindés, pleins d’un effort majestueux, mais vain. Car la corde à laquelle ils se cramponnaient pour marcher droit, comment ne remarquaient-ils pas qu’elle s’enroulait, elle aussi, en sens inverse, autour du plus solide cabestan? Eux aussi, ils allaient en rond, eux aussi, ils subissaient une évidente gravitation. Toutes leurs démarches m’apparaissaient étroitement commandées par leur mauvaise humeur, par l’instinct de contradiction, par le besoin de montrer à tout le monde qu’ils n’étaient pas les esclaves de la nationalité que le hasard avait jugé bon de leur octroyer. Ce souci-là formait un centre de préoccupation antagoniste, mais parfaitement symétrique du premier. Il n’était pas moins obsesseur et ne réclamait pas leur réflexion avec moins d’exigence; il ne la détournait pas moins des voies de la raison. Et que peut-on rêver, par exemple, de plus incohérent, de plus influencé par le sentiment, de plus purement pathétique, que les considérations par lesquelles un Romain Rolland a cru s’élever _au-dessus de la mêlée_?

Au milieu de si forts remous, de si impérieux tourbillons, encore une fois pouvais-je espérer que ma pensée eût seule, par miracle, trouvé une assiette ferme et l’autonomie indispensable pour reconnaître la vérité? Comment eussé-je été le seul à ne subir aucun des entraînements divers, auxquels je voyais tous ceux qui réfléchissaient, et même les plus appliqués à le faire proprement, céder à leur insu? D’où me serait venu le privilège d’apercevoir mon ennemi le plus détesté d’un œil vraiment dépouillé? Et si j’en suis incapable, me disais-je, ce que je crois être une exacte peinture de son caractère n’est donc, en fait, rien de plus qu’un réquisitoire. Ai-je bien le droit de publier, sous les dehors d’une étude scientifique, un pamphlet, une caricature? Vais-je ajouter un chapitre à cette littérature féroce et précaire, que je ne puis lire moi-même sans dégoût?

*

* *

Tels étaient à peu près les scrupules qui, au moment même où je devenais libre de l’exécuter, me décourageaient de mon projet d’écrire sur les Allemands. Ils me tourmentèrent si fort qu’après avoir rédigé les pages qui forment le chapitre II de la première partie du présent volume, j’abandonnai mon travail et passai à d’autres occupations.

Mais, me demandera-t-on, pourquoi donc y êtes-vous revenu, et quelles considérations ont bien pu vaincre vos premières répugnances?

Ce n’est aucune considération théorique, et mes répugnances subsistent entières. Voici simplement ce qui m’est arrivé:

J’ai essayé d’écrire autre chose; j’avais mille idées en vue; il me semblait n’avoir que la main à étendre pour les saisir. Mais elles se dérobaient; ou, quand une fois je m’en étais emparé, je les trouvais si pauvres, si pâles! Tout ce que je notais était faible, triste, entortillé. Ma pensée, comme un enfant malingre, ne se développait pas, restait nouée. J’avais beau la provoquer de ma plume: elle refusait de s’épanouir. Je me sentais un poids intolérable, non plus sur la conscience, mais sur l’esprit. Quelque chose l’oppressait et le paralysait, dont d’abord je voyais mal la forme et la nature.

Mais j’eus bientôt fait de comprendre ce que c’était. C’étaient mes Allemands qui «ne passaient pas». Aucun effort ne pouvait me les faire digérer. Tout ce que je savais, tout ce que j’avais découvert sur leur compte, du seul fait que j’avais résolu de le garder pour moi, agissait contre moi, menaçait de m’étouffer.

Je m’étais cru plus fort que je n’étais. Mes scrupules étaient fort beaux; mais encore fallait-il que je fusse capable de leur obéir. Je m’étais faussement pris pour un humanitaire; je m’étais trompé sur ma capacité de pardon; j’avais une nature trop formée, trop définie pour qu’elle pût abdiquer, avec une soumission vraiment sincère et irrévocable, devant son contraire.

Au fond, j’avais mal connu la profondeur de mon antagonisme aux Allemands. J’étais avec eux dans une incompatibilité d’humeur si foncière, si exacte,--il y avait une correspondance à rebours si parfaite de leur caractère au mien, que je voyais quelle utopie ç’avait été de vouloir les surmonter, les oublier et les taire.

La question désormais était bien claire. Entre eux et moi, il me fallait choisir. En leur faisant grâce de ce que j’avais à dire sur leur compte, je me condamnais moi-même à mort. A tout le moins je perdais le libre usage de mon esprit; il me fallait renoncer à toute joie et à toute aisance intellectuelles.

J’étais bien obligé de reconnaître que je n’étais pas mûr pour un tel sacrifice et que ma générosité ni mon amour du prochain n’allaient jusqu’à me le rendre possible.

* * * * *

Je suis donc revenu à mon manuscrit un moment délaissé et j’ai écrit le livre qu’on va lire, rien que pour rejeter de moi les Allemands.

Je ne me fais aucune illusion et je ne cherche pas à donner le change sur les motifs qui me le font publier: ils sont d’ordre égoïste, je le sais. Je ne suis pas de ceux qui confondent leurs sentiments et pensent faire œuvre de charité chrétienne en s’abandonnant à leur haine. Je vois très bien que la charité ne saurait ici m’ordonner autre chose que de me taire. Je ne la compromettrai pas dans l’entreprise violente où je me jette; je ne lui ferai pas couvrir ma colère. Je lui désobéis en pleine conscience, et à contre-cœur, sous l’empire d’une passion irrésistible, pour une fois seulement, si Dieu le permet.

Je cède ici, le sachant, à la fureur de mon esprit, à son intégrité. Je le laisse se défendre tout seul, par son unique volume, contre l’atteinte et contre l’attentat de son ennemi parfait, de son ennemi idéal. De son propre élan, il se précipite sur le génie allemand, tout droit, avec l’ardeur immédiate et aveugle des phagocytes s’emparant des microbes qui voudraient s’insinuer dans l’organisme.

Je me débarrasse, je me déblaye. Ceci n’est pas un jugement, une mise en accusation de l’Allemagne, du genre de celles que dressent quotidiennement nos journalistes et nos hommes d’État. On ne trouvera pas dans mon livre l’appareil solennel de la justice. Je n’y condamne rien; j’y déteste seulement. Mon livre n’est rien de plus que la grande détestation que mon esprit fait de l’Allemagne.

Je ne m’en prends pas à ses crimes, mais à sa façon de penser et de sentir; je la répudie bien exactement; je dis: «Voilà tout ce que je ne suis pas, tout ce dont je ne veux pas.» Je me nettoie de l’Allemand, comme la France elle-même cherche, depuis plus de quatre ans, avec une si dramatique patience, à s’en nettoyer. Je ne me place pas à un point de vue transcendant; je fais de l’hygiène, comme on dit; je pense à moi, à ma propreté intérieure, et j’écarte ce qui la compromet. Je cherche simplement à retrouver l’aisance de mon souffle et le bon fonctionnement de mon cerveau.

* * * * *

Et pourtant je ne voudrais pas non plus, par trop d’insistance sur ce point, éveiller l’idée que je n’ai tenu compte, dans tout mon livre, que de ma commodité personnelle. A m’entendre répéter que je m’y suis uniquement proposé de me débarrasser des Allemands, on pourrait croire que je n’ai pas été trop scrupuleux sur les moyens d’y réussir; je finirais par suggérer à mes lecteurs le soupçon que je n’ai pris conseil que de ma fureur et que mon essai n’est donc rien qu’une vaine diatribe.